L’article qui suit a Ă©tĂ© publiĂ© sous le titre originel « Â« notre conception du pouvoir populaire Â» (Nossa Concepção de Poder Popular) en juin 2012 par la Coordination anarchiste brĂ©silienne Ă  l’occasion de la parution du premier numĂ©ro de la revue Socialismo LibertĂĄrio.

Le spĂ©cifisme, notre courant de l’anarchisme, particuliĂšrement en AmĂ©rique latine, se penche depuis plus d’un demi-siĂšcle sur la problĂ©matique du pouvoir populaire. Dans ce texte, nous essayons de formaliser les Ă©lĂ©ments pertinents de cette discussion, qui sont aujourd’hui partagĂ©s par les organisations qui constituent le CAB (Coordination anarchiste brĂ©silienne).

Notre conception du pouvoir populaire constitue Ă  la fois un objectif et une stratĂ©gie, tous deux constituent la base d’une pratique politique ancrĂ©e dans le contexte historique et gĂ©ographique dans lequel nous opĂ©rons, afin de renforcer notre intervention dans l’ensemble des forces en jeu. Il ne s’agit donc pas d’une discussion purement thĂ©orique ou philosophique, qui vise uniquement Ă  connaĂźtre la rĂ©alitĂ© ou Ă  y rĂ©flĂ©chir de maniĂšre abstraite. Pour nous, l’anarchisme est une idĂ©ologie : un “ensemble d’idĂ©es, de motivations, d’aspirations, de valeurs, de structures ou de systĂšmes de concepts qui ont un lien direct avec l’action – ce que nous appelons la pratique politique“. [FARJ. Anarchisme social et organisation]

Nous pensons que l’anarchisme doit nĂ©cessairement concevoir cette pratique politique afin de transformer la rĂ©alitĂ© dans laquelle nous sommes insĂ©rĂ©-e-s, et c’est dans ce sens que nous concevons notre proposition de pouvoir populaire, basĂ©e sur une stratĂ©gie dĂ©terminĂ©e d’intervention sociale, d’une pratique politique, qui peut stimuler notre objectif rĂ©volutionnaire et socialiste.

Anarchisme et pouvoir populaire

L’anarchisme est apparu au cours du XIXe siĂšcle comme l’une des formes que peut prendre le socialisme, c’est-Ă -dire comme l’un de ses courants, qui a aujourd’hui une longue histoire de lutte des opprimĂ©-e-s, impliquant des affrontements, des conquĂȘtes, des dĂ©faites, des plaisirs, des souffrances et des martyres.

“Il y a des sacrifices, des luttes, du sang et des rĂȘves dans ce concept de socialisme. Il y a une longue histoire de rĂ©sistance. Il s’agit d’une production historique liĂ©e aux aspirations de celles et ceux d’en bas. Ce n’est pas une science, mais une aspiration, un espoir de l’ĂȘtre humain, des classes, des collectifs et des peuples opprimĂ©s“. [FAU/FAG. Wellington Gallarza et Malvina Tavares]

Cette longue histoire de l’anarchisme, insĂ©parable des luttes qui ont eu lieu et qui ont encore lieu dans le systĂšme de domination dans lequel nous sommes insĂ©rĂ©-e-s, constitue une mĂ©moire intense, sur laquelle nous constituons nos certitudes idĂ©ologiques, fondĂ©es sur les principes qui ont Ă©tĂ© Ă  la base de l’idĂ©ologie anarchiste. La longue histoire de l’anarchisme a accumulĂ© des connaissances, en plus d’un siĂšcle de batailles intenses, vĂ©cues et construites collectivement, Ă  partir d’un ensemble trĂšs riche d’expĂ©riences qui visaient le mĂȘme objectif final : promouvoir la rĂ©volution sociale et consolider un systĂšme socialiste et libertaire, appelĂ© historiquement socialisme libertaire, communisme libertaire ou simplement anarchisme« Le but final qui ressort du projet socialiste est l’établissement d’une sociĂ©tĂ© Ă©galitaire, une sociĂ©tĂ© [
] sans classes Â». [CAZP. Alagoas et le pouvoir populaire] Cet objectif prĂ©voit la fin de la domination en gĂ©nĂ©ral, tant de l’exploitation Ă©conomique que des autres types de domination.

