Mai 13, 2021
Par Les mots sont importants
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« Je comprends très bien l’importance du métier de journaliste, mais, pour être hon-nête, nous avons eu des soucis par le passé, et le climat actuel n’arrange pas les choses… » Après plusieurs messages restés sans réponse, je me suis résolue à aller toquer directement à la porte de l’école privée La Plume, profitant d’un passage dans la zone logistique et commerciale du sud de Grenoble.

Coup de bol : Stéphanie Verscheure, la directrice, accepte gentiment de discuter avec moi sur le perron de son établissement qui, de l’extérieur, n’a rien de particulier. « Il y a quelques années, un journaliste s’est présenté. Il était très avenant, alors je lui ai fait visiter nos locaux sans me méfier. Mais il n’a publié qu’une seule photo : celle d’une pe-tite fille voilée, qui a fait scandale. Or, c’est interdit dans notre école ! J’étais justement en train de me battre à ce sujet avec les parents de la fillette – qui ont fini hélas par la retirer de l’établissement.  »

Car l’école La Plume n’est pas n’importe quelle école privée hors contrat. Ouverte en 2001 dans un des quartiers les plus pauvres de Grenoble, c’est la plus ancienne école musulmane de France métropolitaine et elle accueille aujourd’hui sept classes de ma-ternelle et d’élémentaire, soit 150 élèves environ. « Le besoin de lancer cette école s’est imposé à moi quand des enfants de mon entourage ont commencé à utiliser des insultes extrêmement grossières après seulement quelques jours à l’école publique du secteur [1]. Il fallait les protéger de tout cela », témoigne la directrice, qui raconte être une convertie issue d’une famille très cosmopolite. « Ma sœur est catholique, mon frère est agnostique, en couple avec une Algérienne non pra-tiquante… C’est cet esprit de bienveillance et de tolérance que je veux transmettre dans mon école. »

Comme La Plume, une centaine d’écoles primaires de confession musulmane exis-tent aujourd’hui en France. Un nombre qui a certes doublé en quelques années, mais qui reste dérisoire face aux plus de 4 700 établissements primaires catholiques.

Ouvrir une école, un chemin de croix

En additionnant les écoles primaires confessionnelles « hors contrat » et « sous contrat » (voir encadré en bas de l’article), il y a environ une école musulmane pour 40 000 pratiquant·es, contre une école catholique pour 7 000 pratiquant·es et une école juive pour 4 400 pratiquant·es. À celles et ceux qui verraient dans ce constat une simple émanation de « l’histoire judéo-chrétienne » de la France, je conseille la lecture de l’entretien de Nazir Hakim, fondateur du groupe scolaire Al Kindi à Décines, à côté de Lyon, accordé en 2018 au site Millénaire 3.

Il y raconte les difficultés pour créer une école où les « enfants [musulmans auraient] le même traitement que les autres  [2] » : « [Le recteur] a tout de suite été opposé au projet. Les obstacles étaient incessants : comme la capacité de l’école était de 500 élèves, il fallait prévoir 50 toilettes […]. Bien sûr c’est la loi, mais où est-elle appliquée ? Certainement pas dans les écoles de la Ré-publique ! J’ai acheté 50 toilettes que j’ai mises dans le jardin, puis j’ai fait venir les journalistes et la commission hygiène et sécurité. […] Mais nous avions beau répondre à toutes les exigences, l’autorisation n’était jamais accordée. […] Finalement, tout cela s’est terminé au tribunal. Le juge nous a donné l’autorisation d’ouvrir en mars 2007 et le recteur a été limogé  [3]. »

Officiellement pourtant, aucun gouvernement français n’a osé attaquer la liberté d’enseignement depuis les années 1980. Dans son discours sur le « séparatisme » du 2 octobre 2020, Emmanuel Macron a d’ailleurs rappelé qu’« il ne s’agit en aucun cas de la remettre en cause », glissant même un clin d’œil aux foules catholiques mobilisées lors du mouvement pour l’école libre de 1984 (lire p. 20) : il ne veut pas « réveiller des passions que notre pays a pu connaître et qui seraient contre-productives ». En théorie donc, les musulman·es ont tout à fait le droit d’avoir leurs écoles, autant que les autres. En pratique, il faudra demander à Nazir Hakim ce qu’il en pense.

