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Jean-Xavier de Lestrade aux côtés des potages et de leur double dans Des Vivants
Une photo qui résume parfaitement la démarche de la série et qui illustre sa réussite
Le dixième anniversaire des attentats du 13 novembre à Paris a donné lieu à une effervescence éditoriale : de très nombreux articles dans la presse nationale comme régionale, publication de mémoires, émissions de télé, réalisation et diffusion de documentaires (rien que sur France 2 : 13 novembre, nos vies en éclats de Valérie Manns, 13 Novembre, le choix de Sonia, Série de fiction documentaire de David André et Violette Lazard, 13 Novembre – Les ricochets de Florence Troquereau et Pauline Pallier, Depuis le 13 de Laurline Danguy des Déserts et Eve Tailliez)…
C’est dans ce cadre que France 2 a diffusé à partir du 03 novembre (disponible sur france.tv dès le 27 octobre), Des vivants, une série réalisée par Jean-Xavier de Lestrade pour qui “L’heure de la fiction est venue“. Et de poursuivre en explicitant sa pensée, car la fiction “contribue à construire un imaginaire, à faire récit commun. C’est important d’y venir“ [1] . Le propos est fort clair.
La série se déroule sur huit épisodes d’une heure qui relatent, de la nuit terrible au procès, la difficile et lente reconstruction des otages du Bataclan. Les terroristes étaient trois à pénétrer dans la salle de concerts. Lorsque l’un des trois est abattu, les deux autres, Foued Mohamed-Aggad et Ismaïl Omar Mostefaï, montent à l’étage, tirent du balcon sur la salle puis se retranchent dans un couloir avec onze spectateurs, comme bouclier humain. Ces onze spectateurs vont être retenus en otage dans cet étroit couloir (7,10 m x 1,20 m) pendant plus de 2 heures. Bien que les deux islamistes étaient armés de kalachnikovs et portaient une ceinture d’explosifs, les onze otages ont été libérés suite à un assaut mené par la BRI, la Brigade de Recherche et d’Intervention et cela sans blessure physique grave : une véritable prouesse technique et humaine. Et, en miroir, un amateurisme fatal pour les terroristes eux-mêmes : “on n’a rien eu à inventer : le récit dans le couloir des Potages, ce qu’on voit d’eux, c’est pathétique !”, note à leur sujet Jean-Xavier de Lestrade [2].
Quant aux dommages psychologiques subis par les otages… “Ils sont les seuls à avoir été concrètement confrontés aux terroristes, à avoir eu un échange avec eux durant cette nuit d’horreur“ [3] .
Après leur libération, sept d’entre eux se sont retrouvés et ont initié une relation amicale très forte qui a contribué de manière décisive à leur reconstruction. Ces otages devenus potes se sont autoproclamés : potages… Et c’est leur histoire qui sert de trame à la série. Pour construire le scénario, Jean-Xavier de Lestrade a travaillé avec Antoine Lacomblez ; ensemble, ils ont réalisé des entretiens individuels avec chacun d’eux. Antoine Lacomblez précise :
“On les a vus un par un très longuement, des journées entières, où ils nous ont raconté leur histoire, en allant dans des zones extrêmement intimes. On calibrait tout en leur demandant : “Est-ce que cela, on a le droit d’en parler ou pas ?” À partir du moment où ils ont accepté de parler, ils devenaient intarissables.“ [4]
Elaborée à partir des mémoires diverses mais toutes meurtries des potages, la fiction jouit d’emblée d’un fort taux de crédibilité. Authenticité redoublée par le fait que certaines séquences de la série ont été tournées dans le Bataclan. Ce qui a suscité une émotion certaine de la part des très nombreuses autres victimes : l’association Life For Paris [5] compte plus de 650 membres. Emotion donnant lieu à des articles dans la presse [6] et contribuant ainsi à la notoriété de la série avant même sa diffusion…
Ajoutons que tous les acteurs sont parfaits : on les sent investis d’une mission. Antoine Reinartz qui incarne Grégory dit à Télérama : “Ce que je trouve très beau chez Grégory, c’est qu’il ne voulait pas spécialement aller à ce concert, il aurait pu ne pas rester avec Caroline, mais il ne ressasse pas. Il n’y a ni colère, ni remord. Il va très mal mais il n’en veut à personne. Garder cette générosité dans la détresse, wouah !” [7] Même Alice Tiffanneau qui joue Nina la fille de Marie et Arnaud semble avoir intériorisée l’impératif de représenter dignement les victimes du 13 novembre (crédit à partager évidemment avec Jean-Xavier de Lestrade qui l’a dirigée !).