Pour nous, il est essentiel d’aller au-delĂ  des discussions sur la forme, sur les termes en question, et d’adopter une approche qui prenne en compte le contenu fondamental de la proposition anarchiste. Nous sommes convaincu-e-s que l’anarchisme a toujours Ă©tĂ© basĂ©, depuis son Ă©mergence, sur des stratĂ©gies de pouvoir populaire. Lorsque Bakounine, par exemple, a proposĂ© un programme d’intervention des anarchistes au sein de l’Association internationale des travailleurs (AIT), il n’a rien fait d’autre que de proposer un projet de pouvoir populaire, qui pourrait transformer la sociĂ©tĂ© par une pratique rĂ©volutionnaire des travailleur-euse-s. Nous pouvons affirmer, contrairement Ă  ce qui a Ă©tĂ© dit, que l’anarchisme n’a jamais Ă©tĂ© contre le pouvoir, mais qu’il a dĂ©veloppĂ© une critique d’un certain type de pouvoir (la domination) et dĂ©veloppĂ© des propositions d’un autre type de pouvoir.

Toutes les pratiques anarchistes forgĂ©es au sein des classes opprimĂ©es et qui visaient et visent toujours Ă  en faire les protagonistes de leurs propres luttes et de leur propre processus d’émancipation et de libĂ©ration Ă©taient et sont, pour nous, des projets de pouvoir populaire. Il y a des germes de propositions de pouvoir populaire dans les luttes populaires du passĂ© et du prĂ©sent. Par consĂ©quent, nous ne comprenons pas que l’idĂ©e de pouvoir populaire soit quelque chose de nouveau ; l’anarchisme, comme nous le soulignons, dans sa longue histoire, a dĂ©veloppĂ© des projets de pouvoir populaire, toujours situĂ©s dans les cadres caractĂ©risĂ©s par ses principes.

Lorsque nous rĂ©flĂ©chissons Ă  la question du pouvoir populaire, en rĂ©alitĂ©, nous reprenons une partie importante des thĂ©ories et des pratiques dĂ©veloppĂ©es par les anarchistes au cours de l’histoire mais, en mĂȘme temps, nous choisissons certaines d’entre elles plutĂŽt que d’autres. En outre, nous avons dĂ©veloppĂ© nos propres positions afin de revitaliser les questions que nous considĂ©rons fondamentales pour une pratique politique adĂ©quate avec le contexte dans lequel nous nous trouvons.

Le concept de pouvoir

Il existe diffĂ©rentes interprĂ©tations du concept de pouvoir dans la gauche, et puisque nous dĂ©fendons le concept de pouvoir populaire, nous comprenons qu’il est nĂ©cessaire de dĂ©finir notre conception de pouvoir avec une certaine prĂ©cision.

Nous concevons le pouvoir comme un rapport social Ă©tabli Ă  partir de la confrontation entre diffĂ©rentes forces sociales, lorsqu’une ou plusieurs forces s’imposent aux autres.

Toute sociĂ©tĂ© entretient une relation dynamique et permanente entre les forces en jeu. Par consĂ©quent, toute sociĂ©tĂ© a des relations de pouvoir. Les individus, les groupes, les classes sociales ayant la capacitĂ© de s’épanouir,peuvent ou non devenir des forces sociales. Ainsi, nous distinguons ces deux concepts : “une force sociale a une certaine capacitĂ© de rĂ©alisation. La capacitĂ© de rĂ©alisation peut ĂȘtre comprise comme la possibilitĂ© de produire Ă  partir d’une certaine force sociale, lorsqu’elle est mise en action par l’agent qui la dĂ©tient”. Ainsi, la capacitĂ© de rĂ©alisation est placĂ©e dans le champ des possibilitĂ©s ; un agent, un groupement peut avoir une capacitĂ© de rĂ©alisation, mais il transformera cette capacitĂ© en une force sociale lorsqu’il interviendra dans les forces en jeu. La force sociale implique que la capacitĂ© quitte le champ du possible et s’intĂšgre dans le champ de la rĂ©alitĂ©.

La force sociale ne peut pas non plus ĂȘtre confondue avec le pouvoir. “Le pouvoir ne peut ĂȘtre un simple synonyme de force sociale, car pour avoir du pouvoir, il faut faire usage de sa force et qu’elle ait un effet – ou du moins pouvoir faire usage de cette force (quand cela vous arrange) et que cela suffise pour obtenir un effet“. Le pouvoir existe, en fait, quand il y a imposition de la volontĂ© d’un agent ou d’un ensemble d’agents au moyen de la force sociale qu’ils parviennent Ă  mobiliser pour vaincre les forces mobilisĂ©es par ceux qui s’opposent Ă  lui.

