Janvier 21, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Fin janvier, le Rat noir vous propose de commencer par un petit voyage en GrĂšce. Dans l’üle de Skyros avec May, le sulfureux roman de Joy Coulentianos. Puis, dans l’AthĂšnes de Niki, l’hĂ©roĂŻne du roman de Christos A. Chomenidis. RedĂ©couvrir ensuite, les Nouveaux poĂšmes de Rainer Maria Rilke. Flashback sur les annĂ©es 1930/1940 : tout d’abord au Moyen-Orient, avec La Cage aux faucons d’Ammemarie Schwartzenbach. Puis, dans le delta de l’Elbe, avec La leçon d’Allemand de Siegfried Lenz. Dans le Paris des lycĂ©ens rĂ©sistants, avec Ivan Denys. Et terminer avec une courte nouvelle de Patrick Schindler.

« Aujourd’hui, la lyre est brisĂ©e – ou du moins toutes ses cordes flottent ;
On a tellement tiré dessus dans tous les sens
»
André Gide, Interview imaginaires

Joy Coulentianos : May

Joy Coulentianos est nĂ©e Ă  Boston en 1926. AprĂšs des Ă©tudes de sociologie puis, aprĂšs-guerre, aux Beaux-Arts de Paris, elle rencontre le sculpteur Costas Colentianos et devient sa compagne. Le couple s’installe Ă  Skyros, une des Ăźles des Sporades. Joy y entreprend une Ă©tude pour le CNRS sur le carnaval de l’üle. Elle y Ă©crit surtout May, ce roman initiatique qui lui vaut un grand succĂšs dans les milieux littĂ©raires athĂ©niens.

Le Rat Noir prĂȘte toujours une oreille attentive aux bons conseils d’Odile de la librairie Lexikopoleio d’AthĂšnes. Ici, May, de Jay Coulentianos (Ă©d. La BibliothĂšque). DĂšs les premiĂšres pages, nous sommes plongĂ©s au milieu d’une Ăźles des Sporades, dans l’univers onirique de May. Nous n’en sortirons plus.

Son histoire nous est racontĂ©e par Hattie, sa grande sƓur ethnologue, qui la protĂšge. Car May a besoin d’ĂȘtre protĂ©gĂ©e. En effet, aprĂšs avoir vĂ©cu une belle histoire d’amour avec son mari, un Ă©crivain cĂ©lĂšbre qui doit son succĂšs au roman qu’il avait avant de rencontrer May, celle-ci doit survivre Ă  sa mort brutale et prĂ©maturĂ©e. AprĂšs des mois de lĂ©thargie, petit-Ă -petit, May revient Ă  la vie « il faut bien survivre », comme lui assĂšne sa grande sƓur, Hattie. Mais c’est alors que May s’aperçoit avec effroi, qu’elle a sensiblement le mĂȘme destin que l’hĂ©roĂŻne du roman Ă  succĂšs de son dĂ©funt mari. Troublant. Elle tombe progressivement dans l’alcoolisme. N’a plus qu’une obsession : savoir ce que les Grecs font du corps des morts, lorsqu’ils ne se sont pas dissous en terre. TrĂšs inquiĂšte pour sa santĂ© physique et mentale, Hattie va essayer par tous les moyens, de ramener May Ă  la raison. Nous assistons Ă  leurs passionnants Ă©changes mĂ©taphysiques. Mais, May arrive toujours Ă  Ă©chapper Ă  la vigilance de sa sƓur, Ă  la recherche de l’impossible et d’une sexualitĂ© compulsive. Eros/Thanatos. VoilĂ , en quelques lignes, pour l’intrigue.

Ce roman bien menĂ© est aussi l’occasion de nous faire dĂ©couvrir les habitants de cette Ăźle des Sporades. Femmes fatalistes et soumises. Hommes sensuels et sulfureux, habituĂ©s des tavernes. La plupart d’entre eux ayant une face cachĂ©e. Encore habitĂ©s par les contes et lĂ©gendes anciennes, peuplĂ©s de nymphes et autres crĂ©atures mythologiques. PerpĂ©tuation les traditions mortuaires ancestrales. Le tout entrecoupĂ© de trĂšs beaux passages lyriques, entre deux descriptions des merveilles insulaires. Finalement, Hattie parviendra-t-elle Ă  sauver May de sa folie ? Un livre vif, envoĂ»tant, au style aussi mordant que pĂ©nĂ©trant !

Christos A. Chomenidis : Niki

Christos A. Chomenidis est un romancier grec, nĂ© Ă  AthĂšnes en 1966. Il Ă©tudie le droit Ă  l’UniversitĂ© de la ville, puis Ă  Moscou, et enfin la Communication Ă  Leeds. AprĂšs avoir travaillĂ© un temps comme avocat, il se consacre entiĂšrement Ă  la littĂ©rature.

Autre petite merveille de littérature grecque, conseillée par Odile : Niki, de Christos A. Chomenidis (éd. Viviane Lamy, traduit du grec par Marie-Cécile Fauvin, préface de Costa Gavras).