Une mention toute particulière cependant pour Amine Lansari (Ismaël Omar Mostefaï) et Ouday El Khoumisti (Foued Mohamed-Aggad) à qui revient la lourde tâche d’incarner les deux terroristes : “Je l’ai fait pour rendre hommage… À ma manière“ [8] . Dans un entretien pour le Huffington Post, Jean-Xavier de Lestrade tient à préciser : “Vraiment, je rends, ici, hommage à Amine Lansari et Ouday El Khoumisti pour avoir accepté. On a fait beaucoup d’essais et de travail en amont. Et malgré ça, ils étaient légitimement angoissés à l’idée d’incarner ces personnages. Ils vont être archi scrutés“ [9].
Comme je ne possède aucune compétence en la matière, j’ai demandé à Sylvie L., ma psychiatre préférée, de regarder la série et d’en poser un diagnostic. Diagnostic qui s’avère très positif : Le savoir du spécialiste n’a été en rien contrarié.
Voici sa lecture :
« Toutes les facettes du PTSD (Post-traumatic stress disorder) sont très bien restituées dans la série… Le besoin de partage avec des personnes qui ont vécu le même traumatisme (sachant que la répercussion n’est jamais la même et l’expérience même est différente). Le groupe des potages qui permet, dans un premier temps, de survivre avant de s’ouvrir à la vie et, bien sûr, le refus de certain d’y participer. L’incompréhension des familles : le père d’Arnaud (Sam Karmann) est tout à fait typique des personnes qui considèrent qu’il faut oublier pour passer à autre chose. La contamination des conjoints. Les différents tableaux immédiats : confusion, dissociation, fixation sur des images, des bruits, un halo ou des détails ou au contraire hyper vigilance.
Tous les mécanismes de défense à l’œuvre :
• excitation maniaque, sentiment de toute puissance et de félicité pour Sébastien (Félix Moati) qui ne s’est jamais senti aussi bien qu’en sortant du Bataclan ;
• déni et confrontation pour Marie (Alix Poisson), la femme d’Arnaud qui refuse de se laisser entamer ;
• évitement et rituels obsessionnels pour Grégory (Antoine Reinartz) : il évite les situations anxiogènes en s’isolant, en s’enfermant chez lui. Et il ressent la culpabilité des survivants : il s’accuse même de complicité avec les terroristes pour avoir obéi à leurs ordres. Alors qu’il oublie de dire qu’il est resté aux côtés de son amie handicapée quand il pouvait s’enfuir ;
• Le repli agressif pour David Fritz Goeppinger (Thomas Goldberg) ;
• ironie et détachement pour Caroline (Anne Steffens).
Les symptômes d’angoisse, d’insomnies, de flashbacks, de dépression sévère sont bien décrits.
Intéressant aussi le volet sur la BRI : le lien avec les otages ???, visite des locaux, copinage…
L’idéal hyperviril dans ces forces d’intervention fait qu’ils sont peu enclins à accepter des soutiens psy.
La culpabilité est bien rendue aussi. Le décalage entre le soutien espéré par les victimes et le voyeurisme, la montée aux nues et la chute dans l’oubli.