Pouvoir et domination

Dire que toute sociĂ©tĂ© a des relations de pouvoir ne signifie pas pour autant que toutes les sociĂ©tĂ©s, et toutes les relations sociales, sont basĂ©es sur la domination. C’est pourquoi nous considĂ©rons qu’il est fondamental de distinguer les concepts de pouvoir et de domination.

La domination est un type de pouvoir, que nous caractĂ©risons comme un pouvoir autoritaire, contre lequel nous nous sommes historiquement mobilisĂ©-e-s. La domination est une relation de pouvoir hiĂ©rarchique qui peut ĂȘtre institutionnalisĂ©e, certain-e-s dĂ©cidant de ce qui concerne les autres et/ou tout le monde. Elle explique les inĂ©galitĂ©s structurelles, implique une relation de commandement et d’obĂ©issance entre le-la dominant-e et le-la dominĂ©-e, l’aliĂ©nation des dominĂ©-e-s, entre autres aspects. C’est le fondement des relations de classe, bien que la domination ne puisse ĂȘtre rĂ©duite Ă  la domination de classe. L’anarchisme, depuis son Ă©mergence, lutte contre les rapports de domination distincts : entre classes sociales, genres, les races, impĂ©rialistes, etc. L’anarchisme est donc contre un type de pouvoir caractĂ©risĂ© par la domination qui, malheureusement, caractĂ©rise le modĂšle de pouvoir hĂ©gĂ©monique du capitalisme.

En opposition Ă  la domination et au modĂšle de pouvoir qui la caractĂ©rise, le pouvoir dominant, nous dĂ©fendons l’autogestion et le fĂ©dĂ©ralisme libertaire, caractĂ©risĂ© par un modĂšle d’autogestion et de pouvoir fĂ©dĂ©raliste, appelĂ© par nous pouvoir populaire. L’autogestion et le fĂ©dĂ©ralisme sont le contraire de la domination et impliquent une participation aux processus de planification et de prise de dĂ©cision, proportionnellement Ă  leur impact, personnellement, en groupe ou collectivement. Son application gĂ©nĂ©ralisĂ©e implique le remplacement d’un systĂšme de domination par une sociĂ©tĂ© Ă©galitaire/libĂ©rale.

« On peut dire que l’autogestion serait, en termes gĂ©nĂ©raux, le pouvoir de dĂ©cision effectif sur l’ensemble des questions politiques, Ă©conomiques, sociales ; elle ne se ferait pas du haut vers le bas, mais du bas vers le haut. DĂ©finition qui couvre plusieurs domaines : formes d’organisation politique, organisation des processus de production et des services, Ă©ducation, aspects culturels et idĂ©ologiques. L’autogestion, ainsi conçue, avec l’ampleur que nous croyons qu’elle implique, est une conception globale qui a besoin d’élĂ©ments cohĂ©rents pour un dĂ©veloppement authentique. Elle implique une transformation radicale, non seulement Ă©conomique mais aussi politique et idĂ©ologique. L’autogestion ne discipline pas les organes de soumission, d’obĂ©issance et de commandement, mais tend Ă  dĂ©truire, Ă  interrompre la notion actuelle de politique comme quelque chose de rĂ©servĂ© Ă  une caste, en donnant un autre contenu Ă  ce concept : la prise en main par les diffĂ©rents organismes sociaux, Ă  tous les niveaux et sans intermĂ©diaires, des matiĂšres qui lui incombent, dans le but de construire un ordre social sur ces bases. Cela implique Ă©galement de socialiser la politique, de ne pas dĂ©construire son espace spĂ©cifique, mais de la concevoir d’une autre maniĂšre Â». [FAU. Pouvoir, autogestion et lutte des classes : une approche du thĂšme]

Comme nous chercherons Ă  le dĂ©montrer, notre conception du pouvoir populaire est basĂ©e sur les notions d’autogestion et de fĂ©dĂ©ralisme libertaire par opposition Ă  la domination. C’est pourquoi nous diffĂ©rencons le pouvoir de la domination ; le pouvoir que nous dĂ©fendons, construit sur l’idĂ©e d’autogestion et de fĂ©dĂ©ralisme, constitue la base de notre concept de pouvoir populaire et s’oppose radicalement Ă  la domination.

Le concept de pouvoir populaire

Comme nous l’avons dĂ©jĂ  soulignĂ©, nous comprenons que “le pouvoir n’est pas nĂ©cessairement quelque chose d’anti-populaire” ; “le pouvoir populaire lĂ©gitime doit exister pour opprimer les plans de la tyrannie, qui apparaissent toujours dans la tĂȘte de certains agents“. Ainsi, notre projet de pouvoir populaire devient un outil, une sorte de contre-pouvoir au pouvoir existant, caractĂ©risĂ© par la domination.