En dĂ©but de volume, l’auteur prend le soin de nous expliquer que c’est sa propre mĂšre qui lui a inspirĂ© le personnage de Niki. « Maintenant que je suis morte, je suis libre de vaguer Ă  travers les soixante-dix annĂ©es de ma vie ». Niki va donc nous les raconter. Elle commence par l’histoire de ses parents. Anna, une mĂšre originaire de MessĂ©nie, marquĂ©e par les mƓurs et coutumes sud-PĂ©loponnĂ©siennes, mais devenue militante communiste. Antonis, son pĂšre « au sourire de dauphin », originaire, lui, d’Asie Mineure. MarquĂ© au fer rouge par les Ă©vĂ©nements de 1922, la reconquĂȘte de Smyrne par les Turcs. Grandeur et dĂ©cadence d’une famille rĂ©fugiĂ©e Ă  AthĂšnes. Devenu soutient de cette famille, Antonis va pratiquer tous les mĂ©tiers. Copieur de partitions, vendeur de tapis et mĂȘme, donneur de sperme pour aristocrates stĂ©riles ! Un temps voyou, ce qui va le mener en prison. C’est lĂ , qu’il va ĂȘtre converti au communisme par un prĂȘtre dĂ©froquĂ© « comme il aurait tout aussi bien pu entrer en religion » ! Puis, par quel hasard, va-t-il se voir propulsĂ© de la case prison Ă  celle de dĂ©putĂ© du KKE (PC grec) ? Comment va-t-il rencontrer Anna et dans quelles conditions va naĂźtre Niki en 1938 ?

Car c’est Ă  partir du moment oĂč elle entre en scĂšne que Niki nous raconte son parcours peu banal. DĂšs l’ñge de trois mois, elle est dĂ©portĂ©e avec ses parents et d’autres communistes, dans une Ăźle des Cyclades. RĂ©cupĂ©rĂ©e par sa grand-mĂšre paternelle, elle passe les annĂ©es de l’occupation italienne, puis allemande, dans cette famille issue de la bourgeoisie. Pages remplies de savoureuses anecdotes. Nous y croisons entre autres, Metaxas, la Callas, les dirigeants du KKE, des rĂ©sistants de l’EAM-Elas ou encore, la faune des tavernes du PirĂ©e. AprĂšs la libĂ©ration, Niki reconnaitra-t-elle seulement ses parents ? Retournera-t-elle vivre avec eux durant la « terreur blanche », qui va toucher plus de 5 000 militants de gauche ? Si oui, dans quelles conditions ? Devront-ils subir de nouveaux exils, de nouvelles annĂ©es de prison, vivre dans la clandestinitĂ© ? Quoi qu’il en soit, lorsque Niki atteint l’ñge de la pubertĂ©, le rĂ©cit change de ton. C’est Ă  travers son journal que nous pĂ©nĂ©trons dans l’intimitĂ© de cette jeune fille grecque, mais surtout jeune fille de parents communistes « se cramponnaient l’un Ă  l’autres comme Ă  une planche de salut » qui veulent la garder sous leur autoritĂ©. Niki rĂ©ussira-t-elle Ă  leur Ă©chapper ? VoilĂ  donc, grosso modo, le destin de Niki. Destin qui, contrairement Ă  celui de ses parents, tient plus de la tragi-comĂ©die que de l’épopĂ©e.

Le grand atout de ce roman est entre autres, le regard que pose Christos Chomenidis sur chaque Ă©poque que traversons, renforcĂ© par un nombre impressionnant de rĂ©fĂ©rences historiques. La politique menĂ©e dans les Balkans et en Turquie dans les annĂ©es 20 ; le rĂ©gime de Metaxas ; l’histoire du KKE « rongĂ© par les querelles intestines entre liquidateurs, fractionnistes et crypto-trotskistes » au dĂ©but des annĂ©es 30. Et des enfants des militants du parti. Car, « Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents communistes » !…

Rainer Maria Rilke : Nouveaux poĂšmes

RenĂ© Karl Wilhelm Johann Josef Maria Rilke est nĂ© en 1875, Ă  Prague (Autriche-Hongrie). Dix ans plus tard, il est envoyĂ© en pension dans des Ă©coles militaires d’oĂč il est renvoyĂ© pour inaptitude physique. Il dĂ©gotte un emploi de journaliste dans la presse germanophone et Ă©crit ses premiers poĂšmes. Il entreprend ensuite des Ă©tudes d’histoires de l’art et de philosophie et rencontre Lou Andreas-SalomĂ©. Leur amour enflammĂ© va se transformer progressivement en amitiĂ©. Elle durera jusqu’à la fin de leur vie. Durant un voyage en Russie, ils rencontrent LĂ©on TolstoĂŻ. Puis en 1900, Rilke fait la connaissance de Clara Westhoff, ancienne Ă©lĂšve d’Auguste Rodin, auquel il consacre une biographie. Devenu son secrĂ©taire, il Ă©crit son premier roman inspirĂ© par Paris et sa misĂšre, considĂ©rĂ© comme le premier roman moderne de langue allemande. AprĂšs une brouille avec le sculpteur, Rilke voyage en Europe et en Afrique. Il abandonne peu Ă  peu la prose pour se consacrer Ă  la poĂ©sie. Il se trouve Ă  Berlin lorsque la guerre Ă©clate en 1914. Comme d’autres intellectuels allemands, il Ă©prouve d’abord un certain enthousiasme avant de s’exiler en Suisse et de s’enfermer dans un silence presque complet