Le rejet dont ils sont l’objet, rejet de leur expérience et rejet de leur dépression (Arnaud face à ses amis). »
Ce qui frappe c’est la diversité des réactions des différents potages. Du reste lors de son entretien pour la RTBF, Alix Poisson n’a pas manqué de le souligner : “C’est quand même bouleversant de se dire que ces sept personnes ont assisté aux mêmes choses et qu’il y en a pas une qui va réagir pareil à ce traumatisme.” [10] Tout comme, Jean-Xavier de Lestrade sur France-Culture le vendredi 7 novembre : “on avait sept personnes dans ce couloir qui ont a priori vécu la même violence et ces 7 personnes vont ensuite réagir de cette manière très différente“.
Diversité qui confère à cette série toute sa force et en même temps son “appeal” en lui permettant de capter et surtout de tenir l’attention des téléspectateurs sur les huit épisodes. Elle est donc pleinement fonctionnelle pour l’efficacité de la fiction. Afin de désarmer à l’avance toute critique, Jean-Xavier de Lestrade le répète à l’envi : “Nous, nous n’avons rien inventé, (souligné par moi) à l’image de cette scène au cours de laquelle Marie (Alix Poisson) découvre, en récupérant son téléphone, que l’assaillant qui le lui avait pris avait échangé avec sa mère pour lui dire qu’il l’aimait. Là, on traverse le miroir. Il a pensé à elle avant de mourir. C’est vertigineux pour le personnage. Ça donne de l’épaisseur à tout ça.” [11]
Cette exhaustivité des possibilités de réaction suite à l’attentat pose cependant question et cela sans mettre en doute l’honnêteté des témoignages et la fidélité de leur mise en images par Jean-Xavier de Lestrade : en l’espèce cette démarche serait très mal perçue. Voire interdite par l’indéniable et justifiée unanimité dans la condamnation des attentats. D’évidence, nous sommes bien dans une fiction qui cherche à construire un imaginaire, à faire récit commun. Ou encore comme le dit Arthur Dénouveaux, le Président de Life for Paris et qui publie, le 9 Octobre 2025 aux éditions du Cerf, Vivre après le Bataclan : “Les 10 ans du 13-Novembre, c’est peut-être le dernier moment pour écrire tous ensemble une sorte de roman national“ [12] .
Pour autant, malgré toutes ces qualités indéniables, Des Vivants n’a pas réussi pleinement son pari. Les mesures d’audience du 3 novembre sont sans appel : “Un meurtre (presque) parfait” sur TF1 a réuni 3,75 millions de téléspectateurs soit 20,4% de l’ensemble du public âgé de quatre ans et plus. M6 arrive deuxième grâce à un nouvel épisode de “L’amour est dans le pré“. Et avec, 1,74 million de téléspectateurs, soit 10,5% du public, la série événement de France2 ne se classe que 3ème… Conséquence immédiate : France2 a décidé d’accélérer la diffusion de la série dès les 10 novembre en passant à trois épisodes par soirée. Peines perdues, en deuxième semaine, Des vivants rétrograde même à la quatrième place loin derrière M6 et L’amour est dans le pré qui prend la première place…
Cette “contre-performance” est-elle le signe d’une certaine forme de saturation par rapport à l’omniprésence de l’événement ? Une course a même été organisée le dimanche 9 novembre pour relier tous les lieux à Paris concernés par les attentats en partant du stade de France pour s’achever au Bataclan.
Et/ou un désir de se distraire, d’échapper à la pesanteur anxiogène de l’actualité. Dans les années 30, c’étaient les comédies musicales de Busby Berkeley que le public américain plébiscitait… Sans être un esprit passéiste et chagrin, il est légitime de trouver plus de qualités esthétiques et de charme aux magnifiques chorégraphies de Busby Berkeley qu’aux productions audiovisuelles contemporaines de M6 ou de TF1.

Gold Diggers – mai 1933
Ou plus grave encore au-delà de l’unanimisme proclamé, le symptôme d’une segmentation de la société française obérée par l’incapacité d’écrire un roman national ?
Mato-Topé
Source: Divergences.be