L’inégalité est encore plus criante si l’on se penche uniquement sur les écoles pri-maires sous contrat, c’est-à-dire celles dont l’État prend en charge le salaire des pro-fesseur·es et la municipalité, une partie importante des frais de fonctionnement : il en existe un peu plus de 4 500 du côté des catholiques et… une seule du côté des musul-man·es, celle de La Medersa, à La Réunion, une pionnière ouverte en 1948.

Ce financement public de l’enseignement privé, codifié par la loi Debré de 1959, est l’une des victoires du mouvement catholique après guerre. Sur le papier, pour atteindre le Graal que représente la contractualisation avec l’État, chaque école privée, hors con-trat à la base, doit « simplement » s’autofinancer pendant cinq ans, puis démontrer la qualité de son offre pédagogique et justifier des diplômes de ses enseignant·es. Mais, là encore, la réalité ressemble plus à une bataille en règle qu’à une simple formalité administrative. Ainsi, l’école La Plume a entrepris la démarche il y a quelques années, sans succès, comme beaucoup d’autres.

Même lorsque la réponse est positive, les difficultés ne sont pas terminées pour au-tant. Car le passage sous contrat se fait la plupart du temps très lentement, au compte-gouttes, classe par classe. Conséquence : des situations ubuesques. « Le groupe sco-laire Al Kindi compte deux classes de troisième, dont une seule est sous contrat. […] Que fait-on avec ces deux classes ? Comment répartir les élèves ?  » s’interroge devant le Sénat, lors d’une audition en mars 2016, Michel Soussan, conseiller pédagogique du lycée musulman Averroès, à Lille.

Une interrogation qui se comprend d’autant mieux quand on sait que les épreuves du brevet sont différentes suivant le statut de la classe : sous contrat, il s’agit d’un con-trôle continu associé à quatre épreuves sur table, tandis que, hors contrat, il n’y a pas de contrôle continu mais cinq épreuves sur table. Au-delà du casse-tête pédagogique, cette lenteur et ces difficultés à passer sous contrat entraînent aussi des complexités financières.

Nazir Hakim explique : « Je pensais qu’après cinq ans de fonctionnement l’école passerait sous contrat avec l’État et que le financement serait partagé, mais ce n’est pas encore le cas [onze ans après l’ouverture, ndlr]. » Pour quelles raisons ? « [Avant même le démarrage du projet], le recteur [d’alors] m’a expliqué que le budget man-quait pour financer de nouvelles écoles et qu’il n’était pas possible non plus de “dés-habiller Paul pour habiller Mohammed”. »

Ingénieur et ancien cadre dirigeant d’une grande entreprise, Nazir Hakim maintient à flot l’école avec son argent personnel, gagné notamment grâce à des royalties sur des brevets. Mais tout le monde n’est pas aussi bien doté que lui. Dans ces conditions, comment s’étonner que certaines écoles, pour tenir, se tournent vers des financements internationaux, participant ainsi au dangereux jeu d’influence géopolitique de la Tur-quie ou des pays du Golfe ?

Le jeu républicain ou la mort

Quel projet de société défendent celles et ceux qui tentent de faire vivre des écoles musulmanes ? Il est très compliqué de le savoir. Que vous vous affichiez de droite, de gauche, ni l’un ni l’autre, féministe ou antiféministe, pro-business ou anticapitaliste, être musulman·e et le revendiquer suffit à vous disqualifier. Dans ce contexte, les rares qui essaient malgré tout d’exister se parent du maximum d’atours républicains, sans qu’on sache si cela relève de la contrainte ou de la conviction.

