*Pour Ă©viter les confusions :

  • Jolimont : le quartier de Jolimont, autour du mĂ©tro Jolimont
  • grand Jolimont : un grand ensemble formĂ© par un triangle Bonnefoy-Roseraie-ChĂąteau de l’Hers
  • l’Hers : la riviĂšre qui sĂ©pare Toulouse de Balma
  • ChĂąteau de l’Hers : le quartier de la citĂ© de l’Hers

ACTE I – L’implantation de la classe populaire

Dans le grand Jolimont des annĂ©es 20, l’urbanisation se limite aux faubourgs de Bonnefoy, Matabiau et Marengo, autour de la gare, de l’école vĂ©tĂ©rinaire, le long du canal, au Sud du cimetiĂšre et le long de l’avenue Camille Pujol. Au fur et Ă  mesure que l’on gravit la butte du Calvinet, les immeubles et maisons serrĂ©s des faubourgs laissent place Ă  un mĂ©lange de jardins cultivĂ©s et de maisons Ă©parpillĂ©es, et lorsqu’on atteint son sommet et qu’on regarde vers l’Hers, le paysage est fait principalement de champs cultivĂ©s, de taille grande ou moyenne.

Jolimont en 1924

Dans les annĂ©es 30 les faubourgs s’étendent, la ville construit en 1932 l’école vĂ©tĂ©rinaire de la Juncasse (qui passera sous le contrĂŽle du MinistĂšre de l’Air en 1939 pour devenir le site du CEAT). Des usines s’implantent, notamment LatĂ©coĂšre rue de PĂ©riole (aviation), et plus loin l’usine Amouroux (engins agricoles). Elles attirent dans le quartier de nombreu.x.ses ouvriĂšr.es.

On voit apparaĂźtre, le long de l’Hers, Ă  la Juncasse, des logements sociaux de basse densitĂ©, qu’on appelle alors les citĂ©s-jardins. Un ensemble HBM (habitation Ă  bon marchĂ©, l’ancĂȘtre des HLM) est construit Ă  Bonnefoy.

AprĂšs la guerre, l’urbanisation s’accĂ©lĂšre avec de nombreuses constructions individuelles sur les hauteurs des faubourgs, mais surtout avec l’apparition, comme dans toutes les villes de France, des grands ensembles. Le territoire du grand Jolimont, avec ses nombreux champs et terrains vagues, est en effet idĂ©al pour leur implantation.

  • CitĂ© Jolimont en 1950 (rue Kepler)
  • Tour place commerciale Jolimont en 1954
  • CitĂ© de la Juncasse en 1959 (rue Louis Plana)
  • Ensemble des Y en 1960 (av LĂ©on Blum)
  • CitĂ© Amouroux en 1961 (sur le site de l’usine Amouroux)
  • CitĂ© Pelleport en 1963 (chemin Pelleport)
  • CitĂ© Surcouf en 1964 (rue Louis Plana)
  • CitĂ© de La Gloire en 1972 (av de La Gloire)

La particularitĂ© des ensembles du grand Jolimont est leur petite taille, voire mĂȘme trĂšs petite si on les compare aux ensembles du Mirail.

Cité Jolimont, 1950.

Construction de l’ensemble des Y, 1960.

Les nouveaux logements s’accompagnent de la construction de deux grandes artĂšres : l’avenue LĂ©on Blum (2e moitiĂ© des annĂ©es 50) et le boulevard des CrĂštes (aujourd’hui blv Chirac) en 1977. Ce dernier, pensĂ© et conçu comme une vĂ©ritable autoroute urbaine, a pour effet d’isoler les habitant·e·s des quartiers de Soupetard et de la Juncasse du reste du grand Jolimont, malgrĂ© quelques tunnels piĂ©tons passant sous le boulevard.

Jolimont en 1970 avant la construction du boulevard des CrĂštes. On peut voir les jardins ouvriers entre le cimetiĂšre et la Juncasse.

Les jardins ouvriers de la Juncasse traversés par le boulevard des CrÚtes, 1983.

Lorsque l’Etat stoppe son programme de construction de HLM Ă  la fin des annĂ©es 70, le triangle du grand Jolimont est totalement urbanisĂ©, Ă  l’exception de l’actuelle zone verte des Argoulets ainsi que le haut de la butte de Jolimont.