Pourquoi relire les Nouveaux poĂšmes de Rainer Maria Rilke ? Cette rĂ©Ă©dition, avec une nouvelle traduction de Lionel-Edouard Martin (Ă©dition bilingue en deux tomes chez Publi.net) nous y incite. Elle nous propose de poser un regard neuf sur cette « deux centaines de poĂšmes » qui, selon le traducteur « exaltent la nature et l’exploration de l’ñme ». Rainer Maria Rilke et sa façon particuliĂšre de regarder le monde, comme des « mendiants vendent le creux de leurs mains ». L’enchantement retrouvĂ©. Petit aperçu :
Naissance de VĂ©nus : « Cou tendu comme l’est un rayon / et comme un plant de fleur oĂč s’élĂšve la sĂšve / les bras Ă©galement se tendaient, tels les cous / de cygnes prospectant en quĂȘte du rivage. »
La presqu’aveugle : « Ses yeux clairs, rĂ©jouis portaient une lumiĂšre / qui venait du dehors comme en ont les Ă©tangs »
OrphĂ©e, Eurydice, HermĂšs : « Et son Ă©tat de trĂ©passĂ©e / en elle Ă  foison foisonnait / tout comme est plein le fruit de la douceur et de sombre / tout emplie elle Ă©tait de sa mort gigantesque / et trop rĂ©cente encor pour qu’elle y rien comprit. »
Les fous : « Et ils ne disent mot car les murs qui sĂ©parent / ont Ă©tĂ© retirĂ©s de leur sens, et les heures / oĂč on les comprenait / s’amorcent et s’en vont. »
Au salon : « Ils ont assez de tact pour nous laisser en paix / vivre la vie ainsi que nous la concevons / – qu’ils ne comprennent pas. Ils ont voulu fleurir / Fleurir, c’est ĂȘtre beau ; nous nous voulons mĂ»rir / c’est-Ă -dire ĂȘtre sombre et prendre de la peine. »
L’üle. Mer du nord : « Depuis qu’ils sont enfants : rien ne s’applique Ă  eux / tout est trop grand, trop rude et leur vient trop d’ailleurs / et ne fait qu’aggraver leur solitude encore. »
Le cadran solaire : « Monte un rare frisson de pourriture moite : de l’ombre du jardin – oĂč des gouttes s’écoutent / l’une, l’autre tomber. »

La cage aux faucons d’Ammemarie Schwartzenbach

Annemarie Schwarzenbach est nĂ©e Ă  Zurich en 1908, dans une famille de la haute bourgeoisie, proche de l’extrĂȘme-droite. Lesbienne revendiquĂ©e, elle ne songe qu’à la fuir. En 1927, elle commence Ă  Ă©crire des articles pour la presse helvĂ©tique, se lie d’amitiĂ© avec Erika (sa compagne) et Klaus Mann, et s’engage dans la lutte antinazie. AprĂšs la prise du pouvoir par les nazis, tandis que le cabaret antifasciste, le PfeffermĂŒhler (Le moulin Ă  poivre), d’Erika est transfĂ©rĂ© Ă  Zurich, Annemarie Schwarzenbach commence une sĂ©rie de voyages en Orient. En 1935, elle Ă©pouse Ă  TĂ©hĂ©ran, le diplomate Achille Clarac, ouvertement homosexuel « afin de ne plus dĂ©pendre de ses parents ». AprĂšs la dĂ©claration de la guerre, elle retourne en Orient oĂč elle tombe dans la dĂ©pendance aux drogues dures et fait plusieurs sĂ©jours aux Etats-Unis. PerpĂ©tuellement en exil, elle regagne la en Suisse en 1942, et meurt prĂ©maturĂ©ment des suites d’une chute de bicyclette. Elle fut surnommĂ©e par Roger Martin du Gard, « l’ange inconsolable ».

Annemarie Schwarzenbach commence Ă  Ă©crire ses nouvelles, tout en participant au cabaret antifasciste le PfeffermĂŒler d’Erika Mann, transplantĂ© Ă  Zurich aprĂšs la prise de pouvoir par Hitler. Ce qui lui vaut de graves ennuis avec l’extrĂȘme-droite suisse et dĂ©clenche la guerre entre elle et ses parents pronazis. Pour ne pas tomber dans la dĂ©pression, elle dĂ©cide de prendre la tangente et de partir en Orient. Elle y fera plusieurs voyages, prĂȘte Ă  assumer « l’inconfort et la solitude ». En Turquie, en Syrie, en Palestine, en Iraq et en Perse oĂč elle se joint, en 1935, Ă  l’équipe du Professeur Erich Schmit pour effectuer des fouilles. A son retour, aussi bien Erika que Klaus Mann [<a title="Dans son journal aussi bien que dans ses romans, Klaus Mann Ă©voque souvent Annemarie Schwarzenbach. Voir, Klaus Mann ou le vain Icare, biographie romancĂ©e de Patrick Schindler, Ă©d. L’Harmattan, juillet 2021.” class=”notebdp”>note] l’encouragent Ă  terminer le recueil de ses dix-huit nouvelles orientales, sous le titre La cage aux faucons. MalgrĂ© l’intervention de Stefan Zweig et de Thomas Mann, il est refusĂ© par les Ă©diteurs. Il ne sera publiĂ© qu’en 1989, amputĂ© de six de ses nouvelles qui ont disparu, dont la nouvelle-titre. C’est cette histoire que nous raconte Nicole Le Bris dans l’introduction de cette nouvelle Ă©dition (chez Payot). Recueil de courtes histoires entre autobiographie et fiction qui, au premier abord ne semblent pas avoir de rapport les unes entre les autres, mais ne manquent pourtant pas de cohĂ©rence. Aussi, « revient-il au lecteur de faire de cette mosaĂŻque de texte, son propre roman », nous invite Nicole Le Bris.

