Juillet 11, 2021
Par Yannis Youlountas
281 visites


Au sujet de la rĂ©signation, de l’indiffĂ©rence et de la rĂ©sistance.

Le monde est une limace sur une rose. LĂ  oĂč nous croyons voir un mĂ©lange de brun et de pourpre, se distingue en rĂ©alitĂ© un combat mortel entre des forces que tout oppose. Ouvrir les yeux, Ă©lever sa conscience, plonger les mains dans la boue de la lutte, embrasser les corps Ă©puisĂ©s dans l’entraide pour la survie, c’est voir la guerre mondiale qui s’étend partout autour de nous, dans les moindres replis de nos paupiĂšres encore lourdes du sommeil de l’indiffĂ©rence.

Non, le monde n’est pas neutre. Rien n’est neutre. Qui ne dit mot consent et qui n’agit pas laisse faire. Ne pas se mobiliser contre la tyrannie, c’est la soutenir. C’est lui donner une assise, un passe-droit et, surtout, c’est participer Ă  la nĂ©gation du gĂ©nocide en instance, comme s’il s’agissait du fruit du hasard, d’un alĂ©a Ă©conomique ou climatique, d’un flĂ©au tombĂ© du ciel ou de la faute Ă  pas de chance.

Non, le monde est constituĂ© de forces antagonistes qui s’affrontent sous nos yeux. Le pire cĂŽtoie le meilleur, l’horreur tutoie le gĂ©nie, la barbarie entrave l’utopie. La sociĂ©tĂ© mortifĂšre enlaidit et saccage le paradis terrestre oĂč nous pourrions vivre libres et Ă©gaux, en harmonie avec la grande maison ronde qui nous hĂ©berge.

Se taire et vivre pour soi en essayant d’oublier tout le reste ?

Le silence et l’indiffĂ©rence ne garantissent qu’une paix bancale, indigne et prĂ©caire, une drĂŽle de guerre durant laquelle nous dĂ©tournons les yeux dans le vacarme du monde et croisons les doigts en attendant notre tour. Mais nous ne sommes pas pour autant en paix. Nous ne serons jamais en paix dans une telle sociĂ©tĂ©, mais seulement en sursis. Nous ne faisons que raser les murs avec nos sacs de malbouffe dans un champ de ruines dĂ©corĂ© en galerie marchande Ă  l’approche de NoĂ«l. Nous essayons massivement de fuir dans les divertissements abscons qui se substituent compulsivement au spectacle de la rĂ©alitĂ© et Ă  la vaine tentation d’agir. Cette tragĂ©die nous touche diversement, mais nous condamne toutes et tous inexorablement. Une tragĂ©die qui continuera et qui s’amplifiera, toujours plus dĂ©vastatrice, tant que nous ne serons pas assez nombreux Ă  dire non et Ă  dĂ©cider de prendre nos vies en mains. Seule une rĂ©sistance massive, consciente et dĂ©terminĂ©e parviendra Ă  rompre ce sortilĂšge qui nous ronge et Ă  poser les bases concrĂštes d’une autre sociĂ©tĂ© vraiment paisible, libre et heureuse. Nous n’avons pas d’autre choix que de sortir au plus vite de la prĂ©histoire politique de l’humanitĂ© pour sauver la vie et la partager autrement. Il est encore temps : nous sommes encore debout, tout est encore possible et la seule chose que nous ayons Ă  craindre, c’est la peur elle-mĂȘme.

Être patient ? Attendre le bon moment ?

Être patient, c’est laisser faire, laisser souffrir, laisser mourir, laisser dĂ©truire. Bien au contraire, il est urgent d’ĂȘtre impatient. Il n’y a pas de bon ou mauvais moment. Le temps tourne contre nous. Nous sommes prisonniers de ce compte Ă  rebours car otages de nous-mĂȘmes. Nous sommes otages de notre Ă©goĂŻsme, de notre lĂąchetĂ©, de nos petits arrangements avec la rĂ©alitĂ© et des sombres opportunitĂ©s que nous pouvons parfois en tirer. Nous sommes otages de nos espoirs déçus, de nos rĂȘves rangĂ©s dans le carton poussiĂ©reux des souvenirs de jeunesse, du pessimisme qui nous empoisonne au fil des dĂ©sillusions comme un venin lentement injectĂ© dans nos veines saillantes. Le temps passe. Le temps coule. Il coule comme le sang d’une blessure et c’est la vie toute entiĂšre qui s’enfuit. La nĂŽtre, mais aussi la vie en gĂ©nĂ©ral : la vie sur terre, dans les airs et au fond des mers. Chaque jour, du Sud au Nord et d’Est en Ouest, la vie subit de lourdes pertes sur tous les fronts, alors que nous hĂ©sitons Ă  bouger, Ă  crier avec elle, Ă  lever le poing de rage, Ă  prendre part dans ce combat inĂ©gal, Ă  nous engager dans cette lutte pour l’humanitĂ© et la Terre qui agonisent.