En termes macro-sociaux, on peut dire que nous concevons le pouvoir populaire comme un modĂšle gĂ©nĂ©ralisĂ© de pouvoir basĂ© sur l’autogestion et Ă©tabli par les classes opprimĂ©es par rapport aux classes dominantes, qui constitue la base d’une nouvelle sociĂ©tĂ©. Le pouvoir populaire, ainsi conçu, vise Ă  la suppression du capitalisme, de l’État et des rapports de domination en gĂ©nĂ©ral, pour les remplacer par une nouvelle structure de pouvoir, Ă©tablie Ă  partir des lieux de travail et de logement ; il ne peut donc ĂȘtre consolidĂ© que par un processus rĂ©volutionnaire.

Opposer notre projet de pouvoir populaire Ă  la domination implique nĂ©cessairement une lutte ardue contre les forces sociales mobilisĂ©es, fondamentalement, par les classes dominantes. Au milieu de la lutte des classes, qui caractĂ©rise le systĂšme de domination dans lequel nous sommes insĂ©rĂ©-e-s, nous avons une position trĂšs claire, en tant que partie des classes opprimĂ©es – puisque nous comprenons l’anarchisme comme une idĂ©ologie des classes opprimĂ©es – de conduire un processus qui, selon la capacitĂ© de rĂ©alisation de ces classes en force sociale, et Ă  partir de leur intervention en tant que mouvements populaires, parvient Ă  imposer notre force aux classes dominantes, Ă  mettre fin Ă  la domination et Ă  Ă©tablir ce pouvoir populaire, basĂ© sur une autogestion gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Le pouvoir populaire doit donc ĂȘtre construit par la force des opprimĂ©-e-s, sur la base de la communion de certains principes, uni-e-s dans la solidaritĂ© dans leur diversitĂ© et avec le mĂȘme objectif.

“Il ne s’agit pas de mettre le nom de pouvoir populaire sur les anciennes et bien connues formes d’action et de reprĂ©sentation politiques qui excluent le peuple de toute instance fondamentale de dĂ©cision. Il ne s’agit donc pas simplement de prendre le pouvoir politique centralisĂ© actuel aux classes dominantes, mais de le rĂ©pandre, de le dĂ©centraliser dans les organisations populaires, de le transformer en autre chose, le transformer en une nouvelle structure sociopolitique. Prendre le pouvoir, c’est prendre le pouvoir dans les usines, dans les champs, dans les mines, dans les ateliers, dans les Ă©coles, dans les hĂŽpitaux, dans les centrales Ă©lectriques, dans les mĂ©dias, dans les universitĂ©s, et le pouvoir est celui des travailleur-euse-s et du peuple quand ce sont des organismes contrĂŽlĂ©s par elleux, largement dĂ©mocratiques et participatifs, oĂč celleux qui les prennent en charge reprennent les fonctions tutĂ©laires exercĂ©es depuis la sphĂšre Ă©tatique“. [FAG. DĂ©claration de principes]

Le pouvoir populaire est donc Ă  la fois un objectif et une stratĂ©gie prĂŽnĂ©s par un anarchisme spĂ©cifique. Il rapproche notre idĂ©al libertaire d’un projet de pouvoir indispensable pour rĂ©aliser les ruptures qui impliquent la rĂ©alisation de notre objectif final et n’a aucun rapport avec les conceptions actuelles de “prise de pouvoir” des institutions de domination, comme dans le cas de l’État, que ce soit de maniĂšre rĂ©volutionnaire ou rĂ©formiste.

Le projet stratégique de notre courant

La cohĂ©rence stratĂ©gique qui marque l’intervention anarchiste dans la rĂ©alitĂ© repose sur l’idĂ©e, qui nous paraĂźt Ă©vidente, que l’objectif doit conditionner la stratĂ©gie et la tactique. C’est-Ă -dire que les moyens que nous utilisons conduiront nĂ©cessairement Ă  des fins conformes Ă  ces moyens. Si nous plaçons le pouvoir populaire comme un objectif stratĂ©gique Ă  atteindre par un processus rĂ©volutionnaire de mobilisation et de lutte, il est impossible de ne pas concevoir de stratĂ©gies et de tactiques qui soient compatibles avec cet objectif et qui nous fassent marcher vers lui. Ce projet stratĂ©gique du spĂ©cifisme anarchiste se caractĂ©rise essentiellement par ce que nous avons appelĂ© la construction du pouvoir populaire et la crĂ©ation d’un peuple fort. C’est dans ce sens que le pouvoir populaire acquiert Ă©galement une fonction stratĂ©gique fondamentale.

