Janvier 29, 2021
Par CQFD
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Illustration de Placid

DĂšs que ses actuels soucis de santĂ© le laisseront en paix, sĂ»r que GĂ©rard Lagorce retournera au combat. À 73 ans, il le dit tout net : « Je ne conçois pas ma vie autrement que dans la lutte. Je me sens vivant quand je me bagarre. Â»

Moi, je me souviens de ce jour d’avril 2019 oĂč GĂ©rard accompagnait un cortĂšge protestant contre la loi Blanquer et « l’inadmissible devoir d’exemplaritĂ© Â» qu’elle exigeait des profs. AprĂšs un dĂ©filĂ© « plan-plan Â», les manifestants s’étaient symboliquement bĂąillonnĂ©s devant la permanence du dĂ©putĂ© macroniste de la troisiĂšme circonscription de Meurthe-et-Moselle – celle de Longwy. Sous l’Ɠil agacĂ© des flics, le vieux bonhomme, appuyĂ© sur sa canne, entreprit de dĂ©corer l’entrĂ©e du local avec des autocollants dĂ©nonçant les violences policiĂšres et l’impunitĂ© des forces de l’ordre, « rarement exemplaires, elles Â».

Une fois de plus, GĂ©rard avait tentĂ© d’élever le niveau de radicalitĂ© du rassemblement. Une habitude : dans les dĂ©filĂ©s syndicaux comme avec les Gilets jaunes, je l’ai souvent vu faire des doigts d’honneur aux CRS en tĂȘte de cortĂšge. Puis esquiver, en dĂ©pit de sa dĂ©marche claudicante, quantitĂ© de lacrymogĂšnes et autres grenades de dĂ©sencerclement. Je l’ai aussi aperçu bloquer un centre des impĂŽts avec ses potes « vieux fourneaux Â», emmurer la permanence d’un autre dĂ©putĂ© (socialiste, celui-lĂ ), diriger une manifestation vers une autoroute et la rendre piĂ©tonne le temps d’un aprĂšs-midi… Et puis, tiens : rire aux Ă©clats en entrant dans le tribunal qui devait le juger pour cette derniĂšre affaire.

Mais GĂ©rard Lagorce, c’est surtout l’une des chevilles ouvriĂšres de la CGT de Longwy. Toujours au four et au moulin, tractant Ă  l’entrĂ©e des derniĂšres usines du coin comme sur les marchĂ©s, essayant de convaincre, organisant ce qu’il peut. Un type tout en dĂ©termination, au milieu d’une Ă©quipe de joyeuses tĂȘtes blanches. « Mais merde, ils sont oĂč les jeunes  ? Â», dĂ©plore-t-il parfois. Et d’ajouter : « Je me sens quand mĂȘme vachement plus anarchiste que les autres… Â»

Sur les barricades du Quartier latin

1968. GĂ©rard Lagorce est Ă©tudiant en psychologie Ă  la facultĂ© de Nanterre – la ville oĂč il est nĂ©, la banlieue oĂč il vit. Et il se souvient : « Les “grands penseurs” disaient : “La France s’ennuie.” Â» La France peut-ĂȘtre, mais certainement pas lui, cofondateur du Groupe anarchiste de Nanterre : « Il y avait des manifestations rĂ©guliĂšres contre la guerre au Vietnam, de nombreux mouvements ouvriers. Et, dĂ©but 1968, une vitrine d’une enseigne amĂ©ricaine a volĂ© en Ă©clats ; un camarade a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©. Ceci, couplĂ© Ă  nos revendications contre la non-mixitĂ© [1], les matiĂšres enseignĂ©es qui nous formaient en bons petits soldats du systĂšme capitaliste ou sur la pauvretĂ© des Ă©tudiants, nous a poussĂ©s le 22 mars Ă  occuper la tour centrale de la fac. Tous les groupes gauchistes Ă©taient reprĂ©sentĂ©s : les maos, les EnragĂ©s, les anars, etc. Â» Membre de la commission « Travailleurs-Ă©tudiants Â», GĂ©rard Lagorce est dans son Ă©lĂ©ment.

Le 10 mai, c’est la fameuse Nuit des barricades. GĂ©rard en est. Les pavĂ©s sont dĂ©chaussĂ©s, des voitures renversĂ©es. On passe des soirĂ©es entiĂšres Ă  refaire le monde et Ă  Ă©chafauder des plans pour Ă©jecter De Gaulle « et son monde Â».

Les manifestations s’enchaĂźnent, massives, jusqu’à ce que la rĂ©cupĂ©ration par les partis politiques et « l’entrĂ©e en nĂ©gociation de la CGT Â» conduisent Ă  l’essoufflement du mouvement. Beaucoup de protestataires rentrent dans le rang. Certains deviendront « des intellos, des cadres du systĂšme capitaliste, comme Daniel Cohn-Bendit, un copain Ă  l’époque Â». GĂ©rard Lagorce, lui, ne retournera jamais sa veste.