Petit aperçu. La premiĂšre nouvelle Printemps, est une scĂšne de la vie quotidienne d’un couple. Un colonel en mission et sa femme qui s’ouvre ainsi : « Mais qu’est-ce que tu as contre le dĂ©sert ? » – « Rien. Mais je suis contente quand je peux ne pas y penser. » Les rĂ©cits suivants Ă©voquent plusieurs situations rencontrĂ©es par Annemarie Schwarzenbach ou par ses hĂ©ros, lors de son voyage en Orient. L’un d’entre eux dĂ©crit les rapports hiĂ©rarchiques entre un supĂ©rieur raciste et son subalterne algĂ©rien qu’il hait « parce qu’il a Ă©tĂ© nommĂ© officier, mais surtout parce qu’il est d’une beautĂ© Ă©clatante, radieux. Les plus beaux yeux d’Alep. » Un autre, suit des touristes Italiens « repus d’une Europe aux plaisirs surannĂ©s », qui viennent « chercher un peu d’exotisme dans le dĂ©sert ». Puis, une Ă©quipe d’archĂ©ologues perdus dans le dĂ©sert et qui assistent par hasard, aux derniĂšres heures d’un jeune soldat de 23 ans, condamnĂ© par la Malaria, « hĂ©ros vaincu qui ne s’avoue pas vaincu ». Nous suivons ensuite des immigrĂ©s juifs fuyant le nazisme, en Palestine. Enfin, un commissaire de navire qui drague une passagĂšre et lui avoue durant le dĂźner : « C’est difficile pour moi de t’aimer parce que tu ressembles Ă  un garçon et que tu ne regardes jamais les gens en face. » L’homosexualitĂ©, omniprĂ©sente dans cette nouvelle et plus discrĂšte dans d’autres, est sans doute une des raisons pour lesquelles, (avec son antinazisme suggĂ©rĂ©), les Ă©diteurs germanophones refusĂšrent d’éditer le livre d’Annemarie Schwartzenbach. Plus ou moins soumis qu’ils Ă©taient alors, aux dĂ©sidĂ©ratas des nazis du troisiĂšme Reich, et notamment Ă  la vigilance toute particuliĂšre d’un certain Joseph Goebbels, ministre de la Propagande !

Deux autres nouvelles nous prĂ©sentent un tableau des BĂ©douins. Dans la premiĂšre, une gĂ©rante d’hĂŽtel, femme de fort caractĂšre, met un point d’honneur Ă  se mĂȘler de leurs affaires. Dans l’autre, une tribu migrante de BĂ©douins se joue des frontiĂšres et se retrouve en Syrie, amputĂ©e de ses traditions sĂ©culaires par l’administration française. Quid des rĂ©calcitrants ? Plus loin, une nouvelle Ă©voque un couple de Russes. Le mari dĂ©nonce sa femme adultĂšre dans une petite annonce. Une autre nous montre la condition ce ces immigrĂ©s italiens exploitĂ©s par leurs compatriotes en Orient et abandonnĂ©s Ă  leur sort par les autoritĂ©s fascistes. Suit, l’histoire d’un autre Italien, envoyĂ© en mission en Perse pour y transporter du bĂ©tail europĂ©en dans une ferme expĂ©rimentale. Puis celle d’une baronne intrĂ©pide et indĂ©pendante de la haute sociĂ©tĂ© perse qui s’éprend du fils d’une des plus grandes familles de Perse. Annemarie Schwartzenbach nous dĂ©peint ensuite, les amours tumultueuses d’un AmĂ©ricain qui tombe amoureux pour un soir, d’une Colombienne de passage et se marie avec elle sur un coup de tĂȘte. Mais comment s’en dĂ©barrasser dĂšs le lendemain matin ? Enfin, elle nous dĂ©crit les dĂ©sillusions d’un militaire qui s’était imaginĂ© son voyage en Perse comme Ă©tant la chance de sa vie, mais se trouve refoulĂ© par les vagues du dĂ©sert et refuse d’accepter l’échec.

Les cinq textes qui concluent le volume sont celles parues en feuilleton dans divers revues et journaux suisses. L’histoire d’un patron de cafĂ©, un rĂ©fugiĂ© armĂ©nien humain et gĂ©nĂ©reux, qui tente de s’interposer entre le racisme des EuropĂ©ens et celui des Musulmans. Celle d’un jeune migrant juif roumain sans passeport qui essaye d’atteindre la Palestine, via la Turquie. Sujet particuliĂšrement sensible Ă  l’époque. Plus loin, la mise en avant du racisme rampant dans les Ă©quipes d’archĂ©ologues allemandes sous le TroisiĂšme Reich, avec pour seul argument que « les juifs sont diffĂ©rents ». Puis l’évocation d’un massacre de rĂ©fugiĂ©s chrĂ©tiens dans une mission de pĂšres lazaristes Ă  Ourmia et enfin, celle d’un descendant de Cheik BĂ©douin qui s’éprend d’une danseuse lĂ©gĂšre anglaise et veut l’enlever.