Nous affirmons que la base du pouvoir populaire est l’autogestion et le fĂ©dĂ©ralisme libertaire ; par consĂ©quent, dans ce processus stratĂ©gique de mobilisation et de lutte, nous comprenons que l’autogestion et le fĂ©dĂ©ralisme doivent sous-tendre notre programme d’intervention dans la crĂ©ation et la participation des mouvements populaires. Parmi les diffĂ©rentes stratĂ©gies historiquement dĂ©fendues par les anarchistes, notre stratĂ©gie de pouvoir populaire se caractĂ©rise comme une stratĂ©gie de masse. Cela signifie que nous voulons contribuer Ă  l’organisation des masses afin qu’elles puissent ĂȘtre les protagonistes de leurs luttes, Ă  court et Ă  long terme, en prenant la responsabilitĂ© de leurs rĂ©alisations et des amĂ©liorations quotidiennes, ainsi que du processus de transformation rĂ©volutionnaire qui les Ă©mancipera et les libĂ©rera complĂštement.

“Bien que le pouvoir populaire soit un projet Ă  long terme (lorsque la force des classes opprimĂ©es dĂ©passe celle des classes dominantes), il commence Ă  se dĂ©velopper et Ă  se renforcer Ă  partir des expĂ©riences de mobilisation et de lutte Ă  court terme, forgĂ©es sur les besoins immĂ©diats de la population. Par consĂ©quent, la construction du pouvoir populaire exige une action immĂ©diate et de ne pas attendre d’autres facteurs qui peuvent la rĂ©aliser sans plus d’efforts, car c’est dans la sociĂ©tĂ© actuelle que se dĂ©veloppe l’embryon de la sociĂ©tĂ© future”. [OASL. SpĂ©cialiste de l’anarchisme et du pouvoir populaire]

Pour cette raison, nous soutenons que le pouvoir populaire doit commencer Ă  se construire dans la lutte populaire, organisĂ©e et menĂ©e par les diffĂ©rents secteurs des classes opprimĂ©es, autour des questions les plus immĂ©diates, visant les processus de rupture les plus profonds. Construire le pouvoir populaire et crĂ©er un peuple fort implique, outre de faire les luttes du court terme, d’aller vers des luttes Ă  moyen et long terme, et c’est pour cette raison que nous avons dĂ©fendu l’organisation populaire dans un front de classes opprimĂ©es, qui peut renforcer de façon permanente la force sociale des classes dominĂ©es, en les plaçant en opposition directe aux forces mobilisĂ©es par les classes dominantes. Un tel processus d’organisation populaire doit ĂȘtre forgĂ© « comme le rĂ©sultat d’un processus de convergence de diverses organisations sociales et de diffĂ©rents mouvements populaires, qui sont le fruit de la lutte des classes Â». [FARJ. Anarchisme social et organisation] Il s’agit de rĂ©articuler les opprimĂ©-e-s autour d’un projet commun de transformation sociale.

Parmi les diffĂ©rents outils existants pour accroitre la force sociale, on trouve l’organisation. Lorsque nous proposons d’organiser des mouvements populaires et d’y participer avec un programme dĂ©terminĂ©, nous pensons que nous donnons aux forces des classes opprimĂ©es les moyens de s’exprimer avec cet outil important. “La construction du pouvoir populaire implique, dĂšs Ă  prĂ©sent, l’organisation de nouveaux mouvements sociaux et l’intĂ©gration des mouvements existants, en dĂ©fendant une position de renforcement permanent. Et ils ne peuvent qu’émerger et ĂȘtre rĂ©alisĂ©s avec et par le peuple, en tant que classe“. Dans notre intervention pour crĂ©er des mouvements populaires et pour les rejoindre, nous nous appuyons sur des principes qui nous permettent de promouvoir des luttes de masse pouvant contribuer au renforcement de notre projet de pouvoir populaire : indĂ©pendance de classe et solidaritĂ©, combativitĂ© et action directe, dĂ©mocratie directe, autogestion et fĂ©dĂ©ralisme. Ces principes, historiquement dĂ©fendus par les anarchistes dans le cadre des luttes populaires, servent d’inspiration et de guide Ă  l’organisation autogĂ©rĂ©e pour construire le pouvoir populaire.

