Mai 21, 2021
Par CQFD
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Illustration de Clément Buée

Dans sa version adoptée par l’Assemblée au mois de février, la loi censée conforter « le respect des principes de la République » était déjà des plus corsées. Sous couvert de lutte contre l’islamisme radical, ce texte ultra répressif s’en prenait notamment aux libertés associatives [1] et à l’instruction à domicile, tout en déstabilisant les équilibres issus de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. Majoritaires au palais du Luxembourg, les sénateurs Les Républicains ont aggravé le péril : « On aurait dit une compétition, c’était à celui qui serait le plus répressif, a raconté à Mediapart la sénatrice écologiste Esther Benbassa. La droite s’est emparée d’un sujet racoleur, l’islam, et elle a tapé, tapé… Il y a une forme d’acharnement, de hargne, dans tout ça [2]. »

Résultat des courses : un texte lesté d’amendements à l’islamophobie assumée. Et parmi eux, un certain nombre ciblant directement les femmes : interdiction du « burkini » dans les piscines, prohibition du port du voile lors d’événements sportifs ou pour les mères accompagnatrices de sorties scolaires… Les sénateurs ont beau avoir pris soin de ne jamais le nommer clairement, le voile se retrouve aujourd’hui encore au centre d’une guerre des « valeurs républicaines » qui risque fort de reléguer certaines femmes au ban de la cité.

En cette fin avril, le texte doit encore être examiné par une commission mixte paritaire (composée de députés et de sénateurs) avant de retourner à l’Assemblée, qui aura le dernier mot. Les jeux ne sont pas encore faits, mais la perspective de l’adoption de cette loi et le climat délétère qu’elle instille atteignent d’ores et déjà les principales intéressées.

Moins de sorties scolaires

Amel est musulmane et porte le voile. Étudiante en droit à Grenoble, elle est aussi membre d’Alliance citoyenne [3], une association de défense des habitants des quartiers populaires. Pour Amel, il est clair que l’amendement voté au Sénat interdisant le port de signes religieux aux personnes participant « aux activités liées à l’enseignement dans ou en dehors des établissements » cible en particulier les femmes qui portent le voile. Elle ne comprend pas : « L’école est un service public mais les mères, elles, ne sont pas des agents du service public : pourquoi devraient-elles respecter le devoir de neutralité qui incombe aux agents  ? interroge-t-elle. Ont-ils conscience que, dans de nombreuses écoles, a fortiori dans celles des quartiers populaires, ce sont les mamans portant le voile qui accompagnent les sorties scolaires ? Que c’est grâce à ces femmes qu’elles peuvent se tenir  ? »

Marie-Jeanne [4], professeure dans une école primaire du centre de Marseille, abonde : « Ce sont essentiellement ces mamans qui viennent aux sorties. Alors, si cette loi passe, je fais quoi  ? Je continue comme si de rien n’était et celles qui acceptent de venir malgré l’interdiction se feront contrôler devant les élèves ? Ou alors j’applique la loi et je dois expliquer à des enfants, pour qui la présence des parents à l’école est une fierté et permet de faire le lien entre la maison et l’institution, que leur mère ne peut pas nous accompagner parce qu’elle porte le voile  ? »

Clubs de sport communautaires

Parmi les mesures qui inquiètent, il y a aussi celle qui vise à interdire le port de signes religieux ostensibles « pour la participation aux événements et aux compétitions organisés par les fédérations sportives et les associations affiliées ». Déjà que ce n’était pas simple… Bouchra [5], sa passion, c’est le foot. Inscrite pendant deux ans au club d’Argenteuil (Val-d’Oise), elle ne s’y rend plus depuis le début de la crise sanitaire, mais continue de taper le ballon avec des amies. Son voile n’a jamais posé problème ni à ses coéquipières ni à son entraîneur. En revanche, lors de matchs, des arbitres lui ont déjà demandé de retirer son couvre-chef. Aujourd’hui, la Fifa (Fédération internationale de football association) autorise le port du voile aux joueuses, mais son homologue française, la FFF, l’interdit. Si le texte était voté en l’état par l’Assemblée, pas de grand changement dans les faits donc, mais un signal fort : « Cette loi, c’est une façon de légitimer une exclusion que l’on subit déjà », estime Bouchra.

Initialement proposé pour lutter contre la naissance de « clubs sportifs communautaires », l’amendement risque d’avoir l’effet inverse : « On va finir par créer nos propres structures pour pouvoir jouer en paix : ils se rendent compte que ce sont eux qui le façonnent, le communautarisme  ? » fulmine Bouchra. Pour elle, ce qui vient d’être voté va d’ailleurs à l’encontre des valeurs du sport : « L’inclusion, la tolérance, le respect. »

« Face aux mairies, on pouvait tenter de discuter »

Sana [6], quant à elle, aimerait fréquenter les bassins des piscines vêtue de son maillot de bain couvrant, plus connu sous le nom de burkini. Sauf que le Sénat a voté un amendement stipulant que « le règlement d’utilisation d’une piscine […] publique à usage collectif garantit le respect des principes de neutralité des services publics et de laïcité ». Une manière déguisée d’interdire le port de ces tenues. « On prive en quelque sorte des femmes d’accès à l’espace public : c’est une exclusion de fait, renchérit Sana. Quant au vivre- ensemble et ces belles valeurs qu’on nous a vendues, on se rend compte qu’elles ne valent finalement que lorsque tu réponds à un standard d’effacement de ton identité. »

Dans les piscines, avant même les débats autour de la loi « Séparatisme », le climat était déjà tendu : l’écrasante majorité des municipalités françaises n’autorisent pas cette tenue dans le règlement des piscines publiques. Mais pour Sana, « si cet amendement ne “changera” pas directement une réalité déjà existante, il limitera notre marge de manœuvre : face aux mairies, on pouvait tenter de discuter ces mesures. Si c’est inscrit dans la loi, cela annulera toute possibilité d’échange et de mobilisation. »

« Nous occupons tout le débat public »

En parlant de mobilisation, Amel, l’étudiante en droit, est aussi membre d’Amnesty international et participe régulièrement à des assemblées générales féministes qui se tiennent dans sa ville. Elle a également défilé en mars dernier dans les rues de Grenoble contre la loi « Séparatisme » au côté du collectif féministe Nous toutes, du NPA (Nouveau parti anticapitaliste) ou encore de l’Action antifasciste.

La fièvre qui anime les débats autour du port du voile lui laisse un goût amer : « Nous sommes une minorité de femmes à le porter mais nous occupons tout le débat public. Un débat auquel nous sommes très peu invitées à participer : ce sont d’ailleurs surtout des hommes qui prennent la parole. » Et Amel de conclure : « Trop couvertes ou pas assez, c’est à nous de décider. »

Tiphaine Guéret


- Cet article a été publié dans le numéro 198 de CQFD, en kiosque du 7 mai au 4 juin.

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Source: Cqfd-journal.org