Que pensent les enseignant·es des écoles musulmanes de la numérisation de l’école, de l’éducation à l’environnement, des inégalités sociales, de l’égalité filles-garçons ? Vous ne le saurez pas, pour une raison simple : seule compte la survie de leur établis-sement, et iels savent bien que tout ce qu’iels pourraient dire publiquement risque d’être retenu contre elleux, rendant impossible une discussion sincère.

Stéphanie Verscheure ne fait pas exception et se sent obligée de nous préciser au beau milieu de l’entretien : « La France, je l’aime, et j’ai la main sur le cœur quand j’entends La Marseillaise. » Elle conclut : « Même si je veille à entretenir un très bon rapport avec l’inspectrice, c’est toujours un soulagement après chaque passage de voir notre travail reconnu. Honnêtement, si je devais tout recommencer à zéro aujourd’hui, dans le contexte actuel, je ne sais pas si je le ferais… »

L’école Philippe-Grenier d’Échirolles, ouverte en 2016 et fermée en 2019, est un bon exemple du fait que, pour une école musulmane, montrer patte blanche et républicaine ne suffit pas pour survivre. La directrice de La Plume, située à deux pas, se souvient bien de ses voisins de l’époque : « Ceux qui ont fondé Philippe-Grenier sont des an-ciens parents de La Plume qui trouvaient qu’il n’y avait pas assez d’enseignement reli-gieux chez nous. Nous étions différents, mais, pour autant, ils ne faisaient rien de mal. »

En février 2019, la justice décide la fermeture de l’école à cause d’un enseignement « ne permettant pas l’acquisition des fondamentaux ». Pour l’avocat de l’école, Mi-chaël Bendavid, ce jugement est sévère : « C’est sûr que le niveau général de l’école était faible, mais il faut voir la sociologie du quartier ! L’école seule, avec peu de moyens, ne pouvait pas non plus faire des miracles. On leur reproche aussi de ne pas avoir emmené les enfants à la piscine, mais le directeur a demandé un créneau qui lui a été refusé. À l’ouverture de l’école, il a envoyé de nombreuses demandes de soutien à toutes les institutions publiques, et il n’en a jamais reçu. Valait-il mieux que les enfants restent non scolarisés ?  »

Lors du procès, le procureur parle d’« obscurantisme  » et de « lavage de cer-veau  », allégations reprises jusqu’au ministre de l’Éducation nationale lui-même, sans qu’aucun élément concret soit avancé. Maître Michaël Bendavid répond : « J’y suis allé, moi, dans cette école. J’ai vu le drapeau français et la devise de la République sur le fronton, les élections des délégués des élèves avec des petites urnes et des affichettes expliquant les grands principes des élections démocratiques… Après, que ce soient des gens très religieux, ça, c’est un fait, mais qui n’a rien d’illégal.  »

Imène, une mère d’un élève scolarisé à Philippe-Grenier, témoigne à l’époque : « J’ai une licence de droit […]. Mes enfants ne seraient pas ici si je n’étais pas sûre du programme. […] S’il y avait plus d’écoles comme celle-ci, moins de personnes commet-traient des attentats, car elles comprendraient que ça ne fait pas partie de la religion. »

L’école fait appel, confiante dans la décision de justice à venir et décidée à ne pas se laisser faire. Mais, sans attendre le résultat, à trois mois à peine de la fin de l’année scolaire, le rectorat met en demeure les parents de changer leurs enfants d’établissement. Une situation exceptionnellement rare, qui suit la ligne politique du ministère au mépris des pratiques habituelles de la justice. Celleux qui n’obtempèrent pas sont même convoqué·es pour un rappel à la loi chez le délégué du procureur, qui leur explique alors que, s’iels ne désinscrivent pas leurs enfants, iels risquent 7 500 euros d’amende et six mois de prison. Sous la pression médiatique et institution-nelle, certains parents cèdent, les donateurs·rices se retirent et l’école, à l’économie déjà précaire, ferme ses portes à l’été 2019, criblée de dettes, sans qu’aucune preuve solide d’un enseignement réactionnaire ou séparatiste ait été apportée.