Jolimont, 1985

La population du grand Jolimont est restĂ©e pendant toute cette pĂ©riode majoritairement populaire, modeste. Il y rĂšgne une grande mixitĂ© sociale, les ouvrie·res cĂŽtoient les professions intermĂ©diaires, et quelques cadres, plus ou moins selon les quartiers. Une grande partie des habitant·es travaillent dans le quartier, Ă  la gare, Ă  l’usine, aux PTT. C’est aussi dans le quartier qu’iels font leurs courses, leur marchĂ©. En 1969 le premier hypermarchĂ© (Mammouth) de la ville est construit Ă  Balma-Gramont mais il se trouve au milieu de champs et surtout, il faut y aller en voiture.

Acte II – Le dĂ©but de la fin

Le dĂ©but des travaux de la ligne A en 1989 amorce de grands changements pour le quartier. Anticipant son ouverture, le groupe Carrefour construit Ă  proximitĂ© de la future station Jolimont un supermarchĂ© Champion en 1990 (actuel Carrefour Market). Les prix autour de la station de mĂ©tro flambent, en mĂȘme temps que les petits commerces de la place commerciale Jolimont ferment les uns aprĂšs les autres.

Construction du terminus de la ligne A Ă  Jolimont, 1992.

Cette tendance s’aggrave en 2003 avec la prolongation de la ligne A jusqu’à Balma-Gramont. Les quartiers de la Roseraie et des Argoulets sont chacun dotĂ©s d’une station de mĂ©tro et voient leurs prix flamber comme 10 ans plus tĂŽt Ă  Jolimont. Le phĂ©nomĂšne de fermeture des petits commerces s’accĂ©lĂšre puisque le mĂ©tro permet non seulement d’aller au supermarchĂ© Champion mais aussi Ă  l’hypermarchĂ© Mammouth.

Le grand Jolimont pendant la construction de la prolongation du métro, 2002

En mĂȘme temps que la prolongation du mĂ©tro, la ville Ă©rige Ă  Marengo, sur le site de l’ancienne Ă©cole vĂ©tĂ©rinaire la mĂ©diathĂšque JosĂ© Cabanis. Sa construction est accompagnĂ©e d’un programme immobilier remplaçant des dizaines d’immeubles et maisons populaires typiques de ce faubourg par des immeubles de « standing Â» et des bureaux (en partie occupĂ©s par Toulouse MĂ©tropole).

Marengo, 1992.

Marengo, construction du programme immobilier lié à la médiathÚque, 2006.

ACTE III – La gentrification

2011 :

  • Le lycĂ©e professionnel Jolimont diminue ses effectifs d’un quart (-180 Ă©lĂšves) en fermant ses formations secrĂ©tariat et commerce. Le lycĂ©e gĂ©nĂ©ral et technique augmente ses effectifs, notamment en BTS. Les professeur·es parlent de catastrophe pour la mixitĂ© sociale de l’établissement.

2014 :

  • l’Etat lance le protocole de cession du CEAT. Il est alors question d’un projet comprenant 70% de logements sociaux.

2015 :

  • L’Etat et la ville lancent un harcĂšlement policier contre les habitant·es de la citĂ© de La Gloire, au prĂ©texte d’un trafic d’hĂ©roĂŻne (le trafic Ă©tant bien rĂ©el, il n’en est pas moins un prĂ©texte). Trois camĂ©ras de surveillance sont installĂ©es, filmant presque l’intĂ©gralitĂ© de l’espace public de la citĂ©.
  • Les Ă©tudes sont lancĂ©es pour une 3e ligne de mĂ©tro, baptisĂ©e Toulouse Aerospace Express.

2017 :

  • AprĂšs un plan social, LatĂ©coĂšre ferme son usine rue de PĂ©riole, et cĂšde le terrain de 70.000mÂČ au promoteur Icade, en se rĂ©servant 11.000mÂČ pour son futur siĂšge social. Le reste sera composĂ© de 35.000mÂČ de logements et 24.000mÂČ de bureaux et commerces. Une nouvelle usine est crĂ©Ă©e Ă  4km de l’ancienne, Ă  Montredon. Celle-ci est entiĂšrement automatisĂ©e, permettant de grands gains de productivitĂ©.
  • La mairie condamne un des tunnels qui passent sous le boulevard des CrĂštes, au prĂ©texte que des personnes l’utilisent pour Ă©chapper Ă  la police.