« La lutte armĂ©e a son intĂ©rĂȘt Â»

Quand vient le moment d’évoquer sa participation Ă  la lutte antifranquiste, le moustachu Ă  l’Ɠil rieur se fait plus vague : « Ce qui est dans la clandestinitĂ© doit le rester. Je te fais confiance, me dit ce papa divorcĂ©, mais mĂȘme Ă  mes enfants je n’ai pas donnĂ© de dĂ©tails. Â» Je saurai juste qu’aprĂšs un an Ă  travailler pour la revue Noir et Rouge, il se rapproche d’une organisation de libertaires espagnols. « On a fait quelques trucs violents, mais on n’a jamais assassinĂ©. Avec mon petit groupe, quand on agissait avec des armes, celles-ci n’étaient pas chargĂ©es. On ne voulait pas ĂȘtre des meurtriers. Â» Auraient-ils fait des braquages pour rĂ©colter de l’argent destinĂ© aux antifranquistes en Espagne ? MystĂšre.

Sur ces annĂ©es-lĂ , GĂ©rard Lagorce me confie uniquement ses rĂ©flexions : « La lutte armĂ©e a son intĂ©rĂȘt, en fonction de l’époque et des circonstances. Action directe ou la Fraction armĂ©e rouge avaient raison. Mais ils ont fait l’erreur de penser qu’on pouvait mener des actions ultraviolentes sans qu’il y ait un contexte de soutien populaire, ce qui les a amenĂ©s Ă  se faire dĂ©foncer politiquement et policiĂšrement. Et ce, mĂȘme si les gens qu’ils ont tuĂ©s Ă©taient responsables de beaucoup d’horreurs. La violence premiĂšre est celle du systĂšme capitaliste, avec sa colonisation, son exploitation, ses morts au travail, etc. Â»

Longwy n’est pas un long fleuve tranquille

En 1979, on retrouve GĂ©rard Lagorce Ă  un point chaud de l’Hexagone : Longwy. Il est devenu psychologue au centre mĂ©dico-psycho-pĂ©dagogique de la ville. Son objectif : offrir des soins avec l’enfant et ses parents. « Le “avec” est important. On n’était pas lĂ  pour voir dans la tĂȘte des gens, explique-t-il, mais pour essayer de construire ensemble des choses pour les rendre autonomes et capables de dominer leurs troubles. Â» Dans la ligne antipsychiatrique du Sud-Africain David Cooper, prenant en compte l’impact de la sociĂ©tĂ©, l’asservissement inculquĂ© Ă  l’école, Ă  l’armĂ©e ou Ă  l’église, GĂ©rard n’oublie pas ce qui l’entoure : Longwy est l’un des bastions sidĂ©rurgiques les plus importants d’Europe.

Le militant a adhĂ©rĂ© Ă  la CFDT, attirĂ© par la ligne autogestionnaire qu’elle dĂ©fend alors. Quand « Giscard et sa clique Â» pondent leur plan de restructuration de la sidĂ©rurgie, qui prĂ©voit la suppression de milliers d’emplois dans les usines du bassin de Longwy, son syndicat entre tout de suite en action. DĂ©bordant la CGT toute puissante par la gauche, il va mener d’innombrables opĂ©rations coup de poing : attaques du commissariat de police, kidnapping de Johnny Hallyday (le 8 mars 1979 aprĂšs un concert Ă  Metz), vol de la Coupe de France de football (dans une vitrine du FC Nantes), etc. La CFDT de Longwy distribue aussi son journal Ă  tendance anarchiste et Ă©crit par des ouvriers, L’InsurgĂ© du crassier. Quelques mois durant, le pouvoir s’inquiĂšte de voir une rĂ©volution partir de Longwy. Puis vient le temps des nĂ©gociations syndicales pour les primes de licenciement.

GĂ©rard quitte alors la CFDT devenue rĂ©formiste pour rejoindre le groupe autonome Longwy 79-84, au sein duquel il mĂšnera des actions radicales nourries par la trahison des socialistes et communistes : au pouvoir Ă  partir de 1981, ce sont eux qui liquideront la sidĂ©rurgie de Longwy.

Daewoo et des bas

AprĂšs la dissolution de son groupe, GĂ©rard Lagorce rejoint la CGT. À la fin des annĂ©es 1990, il est dĂ©jĂ  l’un des piliers de l’union locale lorsque les « usines-tournevis [2] Â», gavĂ©es d’argent public, dĂ©cident de dĂ©localiser. JVC, Panasonic ou Daewoo vont mettre sur la paille des milliers d’employĂ©s. Vingt ans aprĂšs les Ă©vĂ©nements de 1979, le bassin de Longwy entre de nouveau en Ă©bullition. GĂ©rard Lagorce en est, comme toujours.

Aujourd’hui encore, quand il n’est pas au local de la CGT Ă  rĂąler contre son syndicat « trop mou Â» ou « refermĂ© sur lui-mĂȘme Â», on peut le croiser Ă  Bure (Meuse), mobilisĂ© contre le projet d’enfouissement de dĂ©chets nuclĂ©aires. Parfois, c’est dans un camping anarchiste qu’on tombe sur lui. Et bien sĂ»r, on le voit en manifestation, le micro Ă  la main… Quand il a les jambes, il rejoint la tĂȘte du cortĂšge, Ă©quipĂ© d’un masque, de lunettes de fortune et de son fameux maillot de rugby des All Blacks : « Tout noir, parce qu’elle me va bien, cette couleur. Â»

SĂ©bastien Bonetti


La Une du n°194 de CQFD, illustrée par Julien Loïs {JPEG}

- Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© dans le dossier « Vieillesses rebelles Â» du n°194 de CQFD, en kiosque du 2 janvier au 4 fĂ©vrier. Voir le sommaire.

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Source: Cqfd-journal.org