Octobre 4, 2021
Par Lundi matin
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De la période esclavagiste au mouvement des droits civiques, la figure du boxeur noir n’a cessé de cristalliser les espoirs de la population afro-américaine, autant que la haine et le désir de vengeance du pouvoir et de ses alliés. En faisant revivre les parcours de l’ancien esclave Tom Molineaux, de Peter Jackson, victime de « la barrière de couleur » tracée pour préserver la suprématie blanche, de Jack Johnson, premier champion du monde noir des poids-lourds en 1908, de Muhammad Ali et de quelques autres, Chafik Sayari montre comment le ring, aux États-Unis, a toujours été le théâtre de la domination raciale et de sa contestation [1].

Malgré le manque de documents historiques, il revient prudemment sur les combats organisés entre esclaves dans les plantations. Des témoignages font effectivement état de ces pratiques qui auraient opposé plusieurs adversaires et n’acceptaient qu’un seul vainqueur, apparentées aux Battle Royal originaires des îles britanniques. Tom Molineaux (1784-1818) aurait conquis la liberté à l’issue de telles rencontres puis gagné l’Angleterre, « patrie incontestée de la boxe  » en 1809, où sa présence est mieux documentée et où il fut sérieusement entraîné par Bill Richmond, lui-même ancien esclave et premier Noir à affronter un Blanc, avant de remporter le titre de champion du pays. En 1911, il fallut convaincre Tom Cribb de sortir de sa retraite pour « rétablir le prestige racial » que Molineaux avait menacé.

La boxe fut paradoxalement légitimée aux États-Unis par les discours religieux du « christianisme musculaire ». Tandis qu’en Angleterre la morale victorienne s’imposait, un « passage de témoin » s’opéra entre les deux pays. George Dixon (1870-1908) devint le premier champion du monde de boxe noir en 1890 contre l’anglais Nunc Wallace, titre qu’il conservera jusqu’en 1900. Son combat le plus emblématique fut celui contre Jack Skelly en septembre 1892 à la Nouvelle-Orléans, provoquant un mouvement d’opinion pour interdire tous les combats entre boxeurs noirs et blancs. Il ne pouvait en tout cas être question de permettre l’organisation de combats mixtes qui auraient mis en jeux le titre de champion du monde poids-lourds, consacrant, dans l’imaginaire collectif, le statut d’homme le plus fort du monde. Peter Jackson (1861-1901), né dans une plantation des futurs îles vierges américaines, devint champion d’Australie en 1886 et, las d’attendre qu’un boxer de premier plan daigne l’affronter, il acceptera de concourir pour le titre de champion du monde des hommes de couleur, ravissant ce titre de « champion des exclus » à Georges Godfrey. Des boxeurs blancs acceptèrent de l’affronter pour sortir de l’anonymat, mais ni le champion du monde poids lourds John L. Sullivan, quoique d’origine irlandaise et catholique, « incarnation la plus exemplaire de la virilité de l’homme blanc américain  », ni James Corbett son successeur, ne lui permirent de les affronter. « Le XIXe siècle fut Ie siècle de boxe blanche », régie par un « pacte racial  ». Peter Jackson fut ramené à l’image à laquelle on souhaitait le réduire par une carrière de comédien pendant laquelle il se retrouva enfermé dans le rôle de l’Oncle Tom.

En décembre 1908 à Sidney, Jack Johnson (1878-1946) ravit le titre de champion du monde au canadien Tommy Burns, qui se laissa appâter par une bourse de 30 000 dollars, en le ridiculisant complètement, et un film immortalisa ce combat, témoignage de cette « humiliation par un “Nègre hilare“ qui avait élevé la bouffonnerie au rang d’art », « impardonnable atteinte au prestige blanc  ». Alors, naquit l’espoir de la venue de l’homme qui rétablirait l’ordre ancien : Great White Hope, selon l’expression de Jack London dont nous sommes affligés de constater cette obsession pour la question raciale, alors qu’il n’a cessé d’interroger la lutte des classes à travers la condition des pugilistes. Jack Johnson consacra l’année 1909 à une tournée pendant laquelle il ridiculisa tous ceux « qui rêvaient d’inscrire leur nom dans l’histoire en tentant de sauver l’honneur d’une race bafouée ». Jim Jeffries, qui s’était retiré invaincu, seul capable de restaurer la frontière, sortit de sa retraite pour défendre son titre. Pourtant, le 4 juillet 1910 à Reno, il fut laminé par Jack Johnson. « La folie furieuse qui s’empara aussitôt du pays fera dire à l’historien Randy Roberts que “rien jusqu’à l’assassinat de Martin Luther King en 1968 ne déclencha autant de haine raciale aux États-Unis que la victoire de Johnson sur Jeffries“. » Celle-ci sera suivie d’une longue nuit de violence à travers tout le pays, qui se soldera par une dizaine de morts et des milliers de blessés. La diffusion du film de la rencontre fut entravée, interdite même dans certaines villes. Jack Johnson devint une proie en raison de son « impardonnable négritude  », selon l’expression de W.E.B. Du Bois, objet d’une chasse à l’homme à laquelle prit aussi part l’élite noire, « espérant apaiser la colère du maître ». Il allait devoir expier après avoir porté atteinte au prestige racial non seulement en couchant des hommes blancs sur le ring mais aussi en couchant avec des femmes blanches, dans un pays où les mariages interraciaux demeuraient interdits dans vingt-huit États. « Tout en défiant un certain ordre sexuel, il n’ignorait nullement que parmi le millier de lynchages qui furent recensés durant la première décade du siècle, la plupart avaient été justifiés par ce prétexte.  » Incapable d’être vaincu sur le plan sportif, Johnson fut poursuivi en 1912 pour traite des Blanches, en vertu de la loi Mann qui sanctionnait celui qui faisait traverser la frontière d’un État à une femme à des fins de débauche ou de prostitution. Exilé en France, il fréquentera notamment Arthur Cravan, avant de partir vers Cuba où l’Amérique blanche tiendra sa revanche sous les poings de Jess Willard en 1915, puis le Mexique d’où il encouragera les Noirs des États-Unis à quitter « l’enfer ségrégationniste  », leur promettant des terres.