En refermant La cage aux faucons, on se dit que chacune de ces nouvelles auraient bien mĂ©ritĂ© de devenir autant de romans, si seulement Annemarie Schwarzenbach n’était pas morte aussi jeune, et aussi bĂȘtement !

Siegfried Lenz : La leçon d’Allemand

Siegfried Lenz, nĂ© en 1926 en Prusse-Orientale est l’un des Ă©crivains allemands de la littĂ©rature d’aprĂšs-guerre les plus connus. Fils de douanier, il est enrĂŽlĂ© aprĂšs le bac dans la marine allemande, mais dĂ©serte. Fait prisonnier par les Britanniques au Schleswig-Holstein, il leur sert d’interprĂšte. Il Ă©tudie ensuite la philosophie et la littĂ©rature Ă  Hambourg, devient journaliste, avant de devenir un « Ă©crivain indĂ©pendant », mort en 2014.

La leçon d’Allemand de Ziegfried Lenz, un des « romans fĂ©tiches » du Rat noir. Il raconte l’histoire du jeune Siggi Jepsen, enfermĂ© en 1954, dans une prison pour dĂ©linquants sur une Ăźle au large d’Hambourg. Son crime ? Avoir rendu une feuille blanche Ă  son professeur d’Allemand, lors d’un devoir qui avait pour thĂšme : « les joies du devoir » ! Et comme il avait trop de choses Ă  dire sur le sujet, finalement, Siggi n’a rien dit. Une fois consignĂ© dans sa cellule, il s’engage alors Ă  tout dire. Tout raconter. De son enfance de fils du policier de Bleekenwarf, passĂ©e dans le Watt, le pays des marais du delta de l’Elbe Ă  l’extrĂȘme nord de l’Allemagne. De ce « sens du devoir » qu’il n’a que trop connu, en observant son pĂšre. Ce pĂšre qui se met Ă  l’appliquer contre les vents et les marais d’une rĂ©gion bien spĂ©ciale et Ă©loignĂ©e du pouvoir central. On est sous le rĂšgne du Reich. Reich qui, un beau jour, dĂ©cide d’interdire aux peintres, considĂ©rĂ©s comme dĂ©cadents, de peindre. Dans le collimateur du policier zĂ©lĂ© : Max Ludwig Nansen, son ami d’enfance. Max obĂ©ira-t-il aux lois du Reich et Ă  son reprĂ©sentant Ă  Bleekenwarf ? Interdire Ă  un peintre de peindre ! Et si Max trouvait la solution : ne plus peindre que des tableaux invisibles !…

C’est cette histoire que le jeune Siggi va nous raconter, scrupuleusement, durant sa punition, sans nous Ă©pargner aucun des dĂ©tails. Sous haute surveillance du directeur de l’établissement pĂ©nitentiaire modĂšle et de son armada de psychologues pour enfants. Siggi dĂ©crit d’abord pour notre plus grand plaisir, son pays noyĂ© dans une nature sauvage. Son vieux moulin abandonnĂ©, les marais balayĂ©s par les vents de la mer du Nord. Pays dont les habitants parlent « le Plat », un dialecte de bas allemand. Tous taiseux et « pensifs comme des hĂ©rons Ă  l’affut de poissons ». Son pĂšre, sa mĂšre, Hilke, sa grande sƓur sauvageonne, Klaas, son grand frĂšre rebelle. Seule exception : le peintre Max, qui passe son temps tandis qu’il barbouille, Ă  bavarder ou plutĂŽt Ă  se chicaner avec un personnage imaginaire. En alternance, Siggi en arrive Ă  cette fameuse journĂ©e de 1943, oĂč en pleine guerre, il accompagne son pĂšre donner Ă  Max l’ordre de Berlin. Et les consĂ©quences qui vont en dĂ©couler. Ceci, durant les trois mois et demi que Siggi s’est donnĂ© pour achever sa punition, « son devoir ».

Tout le charme du roman tient dans la virtuositĂ© du rĂ©cit que fait le jeune puni. Il oppose, les plus merveilleux passages d’une enfance (digne des plus beaux contes d’Andersen ou d’ETA Hoffmann ou des toiles de Brueghel l’ancien ou encore, des personnages de la Comedia de Arte), Ă  une rĂ©alitĂ© parfois insoutenable. Rudesse des mƓurs locaux et de la guerre obligent. Lenz emprunte un style nonchalant au regard jetĂ© par un enfant sur le monde qui l’entoure. Le jeune Siggi auquel pas un dĂ©tail n’échappe. Ceux concernant le docteur du village : « on aurait dit qu’il avait appris Ă  marcher la tĂȘte rentrĂ©e Ă  force de se la cogner Ă  des poutres basses ». Un paysan : « On aurait dit que son haleine le prĂ©cĂ©dait de loin ». Une petite fille : « Elle avait un visage vieux et triste, ses courtes nattes pointaient Ă  l’horizontale, on aurait dit des queues de rat ». Un critique d’art : « Ses cheveux soyeux et ondulĂ©s, ses lunettes Ă  monture en corne, le teint cireux, bref, on aurait dit un ver blanc avec des yeux en fer de lance ». Une description subtile de tout un petit monde Ă  part qui, en cette fin de Reich, ne sait plus bien s’il attend, pour les uns sa victoire et pour les autres, sa dĂ©bĂącle. Roman d’une puissance phĂ©nomĂ©nale, capable dans sa folie, de renverser plus d’une digue du Watt !