Construire le pouvoir populaire signifie construire d’autres rapports de force qui mettent en Ă©chec les pouvoirs dominants, leurs structures et institutions Ă©conomiques, politiques, juridiques, militaires, idĂ©ologiques, culturelles ; bref, le statu quo. Il s’agit d’oser vaincre le systĂšme de domination et de rĂ©aliser, dans la pleine solidaritĂ© de la lutte populaire, l’accumulation de la force sociale nĂ©cessaire pour dĂ©sĂ©quilibrer les relations sociales imposĂ©es par les classes dominantes et, par le biais du conflit social, faire avancer, accumuler, potentialiser et rompre avec les structures systĂ©miques actuelles. Cette stratĂ©gie ne peut contribuer Ă  ce processus d’accumulation de forces et de ruptures que si elle fonctionne dans nos propres pratiques politiques, qui doivent dĂ©montrer une harmonie entre les discours et les actions.

Nous comprenons que la crĂ©ation d’un peuple fort ne peut se faire que si les luttes des mouvements populaires sont basĂ©es sur l’autogestion. Ce n’est qu’en Ă©largissant les mĂ©canismes de participation, ce qui implique des moyens libertaires et Ă©galitaires, que nous comprenons que nous pouvons stimuler le renforcement populaire afin de crĂ©er les sujets capables de mener Ă  bien une transformation sociale aussi large. Organiser les diffĂ©rentes expressions de la lutte populaire selon nos principes, c’est crĂ©er un peuple fort ; un facteur indispensable pour le succĂšs de notre stratĂ©gie.

Les sujets rĂ©volutionnaires ne sont pas donnĂ©s historiquement par une position historique dĂ©terministe et mĂ©caniste ; ils n’atteindront pas non plus la conscience et la lumiĂšre par l’action de l’avant-garde moralisatrice.

“Pour construire un peuple fort et un pouvoir populaire, il est nĂ©cessaire de construire les sujets de changement, car ceux-ci ne sont pas donnĂ©s a priori. [
] Quant aux sujets rĂ©volutionnaires, la structure Ă©conomico-politique est un point de dĂ©part, mais elle ne dĂ©finit pas mĂ©caniquement les agents sociaux transformateurs. [
] Cependant, les travailleur-euse-s, tant qu’ielles ne se reconnaissent pas et tant qu’ielles n’ont pas de volontĂ© propre, restent des parties reproductrices de la machinerie du systĂšme. CrĂ©er une capacitĂ© politique chez les gens, c’est dĂ©velopper leur potentiel organisationnel et pratique, que les gens eux-mĂȘmes possĂšdent dĂ©jĂ  Ă  l’état latent puisqu’ielles font face quotidiennement aux situations de travail et aux problĂšmes de la vie sociale quotidienne“. [CAZP. Alagoas et le pouvoir du peuple]

Le nouveau sujet, capable de construire le projet de pouvoir populaire que nous dĂ©fendons, doit donc nĂ©cessairement ĂȘtre (re)construit. L’intervention que nous avons Ă  travers notre pratique politique cherche cette reconstruction dans la lutte contre la fragmentation du tissu social, complĂštement effilochĂ© par les pratiques de domination, et par l’accumulation des luttes quotidiennes, qui gĂ©nĂšrent des connaissances et des pratiques pertinentes, avec un potentiel transformateur. “C’est donc au sein des luttes que se construit le pouvoir populaire et, par consĂ©quent, un autre sujet historique, Ă  la fois personnel et collectif. Un sujet qui n’est pas dĂ©terminĂ© a priori, mais historiquement, au sein des luttes des mouvements sociaux“. Nous devons ĂȘtre convaincu-e-s que ce nouveau sujet doit emporter avec lui l’idĂ©e d’un nouveau monde, d’une autre forme d’organisation sociale, et qu’il est capable de se donner des moyens d’action, de protagoniser et de transformer la rĂ©alitĂ© dans laquelle il est insĂ©rĂ©.

Le rĂŽle de l’organisation anarchiste spĂ©cifique

MĂȘme si nous dĂ©fendons le pouvoir populaire en tant que stratĂ©gie des masses, cela ne signifie pas que nous renoncions Ă  un autre Ă©lĂ©ment essentiel, Ă  notre avis, dans la construction du pouvoir populaire ; il s’agit de l’organisation anarchiste spĂ©cifique.