Battling Siki (1897-1925), né au Sénégal, devint le premier champion du monde de boxe africain en 1922, en battant la grande légende du sport français Georges Carpentier à Montrouge, rompant le contrat qui l’engageait à se coucher au bout de quelques rounds, après avoir essuyé une violente attaque. Il se vit alors retirer son titre et ses licences par la fédération française de boxe qui jugea son attitude incorrecte, mais en vérité pour avoir transformé la boxe en un « sport anticolonial  ».

Joe Louis Barrow (1914-1981) né en Alabama, suivi sa famille à Détroit, dont la population noire passa de 4000 en 1900 à 120 00 trente ans plus tard, au cours de la « Grande migration », épisode fondamental dans l’histoire de la communauté afro-américaine, suite à la crise de l’agriculture sudiste causée par le charançon du cotonnier. En 1933, il devient champion mi-lourd, sous le nom de Joe Louis. Hanté par le fantôme de Jack Johnson, son entraîneur ,John Roxborough, tenta de le modeler en vue d’une hypothétique reconnaissance du public blanc. En 1935 il se mesurera à un ancien champion du monde, l’italien Primo Carnera, ambassadeur du régime mussolinien. Malgré lui, Joe Louis devint le représentant de la diaspora noire, alors que les armées italiennes menaçaient d’envahir l’Éthiopie. Dans une tension exacerbée par cette dimension politique, il mit à terre le représentant de « l’homme nouveau » de l’idéologie fasciste. Quelques mois plus tard il affronta « le tueur du ring », Max Baer, qu’il pulvérisa, puis, en 1936, l’ancien champion du monde allemand Max Schmeling, que le régime nazi instrumentalisait, su exploiter sa tendance à négliger sa garde du gauche pour l’envoyer à terre. Joe Louis pris cependant sa revanche en juin 1938, adoubé comme « combattant au service de la nation », lui administra près d’une quarantaine de coup au visage en 124 secondes et remporta le titre de champion du monde le plus expéditif de l’histoire dans la catégorie poids lourd. Si le récit national étasunien soutient que cette victoire est celle de la démocratie contre le régime nazi et fait du vainqueur, noir, un héros du peuple américain, c’est oublier un peu vite les similitudes entre l’Allemagne nazie et la « démocratie des seigneurs  ». Incapable d’oublier la véritable nature du pays, le peuple noir fêtait avant tout la victoire d’un de ses représentants sur celui du suprématisme blanc. Un peu plus tard, alors que beaucoup d’organisations militantes appelaient à refuser de prendre les armes pour un pays qui refusait la démocratie à des millions de ses citoyens dans le sud et se soulevait tout à coup pour la défendre de l’autre côté de l’Atlantique, Joe Louis s’engagea pour encourager la jeunesse noire à rejoindre les rangs de l’armée.

Au début des années 1960, les boxers blancs ayant progressivement disparu de la catégorie reine, une partie du public blanc se retrouva à se demander quel était « le moins de nègre  », par exemple dans les rencontres qui opposèrent Floyd Patterson (1935-2006), médaillé d’or aux Jeux olympiques d’Helsinski en 1952 et adhérant de l’organisation intégrationniste NAACP, et Sonny Liston (1932-1970), soupçonné d’être lié à la mafia et figure du « Bad Nigger  ». Le second, en vainquant par deux fois le premier, annonça une nouvelle configuration, sans aucun challenger blanc, qui vit un homme transformer le ring « en une allégorie des luttes de tout un peuple ».

Cassius Clay (1942-2016), jeune médaillé d’or aux Jeux olympiques de Rome, épouse tout d’abord le discours officiel patriotique mais la confrontation à la ségrégation a douché ses espoirs progressistes et l’a « désidentifié de cette communauté imaginaire en laquelle il ne croyait plus  ». Il se rapproche de Malcom X et de Nation of Islam, devient successivement Cassius X, champion du monde contre Sonny Liston en février 1964, puis jetant définitivement par-dessus bord tout compromis : Muhammad Ali. Son histoire est suffisamment connue pour qu’on passe plus rapidement dessus, bien que près d’un tiers de cet ouvrage lui soit consacré. Parmi ses nombreuses et courageuses déclarations, retenons celle-ci : « J’ai été si grand dans la boxe qu’ils ont dû créer une image comme Rocky, une image blanche à l’écran pour contrer mon image sur le ring. L’Amérique a besoin d’icônes blanches et peu importe où elle va les chercher : Jésus, Wonder Woman, Tarzan, Rocky.  »

Dès le début des années 1980, « la réaction reaganienne » et « les noces définitives du sport avec le capitalisme » eurent raison de la parole publique des sportifs et étouffèrent toute voix contestataire : « Le sportif noir se devait d’être le produit-modèle exemplaire pour tout consommateur, quelles que soient sa classe, son origine ou sa religion. Tout comme l’argent n’a pas d’odeur, le sportif, en théorie, n’avait plus de couleurs.  » Jusqu’à ce que l’audience croissante de Black Lives Matter permettent de nouveau l’expression de quelques protestations publiques, de la part des basketteurs notamment.

En proposant d’aborder l’histoire de la domination raciale aux États-Unis depuis le ring Chafik Sayari ne pouvait être plus… percutant ! Essai absolument passionnant.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier




Source: Lundi.am