Pétain, maîtresses de maison et race blanche

Inspections régulières et fermetures accélérées : ce qui est arrivé à Philippe-Grenier, Anne Coffinier semble le souhaiter à toutes les écoles musulmanes. « Le “sous con-trat” n’est pas la solution  [4] » pour ces établis-sements, titrait ainsi une tribune qu’elle a écrite en mars 2015. L’énarque, figure média-tique de La Manif pour tous et alors directrice générale de la Fondation pour l’école – un organisme faisant la promotion de l’enseignement hors contrat, en particulier s’il est catholique tendance messe en latin –, incitait l’inspection à traquer les écoles musul-manes « faisant l’apologie du terrorisme et du combat armé, distillant toute forme de haine envers des personnes d’autres confessions ou sans religion […] ou niant l’égale dignité de l’homme et de la femme  ».

Une déclaration qui ne manque pas de piquant quand on sait qu’au même moment Anne Coffinier finançait, par le biais de la Fondation pour l’école [5], des établissements catholiques hors contrat définitivement incompatibles avec les « valeurs de la République ». Dans une passionnante enquête commune publiée en novembre 2020 par Politis et Basta ! [6], deux journalistes retracent les transferts financiers partant de la fondation et arrivant dans la poche d’établissements fondamentalistes associés à la Fraternité Saint-Pie-X et à la Fraternité Saint-Pierre. Des écoles faisant par exemple la promotion d’une ambiance « virile » pour les garçons et enseignant aux filles « à devenir de vraies maîtresses de maison ». Une note rédigée en 2016 par une inspectrice de l’académie de Versailles à la suite de son passage dans des établissements des mêmes mouvances permet de mieux se représenter ce qu’il peut s’y passer. Ainsi, elle découvre un manuel de SVT dont « les pages sur la contraception [sont] collées entre elles », mais aussi un autre livre indiquant que « Pétain a sauvé la France » ou encore des cours d’éducation civique plutôt originaux : « Comment apprend-on à reconnaître la race blanche ? » Hélas, la note ne fournit pas la réponse à cette question passionnante.

La Fondation pour l’école a également versé plusieurs dizaines de milliers d’euros à un établissement de Bordeaux, le Cours Saint-Projet, créé en 2005 et mis en cause en 2010 dans un reportage en caméra cachée diffusé sur France 2 [7]. Deux journalistes, spécialistes de l’extrême droite, y montrent que l’école est au cœur d’une communauté catholique fondamentaliste bourgeoise et antisémite, défen-dant la « race blanche », préparant, armes à la main, la « guerre de civilisation » et œu-vrant à « déstabiliser la démocratie ». Face au tollé, le collège Saint-Projet a été fermé (mais pas le primaire et la maternelle !) [8].

Devinette : à part le collège Saint-Projet, quelles sont les écoles hors contrat fermées ces dernières années ? Celles financées par la Fondation pour l’école et préparant acti-vement la guerre raciale ? Ou des écoles musulmanes qui, pour la plupart, passent leur temps à essayer d’apparaître irréprochables ?

Sans défendre une vision de la société qui passerait par la multiplication des établis-sements privés, on ne peut que constater un traitement discriminatoire islamophobe de la part de l’État, qu’il s’agit de combattre ici et maintenant, au moment même où il est en passe d’empirer : la loi dite « contre le séparatisme », en discussion au Parlement à l’écriture de ces lignes, prévoit la possibilité de fermer des écoles en dehors de toute décision de justice.

Or, si parmi les écoles musulmanes se cachaient des projets de société d’extrême droite aussi dangereux que ceux découverts chez les catholiques, alors les poursuivre sans preuve, en dehors de tout cadre légal, serait paradoxalement le meilleur des ca-deaux que l’État puisse leur faire, en confirmant lui-même que ses « valeurs républi-caines » ne sont que des mots creux.




Source: Lmsi.net