“Le problĂšme du pouvoir, dĂ©cisif dans une profonde transformation sociale, ne peut ĂȘtre rĂ©solu qu’au niveau politique, par la lutte politique. Et cela nĂ©cessite une forme d’organisation spĂ©cifique : l’organisation politique rĂ©volutionnaire. Seule son action, enracinĂ©e dans les masses, permet de parvenir Ă  la destruction de l’appareil d’État bourgeois et Ă  son remplacement par des mĂ©canismes de pouvoir populaire“. [FAU. L’organisation politique anarchiste]

L’organisation anarchiste spĂ©cifique, ce corps politique rĂ©volutionnaire, est donc un Ă©lĂ©ment central de notre stratĂ©gie du pouvoir populaire. Pas dans le sens autoritaire et substitutif, qui subjugue la capacitĂ© des classes opprimĂ©es dans le processus de transformation sociale, ou veut les remplacer dans cette lutte. L’organisation anarchiste est comprise par nous comme un agent qui fonctionne comme un levain ou un moteur des luttes populaires : “l’organisation politique n’est pas une direction, mais avant tout un moteur de luttes. Il s’agit d’une diffĂ©renciation entre le caractĂšre de minoritĂ© active, que nous attribuons Ă  nos organisations politiques (niveau politique), et le caractĂšre d’avant-garde des organisations politiques autoritaires, en ce qui concerne leurs relations avec les mouvements populaires (niveau social).

“Contrairement Ă  l’organisation d’avant-garde, le niveau politique organisĂ© comme une minoritĂ© active, qui agit de maniĂšre Ă©thique, n’a pas de relation hiĂ©rarchique ni de domination par rapport au niveau social. Pour nous, comme nous le soulignons, les niveaux politique et social sont complĂ©mentaires. [
] Le niveau politique complĂšte le niveau social, tout comme le niveau social complĂšte le niveau politique. Contrairement Ă  ce que proposent les auteur-e-s, l’éthique de l’horizontalitĂ© qui fonctionne au sein de l’organisation anarchiste spĂ©cifique est reproduite dans sa relation avec les mouvements sociaux. Lorsqu’elle est en contact avec le niveau social, l’organisation anarchiste spĂ©cifique agit avec Ă©thique et ne recherche pas de positions privilĂ©giĂ©es, n’impose pas sa volontĂ©, ne domine pas, ne trompe pas, ne s’allie pas, ne se croit pas supĂ©rieure, ne se bat pas pour les mouvements sociaux ou Ă  leur tĂȘte. [
] L’objectif de la minoritĂ© active est, avec l’éthique, de stimuler, d’ĂȘtre ensemble au coude Ă  coude“. [FARJ. Anarchisme social et organisation]

Il s’agit donc de maintenir une relation de complĂ©mentaritĂ©, dans laquelle l’organisation anarchiste valorise les mouvements populaires et ceux-ci, Ă  leur tour, constituent le terrain privilĂ©giĂ© de la pratique politique anarchiste. Dans cette relation autogĂ©rĂ©e entre l’organisation anarchiste et les mouvements, le programme anarchiste, basĂ© sur ses principes fondamentaux et sa stratĂ©gie, est promu afin de reconstruire le tissu social, d’organiser les classes opprimĂ©es, de stimuler les pratiques autogĂ©rĂ©es parmi elles et d’avancer vers la construction du pouvoir populaire.

Pour nous, anarchistes spĂ©cifistes, la construction du pouvoir populaire implique donc une double pratique : en tant que membres des classes opprimĂ©es, nous nous organisons en mouvements populaires autour de larges associations, qui regroupent des militant-e-s de diffĂ©rentes idĂ©ologies ; en mĂȘme temps, en tant qu’anarchistes, nous nous organisons, en fonction de nos positions idĂ©ologiques, pour intervenir dans la rĂ©alitĂ© de maniĂšre plus adĂ©quate. Pour cela, nous dĂ©fendons comme fondamentale l’affinitĂ© idĂ©ologique, thĂ©orique, stratĂ©gique et pratique de ces organisations anarchistes, qui sont basĂ©es sur la responsabilitĂ© et la discipline de leurs membres, toujours guidĂ©-e-s par l’éthique anarchiste.

Le systĂšme de domination et le projet anarchiste du pouvoir populaire

La lutte contre la domination implique des mĂ©thodes d’analyse et des thĂ©ories pour une comprĂ©hension critique de la rĂ©alitĂ© dans laquelle nous agissons. Nous caractĂ©risons le systĂšme contemporain de domination comme une structure dominante, basĂ©e sur les relations sociales des diffĂ©rentes sphĂšres, qui a son expression la plus pertinente dans la lutte entre les classes aux intĂ©rĂȘts antagonistes.