Les voleurs de vies

Face Ă  nous, des voleurs de vies, au moyen du pouvoir qu’ils s’arrogent (dans une mise en scĂšne grotesque) et du business qu’ils font fiĂšrement (en mettant le monde entier Ă  genoux). Ils sont quelques milliers Ă  dominer et Ă  exploiter en accumulant plus de richesse que les trois-quarts de l’humanitĂ©. Dans ce saccage planĂ©taire, ils sont Ă©paulĂ©s par quelques millions de sous-fifres, copieurs de bas Ă©tages et bourgeois boursicoteurs voulant leur part du gĂąteau, sans oublier les valets et collaborateurs en tous genres, casquĂ©s ou vĂȘtus d’hermine, imposant les lois dictĂ©es par les profiteurs, dans le silence passif des milliards de victimes qui feignent de ne pas voir l’ampleur de la catastrophe. Le capitalisme est en train de nous exterminer massivement, le monde entier se meurt autour de nous, tandis que les chefs qui prĂ©tendent nous gouverner ne freinent en rien ce processus dĂ©sastreux. Et nous ? Nous autres, pourtant si nombreux, nous tardons Ă  rĂ©agir, Ă  nous mobiliser, Ă  contre-attaquer, Ă  en finir une bonne fois pour toutes avec cette sociĂ©tĂ© archaĂŻque et autodestructrice.

Allons-nous finir comme des dinosaures fossilisés devant nos frigos et nos écrans pétrifiés ?

Pourtant, nous le savons parfaitement : les hommes d’affaires qui se partagent la planĂšte sont des sĂ©rial-killers et les politiciens sont leurs complices. Tous ces gens sont des criminels. Le bourrage des crĂąnes qui conduit Ă  celui des urnes ne lĂ©gitime en rien ce crime contre l’humanitĂ© et contre la planĂšte. Partout, dans tous les palais et sous tous les drapeaux, le pouvoir est maudit et l’argent est une arme de destruction massive. Ce vieux monde en ruines n’en a plus pour trĂšs longtemps, tant la catastrophe est lĂ  qui vient sur tous les plans Ă  la fois : crises sanitaires, Ă©conomiques, politiques, sociales, Ă©cologiques
 Tout fout le camp ma bonne dame ! Alors, une question subsiste, une question essentielle, une question que nous devons toutes et tous nous poser : allons-nous accepter de disparaĂźtre avec ce vieux monde en ruines ou bien allons-nous in extremis l’achever pour nous libĂ©rer ? Allons-nous sauver la vie, dans un Ă©lan commun d’amour et de courage, et nous libĂ©rer de cette sociĂ©tĂ© mortifĂšre qui a si longtemps entravĂ© nos utopies les plus justes et les plus simples, ou bien allons nous finir comme des dinosaures fossilisĂ©s devant nos frigos et nos Ă©crans pĂ©trifiĂ©s ?

Se rĂ©signer, c’est mourir vivant

La rĂ©signation est un suicide quotidien. La paix est un combat, la vĂ©ritĂ© un dĂ©bat, le droit une conquĂȘte. Je lutte donc je suis
 L’existence toute entiĂšre est une lutte qui se mĂšne d’abord contre nous-mĂȘme : contre notre Ă©goĂŻsme, contre notre lĂąchetĂ©, contre la tentation de laisser faire ce qui n’est pas acceptable
 À l’inverse, baisser les bras, c’est chuter dans une rĂ©alitĂ© qui devient l’interminable cimetiĂšre de nos rĂȘves et de nos dĂ©sirs enfouis. Se rĂ©signer, c’est mourir vivant.

Partout, le brun ravage le pourpre. La sociĂ©tĂ© mortifĂšre qu’on nous impose ravage notre mĂšre la vie, notre famille la vie, notre amie la vie. PrĂ©caire et puissante Ă  la fois, instant furtif et cycle prodigieux, la vie est un moment sublime dans un ensemble vertigineux, contrairement Ă  ce que prĂ©supposent trop de suicidaires qui confondent Ă  tort la vie elle-mĂȘme avec la sociĂ©tĂ© mortifĂšre qui peut la rendre repoussante et invivable. Non, mes ami-es, ce n’est pas la vie qui est horrible, mais la sociĂ©tĂ© que nous avons laissĂ© bĂątir autour d’elle comme une prison. Au fil des siĂšcles, le monde entier est devenu un camp de travail, une forĂȘt en flamme, un amas de bĂ©ton, un champ de ruines. Jusqu’à quand allons-nous accepter que certains nous commandent au service d’autres qui dĂ©truisent tout ce que nous aimons ? Jusqu’à quand allons-nous tourner la violence contre nous-mĂȘme ou, pire, la rĂ©pĂ©ter contre d’autres victimes ? N’est-ce pas plutĂŽt aux vrais responsables de raser les murs et fuir au plus vite notre indispensable riposte ?

Nous avons plusieurs bonnes raisons de rĂ©sister : pour nous-mĂȘme et pour tous les autres. RĂ©sister par conscience du dĂ©sastre, par bon sens face Ă  l’absurditĂ©, par intelligence face Ă  la stupiditĂ©, par passion de la libertĂ© et de la justice, et surtout, rĂ©sister par amour. Par amour de la vie. Nous lui devons bien ça. Nous nous devons bien ça.

Yannis Youlountas

Son d’illustration : « Live at Pompeii » de Pink Floyd
Image d’illustration : « Capitalism » de Elnur Babayev.

Note au sujet des limaces : dĂ©solĂ© Ă  nos discrĂštes visiteuses des soirs de pluie de les avoir choisies comme mĂ©taphore du mal qui nous ronge. Promis, sitĂŽt la rĂ©volution sociale terminĂ©e, nous n’en parlerons plus đŸ˜‰




Source: Blogyy.net