Dans la série télévisée The Night Of, les coupables sont les institutions, les logiques
bureaucratiques et la place de l’argent au cœur de la justice.

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Il y a quelque chose de pourri au pays de la liberté et les Américains, loin d’être cons, en ont bien conscience. C’est particulièrement sensible dans la profusion des séries télés juridico-policières plus ou moins réalistes qu’ils produisent. Violence, délinquance, corruption, vices en tout genre viennent contredire la société idéale, cette espèce d’utopie qu’ils prêtent à leur constitution, à leur nation, à leur « destin manifeste ».

On peut ranger ces séries en deux catégories : la première, de loin la plus fournie, oppose un ordre juste et efficace (police et justice) en lutte face à des individus viciés qu’il faut mettre hors d’état de nuire… À la fin, tout rentre dans l’ordre [1]. A contrario, dans l’autre catégorie, le système est aussi corrompu que corrupteur, broyant les individus qu’il a en charge de protéger. Si certains personnages tentent de lui résister ou de le combattre, à la fin… c’est le système qui gagne. L’exemple magistral que tout sériephile aura en tête est évidemment celui de The Wire. Ça tombe bien, nous allons parler de The Night Of, dont un des créateurs, Richard Price, était aussi scénariste de la série culte sur Baltimore. Dans la loi des séries, il y a pas de hasard [2].

Sans (trop) spoiler : cette fameuse nuit-là, Nasir Khan (excellent Riz Ahmed), jeune américano-pakistanais musulman, enchaîne les bêtises. D’abord, il pique le taxi de son daron pour aller faire la fête, se perd dans New York, charge une jolie fille puis, ensemble, ils se droguent, picolent et galipettes… Au petit matin, black-out pour notre noceur, mais la fille a été sauvagement assassinée. Il prend la fuite, emportant ce qu’il pense être l’arme du crime, laissant une myriade d’indices derrière lui. Avant que le soleil se lève, Nasir est arrêté. Sur un malentendu, John Stone (John Turturro), avocat minable d’un pragmatisme tout en cynisme et rongé par de violentes crises d’eczéma, va le défendre. Fin du premier épisode qui, à l’image des suivants, est tout en lente et noire descente aux enfers. Nasir est-il coupable ? On ne le sait pas. Lui même n’est pas très sûr. Mais l’important n’est pas là : l’important, c’est le portrait du système médiatique, judiciaire et policier, implacable machinerie que personne ne semble contrôler.

Là où The Night Of va plus loin que The Wire, c’est qu’ici, personne n’est vraiment méchant, personne n’est vraiment coupable. Même les flics qui essayent de faire de leur mieux, y compris avec leur paresse et leur lâcheté. Même la procureure calculatrice ou l’avocate attirée par les caméras. Même Freddy (Michael K. Williams, l’inoubliable Omar Litle dans The Wire), le roi-dealer de la prison qui prend Nasir sous son aile pour d’obscures raisons, n’est pas un parfait salaud. Non, les coupables sont les institutions, les logiques bureaucratiques et la place de l’argent au coeur de la justice.

Au final, le système judiciaire ressemble moins à une justice de classe qu’à un rouage aberrant mais implacable. À l’image de l’eczéma de l’avocat qui frappe ou se calme, s’étend ou se résorbe sans logique apparente, sans soucis d’innocence ou de culpabilité, mais uniquement pour marquer les corps.

On pourrait regretter qu’elle soit aussi désespérante – violente même par la justesse de ses descriptions du réel –, mais la démonstration des créateurs de la série est, elle aussi, implacable : il n’y a pas quelque chose ou quelqu’un de pourri, c’est tout le système qui l’est.

Julien Tewfiq

[1] Les exemples ne manquent pas de Colombo à Les Experts en passant par Hannibal.

[2] The Night Of, créée par Richard Price et Steven Zaillian, produite par la chaîne HBO, diffusé au cours de l’été 2016, doit être facilement téléchargeable, peut-être même légalement. Une saison de huit épisodes.