Ivan Denys : lycéen résistant

Ivan Denys est nĂ© Ă  Paris en 1926. A quatorze ans, Ă©lĂšve de 3Ăšme au lycĂ©e trĂšs bourgeois Janson de Sailly sous le gouvernement de Vichy, il n’hĂ©site pas Ă  participer Ă  une manifestation interdite pour la commĂ©moration du 11 novembre 1918. S’en suivra un engagement sans faille dans la rĂ©sistance parisienne, lycĂ©enne et estudiantine. Ivan Denys, agrĂ©gĂ© de lettres classiques, a reçu la mĂ©daille de la RĂ©sistance.

Dans LycĂ©en rĂ©sistant (Ă©ditions Signe et Balises), Ivan Denys nous explique que ce sont ses enfants qui l’ont poussĂ© Ă  tĂ©moigner. TĂ©moigner de son entrĂ©e dans la rĂ©sistance dĂšs le dĂ©but de l’Occupation allemande. « 1940. Je rentre en troisiĂšme au trĂšs bourgeois « Grand lycĂ©e », Janson de Sailly. Je n’ai pas encore quatorze ans. Cette rentrĂ©e se fait dans une autre ville que la mienne. Paris est devenue une ville allemande. Dans le mĂ©tro, dans les rues jusqu’au quartier populaire du Point-du-jour, c’est un grouillement d’uniformes vert-de-gris. Dans ma classe, pour la plupart, les Ă©lĂšves refusent de parler politique ». Or, le gouvernement Vichy a dĂ©cidĂ© d’ignorer la commĂ©moration du 11 novembre. « Une circulaire de je ne sais trop qui, interdit aux Ă©lĂšves de se rendre place de l’Etoile, ou Ă  quelque manifestation que ce soit, sous peine d’ĂȘtre renvoyĂ©s du lycĂ©e ». Pendant la rĂ©crĂ©ation dans la cour des grands, quelques Ă©lĂšves sont cependant fermement dĂ©cidĂ©s. Le mot d’ordre se diffuse comme une trainĂ©e de poudre : « Nous irons Ă  l’Etoile ! ». IndignĂ©s, Ivan Denys et son copain Philippe Guimiot en sont.

Dans le chapitre suivant, Ivan Denys arrĂȘte un peu le cours de l’histoire pour nous parler de son enfance d’avant-guerre, en suisse et de son adolescence Ă  Paris, entourĂ© de femmes au caractĂšre bien trempĂ©. Puis, les annĂ©es troubles. Les manifestations fascistes de 1934, celles du Front populaire. Difficile pour un petit garçon de s’y retrouver. Puis, placĂ© chez des cousins normands durant 39/40, l’annĂ©e vulgaire. Son retour dans le Paris occupĂ© dans un appartement vĂ©tuste avec sa mĂšre et sa grand-mĂšre. Le dĂ©but des privations, l’absence de chauffage, etc.

Ivan Denys revient ensuite, Ă  la fameuse manifestation du 11 novembre. Lui et son copain Ă©chapperont-ils Ă  la police française et allemande ? Qu’adviendra-t-il des 1.401 participants, arrĂȘtĂ©s Ă  l’Etoile et sur les Champs-ElysĂ©es ? Quel va ĂȘtre l’impact de l’évĂšnement sur Ivan, comment va-t-il rĂ©agir aux premiĂšres mesures antisĂ©mites tombant comme Ă  Gravelotte jusqu’à la rafle du Vel d’hiv ? Ivan et ses copains continueront-ils Ă  braver les interdits ? Risqueront-ils le pire ? Echapperont-il au STO ? Ces jeunes rĂ©sistants finiront-ils par s’armer ? Si oui, combien d’entre eux, FFI ou FTP devront tomber ? Comment encore accepter aprĂšs la LibĂ©ration, le spectacle insoutenable des premiers dĂ©portĂ©s arrivant gare de l’Est ?

Autant de questions auxquelles Ivan Denys rĂ©pond, mĂ©thodiquement, sobrement, mais efficacement. Une efficacitĂ© d’ancien rĂ©sistant ! Mais nous allons aussi, au fil de ces pages-tĂ©moignage riches d’enseignement, croiser une foule de personnages, d’intellectuels (Tristan Tzara, Paul Eluard, etc.), de rĂ©sistantes et de rĂ©sistants dont l’histoire n’a seulement retenu que quelques noms. Alors que la majoritĂ© des combattants anonymes ont tout autant contribuĂ© par leur engagement, par leur persĂ©vĂ©rance et par leur courage, Ă  nous dĂ©barrasser du poison nazi.