Un passage piéton souterrain du boulevard des CrÚtes condamné, 2017.

  • Le projet TESO est initiĂ©, prĂ©voyant 300.000ÂČ de bureaux, 50.000mÂČ de commerces et 2000 logements autour de la gare Matabiau. Est Ă©galement prĂ©vue la construction de la Tour Occitanie, haute de 153 mĂštres, comprenant 11.000mÂČ de bureaux, un hĂŽtel Hilton de 7000mÂČ, 2000mÂČ de commerces et 100 logements de luxe. Enfin, est prĂ©vue la prolongation de la ligne LGV Paris-Bordeaux jusqu’à la gare de Matabiau, permettant de relier Paris Ă  Toulouse en 4h.
  • La mairie accĂ©lĂšre le rachat du foncier avenue de Lyon, y compris en expropriant.

Boulevard des Minimes, premiĂšres expropriations, 2012.

2018 :

  • Toulouse Habitat lance la « rĂ©habilitation Â» de la citĂ© de La Gloire. De l’isolant thermique, une couche de peinture, un espace public repensĂ© pour le maintien de l’ordre, et une fresque de street art (merci les street-artistes, ou pas).

La dĂȘche du midi enquĂȘte sur la fresque, 2019

“On n’a pas pu dire quoi que ce soit, on a reçu un document dans les boĂźtes aux lettres nous disant que les travaux allaient commencer et coĂ»ter 7 500 euros, raconte Nadwa. Depuis que l’hiver a commencĂ©, on manque de chauffage, le budget rĂ©servĂ© Ă  cette Ɠuvre aurait pu ĂȘtre mieux utilisĂ©”.

“Il faudrait dĂ©penser l’argent ailleurs. Cette fresque, ça ne rime Ă  rien. Personne, Ă  part les habitants de la citĂ©, ne va la voir. Neuf personnes sur dix vous diront que c’est inutile”, affirme Georges, en colĂšre.

  • CrĂ©ation par les bailleurs sociaux toulousains SA des Chalets et SA Languedocienne des GITeS, les Groupements Inter-quartiers de TranquillitĂ© et de SuretĂ©. Une milice para-policiĂšre chargĂ©e de « lutter contre le sentiment d’abandon des locataires Â» Ă  coups de matraque et de lacrymo.
  • TissĂ©o adopte le tracĂ© dĂ©finitif de la ligne de mĂ©tro Toulouse Aerospace Express. Celle-ci reliera Matabiau aux sites de Montaudran Aerospace et Airbus Defense and Space.

Deux stations de mĂ©tro pour le quartier de “l’innovation et du rayonnement europĂ©en”

2019 :

  • L’Etat vend le site du CEAT Ă  Toulouse MĂ©tropole pour 12 millions d’euros, qui en confie l’amĂ©nagement des 13 hectares Ă  Altera-CogĂ©dim et au CrĂ©dit Agricole Immobilier.

    Le futur site, nommĂ© « Quartier Guillaumet Â», acceuillera 8500mÂČ de bureaux, 5800mÂČ de commerces, et 1200 logements dont 30% de logements sociaux (au lieu des 70% prĂ©vus initialement).

    Le Quartier Guillaumet sera chauffé par la biomasse, et sera labelisé Ecoquartier, Biodiversity, et certifié HQE Aménagement.

Image du promoteur immobilier Cogedim

  • La Commission d’enquĂȘte publique donne son feu vert pour le projet TESO.
  • La mairie installe des barriĂšres « anti-scooter Â» sur un itinĂ©raire cyclable au chateau de l’Hers, au prĂ©texte que des personnes l’utilisent pour Ă©chapper Ă  la police.
  • La citĂ© de l’Hers est « rĂ©habilitĂ©e Â»

CitĂ© de l’Hers, 1997.

Annonce du programme de “rĂ©habilitation” par le bailleur social Promologis, 2018.

2020 :

  • La dĂ©molition du CEAT est terminĂ©e. Y survivent des cheminĂ©es, pour garantir aux futur·es habitant·es du Quartier Guillaumet une expĂ©rience « authentique Â», ainsi que le bĂątiment de l’école vĂ©tĂ©rinaire qui accueillera la nouvelle citĂ© administrative (permettant ainsi de vendre Ă  des promoteurs l’actuelle citĂ© administrative situĂ©e dans l’hypercentre).

