FĂ©vrier 1, 2021
Par Le Monde Libertaire
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GenĂšse
L’un de nous (GK) nourrissait depuis 2015 l’envie de quitter le monde professionnel de l’archĂ©ologie, ses impasses et ses dĂ©ceptions, pour faire un emploi utile et ce malgrĂ© un doctorat dans la discipline
 Il a d’abord Ă©tĂ© facteur puis non cĂ©dĂ©isĂ© sans autre raison que son militantisme anarchiste et un certain charisme. C’est alors que l’envie lui a pris d’ĂȘtre son propre patron et de n’ĂȘtre plus soumis aux diktats de chefaillons de pacotille dans un emploi insensé 
L’idĂ©e initiale anarchiste Ă©tait de monter un bar adossĂ© Ă  une Ă©picerie de produits locaux en milieu rural sous forme coopĂ©rative
 Un lieu de lien social, barrage Ă  la dĂ©sertification des campagnes…


La premiÚre difficulté était double : trouver des associé.es et un lieu.
AprĂšs un test de reprise de fonds de commerce en 2018 Ă  La CouyĂšre (35), puis Ă  Etrelles (35), son choix s’est portĂ© sur ChĂątillon-en-Vendelais, oĂč il avait Ă©tĂ© facteur. Il connaissait un peu l’environnement local. Par ailleurs, l’ouverture rĂ©cente d’une voie verte aux dĂ©pens de la ligne de chemin de fer VitrĂ©-FougĂšres, l’existence d’une route dĂ©partementale Ă  mi-chemin entre les deux chefs-lieux de canton, la situation centrale du bled et l’existence d’un lac et d’un camping privĂ© ont achevĂ© de le convaincre de se lancer
 Sceptique Ă  cause de la prĂ©sence d’agrĂ©ments – Française des Jeux, Pari Mutuel Urbain, dĂ©bit de Tabac – il a considĂ©rĂ© qu’un lieu de lien social et de rassemblement ne devait pas commencer par exclure
 Donc, au projet s’ajoutĂšrent ces trois sources d’addiction que sont les jeux, les paris et le tabac. C’est lĂ  qu’en fĂ©vrier 2019, le second d’entre nous (RA) rentre dans la danse.

Le montage du projet
Une difficultĂ© majeure est vite apparue : le tabac ne permettait nullement une forme coopĂ©rative. L’État-dealer a besoin d’un nom sur lequel taper en cas de besoin. La forme juridique de la sociĂ©tĂ© permettant de dĂ©signer deux gĂ©rants Ă©tait donc une SociĂ©tĂ© en Nom Collectif. Cela induisait une solidaritĂ© dans les dettes nĂ©cessitant une grande confiance entre nous. Or, le dĂ©bit de Tabac impliquait une autre mauvaise blague : l’un des deux gĂ©rants devait ĂȘtre majoritaire (toujours ce nom sur lequel taper). L’égalitĂ© dans la sociĂ©tĂ© Ă©tait dĂ©jĂ  Ă©gratignĂ©e
 Ne serait-ce que parce qu’un complĂ©ment de retraite Ă©tait cotisĂ© pour l’associĂ© majoritaire
 Solidaire en dettes par la SNC, inĂ©galitaires par le dĂ©bit de Tabac. Toutefois, la sociĂ©tĂ© peut encore fonctionner dans une Ă©galitĂ© de fait.
L’autre difficultĂ© a Ă©tĂ© la recherche de financement : les apports n’étaient pas suffisants pour acheter le fonds et dĂ©marrer l’activitĂ©. Nous ne nous attarderons pas sur l’inutilitĂ© de la Chambre de Commerce et d’Industrie, du mĂ©pris avec lequel les banques, les membres d’Initiatives Bretagne ou ceux de Presol ont accueilli notre projet (ces derniers Ă©tant normalement lĂ  pour aider aux dynamismes entrepreneuriales). Une mention particuliĂšre pour les derniers citĂ©s, reprĂ©sentant l’économie sociale et solidaire, qui nous ont dit en substance qu’un projet de lieu de culture chez les bouseux ne fonctionnerait pas !
La troisiĂšme difficultĂ© Ă©tait l’existant : nous ne pouvions rien faire sans en tenir compte
 Entre autres, notre prĂ©dĂ©cesseur avait conclu un contrat avec un brasseur et un prĂȘt garanti par ce dernier. Or, nous nous devions d’honorer pendant presque deux ans les termes de ce contrat
 Dont Ă©couler des quantitĂ©s dĂ©terminĂ©es de biĂšres dudit brasseur
 Et, comme le systĂšme de pression, la machine Ă  cafĂ© et celle Ă  glaçons lui appartiennent, nous ne pouvions pas faire ce que nous voulions
 Notamment servir de la biĂšre brassĂ©e localement
 Mauvaise surprise parmi d’autres !