Une petite nouvelle de Patrick Schindler
« Si les hommes avancent ou reculent,
Les livres ne bougent que sous nos doigts »

C’est du moins ce que l’on prĂ©tend. Pourtant, un soir d’hiver, enfermĂ© dans la librairie Lexikopoleio d’AthĂšnes, je pus m’apercevoir que les livres peuvent aussi bien ĂȘtre « habitĂ©s ». Tandis que je musardais au premier Ă©tage de l’établissement Ă  la recherche de la perle rare, je me fis bĂȘtement enfermer dans la librairie par une Odile, pressĂ©e de rentrer chez elle, aprĂšs une journĂ©e de labeur. J’entendis claquer la porte du bas. Je me prĂ©cipitais au rez-de-chaussĂ©e. Trop tard. Elle venait de baisser le rideau de fer. Panique. RĂ©solu face Ă  la fatalitĂ©, je dĂ©cidais de faire contre mauvaise fortune, bon cƓur. Je remontais Ă  l’étage de la littĂ©rature francophone et m’installais dans un fauteuil, oubliĂ© dans un coin. Le dĂ©but de soirĂ©e fut plutĂŽt calme. Minuit sonnant, il en fut tout autrement. S’agissait-il d’un rĂȘve Ă©veillĂ© ? Je me pinçais le bras jusqu’au sang : dans un brouhaha devenu gĂ©nĂ©ral, sortait de chaque volume, un Ă  un, un minuscule petit personnage.
Sur l’étagĂšre de LittĂ©rature classique, un petit François Villon, tout Ă©bouriffĂ©, tenait un petit Rabelais par le bras. Visiblement un peu gris, ils apostrophaient en ces termes un petit Montaigne qui devisait tranquillement avec un petit La BoĂ©tie « Eh ! Vous deux, lĂ -bas, qu’est-ce que vous foutez ? Vous forniquez ou quoi ? ». TrĂšs choquĂ©e, une mini Christine de Pizan se penchait vers eux en les traitant de « sales pochetons phallocentriques ». D’un peu plus loin, me parvint l’écho d’une querelle. Un petit Jean de La Fontaine et une demi-portion de MoliĂšre, se traitaient rĂ©ciproquement de « lĂšche-cul de Louis le quatorziĂšme ». Une miniature de Voltaire, sortie survoltĂ©e de son MicromĂ©gas tentait d’arracher la perruque d’un mini Jean-Jacques Rousseau, l’invectivant « Ton contrat social : de la belle foutaise, de la branlette intellectuelle, oui ! ». Plus loin, une petite Flora Tristan devisait tranquillement avec un mini Charles Fourrier. DerriĂšre eux, une rĂ©duction de Pierre-Joseph Proudhon traitait un petit Karl Marx de « fucking bastard de philosophe de la misĂšre » ! IndiffĂ©rente, Louise Michel lançait, une Ă  une, des croquettes Ă  un petit chat qui s’était laissĂ© enfermer dans la librairie, certainement persuadĂ© de passer la nuit au chaud.

L’étagĂšre de LittĂ©rature moderne Ă©tait, elle aussi, passablement agitĂ©e. Un minuscule Gustave Flaubert hurlait de son « gueuloir » Ă  un petit Guy de Maupassant, une recette pour transformer son petit conte Une vie, en un grand roman. Une figurine de Jean Cocteau Ă©coutait, lascive, l’Ɠil opiacĂ©, un Marcel Proust vautrĂ© sur un divan qui lui lisait les passages les plus croustillants de son Sodome et Gomorrhe. Un petit MallarmĂ©, autosatisfait semblait comme enfermĂ© dans sa coquille de mystĂšres. Un modĂšle rĂ©duit de Guillaume Apollinaire lançait des petits cailloux dans ce qu’il prenait pour la Seine. A ses cĂŽtĂ©s, une rĂ©duction d’Antonin Artaud, dĂ©chainĂ©e, la mĂšche folle, tentait maladroitement de les rattraper avec sa canne de St Patrick. IndiffĂ©rent, un mini Franz Kafka cognait comme un fou sur la couverture de son ChĂąteau. Sur l’étagĂšre du dessous, un avorton de Louis Ferdinand CĂ©line criait Ă  qui voulait l’entendre, « qu’il en avait marre que tout le monde le mĂ©prise » et qu’il avait dĂ©cidĂ© de faire un autodafĂ© de ses pamphlets antisĂ©mites. Un petit Emile Zola accompagnĂ© d’un petit RenĂ© Crevel avaient rejoint les miniatures de Stefan Zweig, Klaus Mann et Gustav RĂ©gler dans le rayon germanophone. Leurs dix mains l’applaudissaient Ă  tout rompre, prĂȘtes Ă  y jeter la premiĂšre allumette !