DĂ©molition du CEAT, 2020.

  • Les dĂ©molitions dues Ă  TESO (depuis renommĂ© en Grand Matabiau) commencent.

PremiÚres démolitions dans le cadre du projet Grand Matabiau, 2020.

  • La mairie condamne le chemin piĂ©ton reliant le jardin de la Coquille Ă  l’avenue de la Gloire, obligeant les habitant·es de la citĂ© Ă  faire un grand dĂ©tour pour y accĂ©der, au prĂ©texte que des personnes l’utilisent pour Ă©chapper Ă  la police.

Fermeture du chemin piéton du parc de la Coquille, 2020.

  • La ligne de mĂ©tro Toulouse Aerospace Express est dĂ©clarĂ©e d’utilitĂ© publique.
  • La Mairie et le DĂ©partement rĂ©clament Ă  l’Etat la crĂ©ation d’un nouveau commissariat Ă  Toulouse, dans le futur Quartier Guillaumet, malgrĂ© qu’il y ait dĂ©jĂ  un commissariat Ă  Jolimont.

Image promotionnelle du futur Quartier Guillaumet. On peut voir sur la gauche les deux cheminées du CEAT.

2021 :

  • AprĂšs que la mairie ait expulsĂ© et/ou expropriĂ© les dernier·es habitant·es , la dĂ©molition du reste de l’avenue de Lyon commence.

DĂ©molition d’un immeuble avenue de Lyon, 2021.

ACTE IV – La gentrification sous stĂ©roĂŻdes

2022 :

DĂ©but des travaux du Grand Matabiau

DĂ©but des travaux du Quartier Guillaumet

Début des travaux de la ligne de métro Toulouse Aerospace Express

Prix moyen d’un appartement neuf Ă  Toulouse : 3500€/mÂČ

Prix moyen d’un appartement dans la Tour Occitanie : 8-10.000€/mÂČ

Prix moyen d’un appartement dans le Quartier Guillaumet : 5-6000€/mÂČ

(concernant les projets immobiliers du Grand Matabiau, aucune information n’est disponible sauf pour la Tour Occitanie)

Conclusion – Anticipation

Le futur annoncĂ©, c’est un Quartier Guillaumetℱ certifiĂ© Ă©co-bobo-bio pour loger :

  • les cols blancs du quartier d’affaires Grand Matabiauℱ,
  • les cols blancs de l’industrie de l’armement et/ou l’aĂ©ronautique qui seront proches de leur lieu de travail grĂące au mĂ©tro Toulouse Aerospace Expressℱ qui relie le grand Jolimont au quartier Montaudran Aerospaceℱ (le quartier de l’innovation, du rayonnement europĂ©en, et des systĂšmes de guidage laser pour bombes et autres missiles).
  • les cols blancs de LatĂ©coĂšre qui seront Ă  5min Ă  pied de leur siĂšge social flambant neuf.

Pour le reste du grand Jolimont c’est tout le processus de gentrification qui va s’accĂ©lĂ©rer. Les ilĂŽts d’habitat populaire qui existent encore vont ĂȘtre de plus en plus fliquĂ©s, surveillĂ©s, contrĂŽlĂ©s, isolĂ©s, car les bourgeois n’aiment pas voir des pauvres dans leur quartier.

Et enfin, une tour hideuse, gigantesque et monstrueuse de 153m de haut, qui s’élĂšvera sur le site de l’ancien tri postal, comme une derniĂšre insulte Ă  la mĂ©moire ouvriĂšre. Une horreur qu’il nous sera impossible d’ignorer et qui s’élĂšvera dans le ciel, inĂ©vitable comme une humiliation permanente.

Image promotionnelle de la future Tour Occitanie

Il n’y aura pas de ZAD dans le grand Jolimont. La ZAD, c’est pour protĂ©ger une zone humide, une espĂšce protĂ©gĂ©e, un site naturel. Rien de tout ça ici. Y’a bien l’Hers mais TissĂ©o a dĂ©jĂ  fait une marĂ©e noire de gasoil dedans l’annĂ©e derniĂšre. Non, ce qu’il nous faut, c’est pas une ZAD. C’est aller chercher Moudenc chez lui, pour commencer. D’ailleurs ça tombe bien, on a l’adresse.

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Source: Iaata.info