Le capitalisme, l’État et les diffĂ©rentes structures et institutions qui contribuent Ă  la mise en place de ce systĂšme doivent ĂȘtre supprimĂ©s. Nous avons le devoir d’analyser et de critiquer les rĂ©alitĂ©s, les forces en jeu, les agents en question, nos ennemi-e-ss, les alliĂ©-e-s concret-e-s et potentiel-le-s. Cette analyse, ainsi que nos objectifs finaux et notre ensemble de stratĂ©gies et de tactiques, constituent notre projet stratĂ©gique d’intervention et de transformation de la sociĂ©tĂ©.

Nous croyons que tant qu’il y aura un systĂšme de domination, il y aura des luttes pour l’émancipation des opprimĂ©-e-s, qui sont de vĂ©ritables enseignements pour notre projet de pouvoir populaire. C’est au milieu de ces rĂ©sistances que nous pensons que l’anarchisme doit se trouver, avec toute la diversitĂ© qui caractĂ©rise les diffĂ©rents terrains populaires dans lesquels nous opĂ©rons ; nous devons renforcer les valeurs libertaires qui rendent idĂ©ologiquement possible ce projet.

Les dominations Ă©conomiques, caractĂ©risĂ©es par l’exploitation capitaliste ; les dominations politiques, caractĂ©risĂ©es par la division de la sociĂ©tĂ© en dirigeant-e-s et gouvernĂ©-e-s et par des oppressions rĂ©alisĂ©es par la force brute, par la coercition, toutes deux conduites par l’État ; les dominations culturelles et idĂ©ologiques, basĂ©es sur les idĂ©es qui circulent et renforcent ce systĂšme – toutes ces dominations doivent ĂȘtre combattues par nous. La culture et l’idĂ©ologie produites par les systĂšmes de domination crĂ©ent des sujets individualistes, sans identitĂ©s qui les lient aux classes opprimĂ©es, complĂštement intĂ©grĂ©s au systĂšme capitaliste ; c’est aussi un problĂšme pertinent, auquel nous devons Ă©galement faire face.

Le projet de pouvoir populaire anarchiste s’oppose, Ă  tous les niveaux de domination, aux adversaires des luttes autogĂ©rĂ©es, “en crĂ©ant des espaces et des stimuli pour la participation aux syndicats, aux coopĂ©ratives, aux centres communautaires et Ă©tudiants, aux organisations de protestation et aux revendications : pour le travail, la santĂ©, le logement, la terre. Dans ces pratiques distinctes, il est fondamental que nous soutenions la reprise de l’économie et de la politique par les classes opprimĂ©es, ainsi que la stimulation du dĂ©veloppement des identitĂ©s et des cultures de classe des diffĂ©rent-e-s opprimĂ©-e-s, et aussi la diffusion d’une Ă©thique basĂ©e sur des valeurs ; des moyens qui devraient soutenir notre projet de pouvoir populaire.

La CAB et la construction du pouvoir populaire

Notre proposition d’anarchisme, comme levure et moteur capable de conduire les luttes populaires, au niveau national et continental, devient donc complĂštement liĂ©e Ă  ce projet de pouvoir populaire que nous continuons Ă  conduire ; une stratĂ©gie et un objectif que nous croyons ĂȘtre cohĂ©rents pour le temps et le lieu oĂč nous agissons.

L’idĂ©ologie anarchiste constitue, pour nous, la base fondamentale de notre pratique politique ; nous concevons, par consĂ©quent, que nos idĂ©es transformatrices possĂšdent, Ă  partir de notre intervention pratique dans la rĂ©alitĂ©, la matĂ©rialitĂ© nĂ©cessaire pour intervenir dans le jeu de forces qui caractĂ©rise le systĂšme de domination dans lequel nous sommes insĂ©rĂ©-e-s et nous cherchons Ă  le transformer avec les pratiques d’intention rĂ©volutionnaire qui nous caractĂ©risent.

Il ne suffit pas de dĂ©sirer l’utopie du socialisme libertaire, il faut marcher vers elle. Notre projet de pouvoir populaire semble adĂ©quat pour relever ce dĂ©fi, en fondant nos interventions inlassables, des questions les plus courantes, quotidiennes, Ă  court terme, Ă  celles qui impliquent une planification stratĂ©gique Ă  moyen et long terme.

La CAB vise Ă  promouvoir un projet de pouvoir populaire dans les lieux oĂč elle opĂšre, en faisant de l’anarchisme l’étincelle qui doit enflammer les mouvements populaires, vers notre idĂ©al de socialisme et de libertĂ©.

Lutter, créer, pouvoir populaire !

Traduction Union Communiste Libertaire Bruxelles


Article publié le 13 Oct 2020 sur Bxl.communisteslibertaires.org