La finalisation du projet
AprĂšs avoir obtenu un prĂȘt bancaire et effectuĂ© les formations de rigueur, nous avons enfin pu signer le 4 octobre 2019 chez le notaire, pour un dĂ©but d’activitĂ© le 8 octobre. Du projet initial, il ne restait que l’esprit, pour la suite, nos convictions anarchistes devaient faire le reste. D’ailleurs, une bonne partie d’entre elles formaient le cadre de notre pacte d’associĂ©s. Nous sommes partis, au dĂ©but de l’activitĂ©, sur l’idĂ©e de fabriquer notre propre travail sans les contraintes de l’esclavage salariĂ©. Avec pour objectifs de sortir des revenus, de rembourser nos prĂȘts bancaire et familial et de rĂ©cupĂ©rer les sous mis au dĂ©part
 Pour le reste, nous souhaitions ne pas avoir de salariĂ©s mais plutĂŽt de prendre un(e) associĂ©(e) et d’abandonner le navire le jour venu en quittant la sociĂ©tĂ©, et non en la soldant et en vendant le fonds de commerce
 Ce qui va Ă  l’encontre du fonctionnement classique des commerçants
 Le bar doit nous survivre sur les mĂȘmes bases

Pour le reste, nous avons dĂ©marrĂ© dĂšs le dĂ©but avec une armoire de produits locaux secs (hygiĂšne, pĂątĂ©s, pĂątes, vinaigres, compotes et confitures
). Nous avons introduit peu Ă  peu des produits locaux ou militants dans les boissons (thĂ© et tisane de Scop-TI, de K-Cho-T, biĂšres bouteilles locales), sans tenir compte du catalogue de notre brasseur
 La question des prix s’est aussi avĂ©rĂ©e Ă©pineuse
 Nous avons donc choisi une faible marge pour les produits de l’épicerie afin de les rendre abordables.

Réalités et perspectives anarchistes
AprĂšs treize mois d’activitĂ©s, nous avons traversĂ© de nombreux problĂšmes (les derniers en date Ă©tant les fermetures administratives Ă  cause d’un virus). Les frictions entre nous ont Ă©tĂ© frĂ©quentes. La rĂ©alitĂ© nous a souvent rattrapĂ©. Ainsi, la capacitĂ© de travail de l’un n’est pas celle de l’autre, l’autonomie au travail n’est pas une capacitĂ© qui s’acquiert en claquant des doigts, les fronts et les objectifs sont abondants (suivi des stocks, rigueur dans les encaissements, recherche de nouveaux fournisseurs, consolidation des services actuels, etc.) et nĂ©cessitent rigueur et mise en perspective, les heures travaillĂ©es sont nombreuses (entre 55 et 70 heures chacun selon les semaines), pour celui qui vit au-dessus du bar le travail ne s’arrĂȘte vraiment jamais, les kilomĂštres pour venir de l’autre sont plus usants que prĂ©vu, etc. Au final, nous ne savons toujours pas si l’entreprise est assez viable pour accueillir une personne supplĂ©mentaire qui viendrait rĂ©duire un peu nos horaires
 Par contre, nous sommes heureux de cette aventure oĂč l’indĂ©pendance professionnelle est bien lĂ , malgrĂ© une auto-exploitation flagrante

Pourtant, bien que cela soit compliquĂ©, nous rĂ©ussissons Ă  nous dĂ©gager quelques moments de loisir
 Les habitants de ChĂątillon et des environs, qui forment l’essentiel de notre clientĂšle, semblent nous avoir adoptĂ©s et paraissent satisfaits de l’orientation que nous avons donnĂ© au commerce : tant avec les produits locaux qu’avec nos projets culturels. Bien sĂ»r, il reste difficile de satisfaire tout le monde. L’orientation anarchiste du projet est plutĂŽt vĂ©cue par eux comme anecdotique. Il nous reste encore beaucoup Ă  faire pour amĂ©liorer notre cadre professionnel mais nous restons confiants. Quant aux activitĂ©s culturelles et d’éducation populaire, Ăąme de ce projet anarchiste, il nous faudra relancer la machine, avortĂ©e dans son Ă©lan le 14 mars 2020


Gwenolé Kerdivel et Renaud Auger
Groupe La Sociale de La Fédération anarchiste




Source: Monde-libertaire.fr