L’étagĂšre dĂ©volue Ă  la littĂ©rature contemporaine n’échappait pas plus au raffut gĂ©nĂ©ralisĂ©. Une petite Margueritte Duras, en pull Ă  col roulĂ© et jupe plissĂ©e, essayait de faire un croque-en-jambe Ă  une petite Margueritte Yourcenar, la traitant de « sale pimbĂȘche ». Un mini Jean Genet furibard, poursuivait en hurlant un Jean-Paul Sartre le menaçant de lui « pĂ©ter la gueule pour l’avoir traitĂ© de saint et de martyr ». Simone de Beauvoir, sans bandeau, cheveux aux vents, essayait de le calmer. Mais, elle se prit les pieds dans le tapis posĂ© devant son DeuxiĂšme sexe, sur lequel Ă©tait lovĂ©e, une petite Violette Leduc, qui lui lançait un regard enamourĂ©. A cĂŽtĂ© de sa tĂȘte Ă©tait posĂ©e une vieille valise, qui semblait dater de l’Occupation et dans laquelle, un petit Maurice Sachs pas gĂȘnĂ© farfouillait allĂ©grement. Il en sortait des morceaux de porcs, des patates et des plants de tabac qu’il jetait en l’air, sous les yeux d’un Victor Serge Ă©maciĂ© qui en Ă©tait tout retournĂ©. Sur le rayon du dessous, un mini Boris Vian regardait, Ă©clatĂ©, un petit Albert Camus manƓuvrant le volant d’une voiture de sport imaginaire, poussant comme un gosse des « vroum-vroum » d’enfer. Une petite Françoise Sagan survoltĂ©e, se tournĂ©e vers le rayon anglophone tendait un rail de coc Ă  une petite Virginia Woolf qui s’apprĂȘtait Ă  sauter dans le vide. Plus loin, Miguel Torga, JosĂ© Saramago LĂĄszlĂł Krasznahorkai, Pier Paolo Pasolini, Erri de Luca, Saul Bellow, simulaient une grande rencontre internationale de littĂ©rature.
Je jetais un Ɠil sur la pendule. DĂ©jĂ  cinq heures du matin. Je n’en revenais pas. Comme le temps avait vite passĂ©. Je ne voulais rien perdre de ce spectacle unique. J’emboitais donc le pas Ă  la petite Yourcenar, bien dĂ©cidĂ©e Ă  quitter cet Ă©tage de fous. Toute jupe au vent, elle descendit la rampe Ă  califourchon pour se rendre au plus vite au rez-de-chaussĂ©e y retrouver ses chers classiques grecs. Elle semblait y chercher quelqu’un, ou quelque chose. Caressait du bout des doigts un recueil de la belle Sapho. Puis, jetait un Ɠil sur les auteurs antiques, sages comme leurs images et semblait intriguĂ©e par la quatriĂšme de couv du ThĂ©mistocle d’un certain Olivier Delorme. Sur le rayon des Grecs contemporains, c’était la mĂȘme hystĂ©rie qu’à l’étage. Un petit groupe d’agitĂ©s, parmi lesquels je reconnus Sikelianos, Delta, Dragoumis, Karyotakis, Papadiamandis, Palamas, Papadiamndopoulos et autres, s’étripaient sĂ©rieux. Ils s’arrachaient des mains, un Grand prix de « poĂ©sie posthume ». Sur le rayon du dessous, un petit Albert Cohen Ă©tait assis Ă  califourchon sur les genoux d’un mini Constantin ThĂ©otokis. Ils se goinfraient de Pasticcio dolce corfiote. Un tout petit Nikos Kavvadias racontait, comme pour l’endormir, l’histoire du petit mousse du cargo PythĂ©as Ă  un Cavafy, qui avait l’air beaucoup plus intĂ©ressĂ© par l’album qu’un mini Yorgos Ioannou tenait entre ses mains, contenant les marins musclĂ©s de Yannis Tsaroukis. Plus bas, autre son de cloche. Un petit Nikos Kazantzakis expliquait Ă  mini Stratis Tsirkas qu’il trouvait son CitĂ©s Ă  la dĂ©rive, trop intello. Ce dernier le traitait de « vieux con de nationaliste ». Perdu au milieu du tumulte gĂ©nĂ©ral, un pauvre mini Nikos Kokantzis cherchait dĂ©sespĂ©rĂ©ment dans chaque rayon, une certaine, Gioconda. Totalement indiffĂ©rent aux cris poussĂ©s par un mini Alexandros Panagoulis, menottĂ© et clamant, lui, son innocence. Petros Markaris lui collait aux basques, voulant Ă  tout prix, lui fourguer un polar dans la poche, « pour qu’il se sente moins seul en cellule ».
Mais, tout-Ă -coup, comme dans la fin d’un rĂȘve, le silence se fit gĂ©nĂ©ral : Sylvain Ă©tait dĂ©jĂ  en train de remonter le rideau de fer de la librairie. Comme par magie, tout ce petit monde se bouscula et se prĂ©cipita regagner sa place. Seule, se retrouva prise au piĂšge, la pauvre Yourcenar. Elle eut tout juste le temps de sauter dans son ƒuvre au noir. Sylvain, plus qu’étonnĂ© de me trouver devant lui, me lança un « Ben, Patrick, mais qu’est-ce que tu fais lĂ  ? ». Je lui expliquais qu’Odile m’avait oubliĂ© Ă  l’étage et enfermĂ© pour la nuit. Il Ă©clata de rire « Ça arrive aussi parfois Ă  un des chats de la rue. Mais au moins, tu n’as pas eu le temps de t’ennuyer ? Tu as vu le Rat noir sortir de la bibliothĂšque ? » Vous pensez bien que je ne lui ai pas racontĂ© que c’est bien autre chose que j’en avais vu sortir ! Mais, pas question de dĂ©florer le secret des Sabbats nocturnes de la Lexikopoleio


Patrick Schindler, individuel FA AthĂšnes




Source: Monde-libertaire.fr