Lorsque le 2 dĂ©cembre 1851 Louis-NapolĂ©on Bonaparte viole la constitution dont il Ă©tait le garant, en Ă©tant PrĂ©sident de la RĂ©publique, il trouve peu d’opposants dĂ©terminĂ©s sur son chemin. Trois jours durant, des dĂ©putĂ©s tels que Victor Schoelcher, Jean-Baptiste Baudin et Victor Hugo vont tenter d’organiser le soulĂšvement de Paris. Sans succĂšs ; Hugo partira en exil ; c’est en effet Ă  Bruxelles qu’il Ă©crira « Histoire d’un crime Â», qu’il ne fera paraitre qu’en 1877, soit sept ans aprĂšs la chute du second empire. Dans ce livre passionnant, longtemps indisponible, que La Fabrique a rĂ©Ă©ditĂ© en 2009, quantitĂ©s de passages rĂ©sonnent Ă©trangement aux oreilles du lecteur de 2019. On vous les propose aujourd’hui comme une rĂ©crĂ©ation, et non comme une preuve de l’éternel retour.

La police, sa hiérarchie.

Victor Hugo dĂ©crit l’absence de sens politique des policiers et la corruption des officiers. En mains endroits ces descriptions font penser Ă  ce qu’ont documentĂ© plusieurs gilets jaunes et militants Ă©cologistes, en filmant des gradĂ©s – le commissaire Didier Andrieux, par exemple, Ă  Toulon – n’hĂ©sitant pas Ă  faire le coup de poing pour pousser la troupe Ă  ĂȘtre plus violente encore.

« (…) le prĂ©fet Maupas appela les commissaires de police l’un aprĂšs l’autre dans son cabinet, leur rĂ©vĂ©la le projet, et leur distribua Ă  chacun sa part du crime. Aucun ne refusa ; quelques uns remerciĂšrent. Il s’agissait de saisir chez eux soixante-dix-huit dĂ©mocrates influents dans leurs quartiers et redoutĂ©s par l’ElysĂ©e comme chefs possibles de barricades. Il fallait, attentat plus audacieux encore, arrĂȘter arrĂȘtĂ©s dans leur maison seize reprĂ©sentants du peuple. On choisit pour cette derniĂšre tĂąche, parmi les commissaires de police, ceux de ces magistrats qui parurent les plus aptes Ă  devenir des bandits. Â»

On peut ne compter que sur la force ; on peut aussi mĂ©priser la politique en se moquant d’examiner les ordres, en dĂ©missionnant de sa citoyennetĂ©.

« Quatre des piĂšces prises Ă  la cour des canons furent mises en batterie contre l’assemblĂ©e, deux sur la place de Bourgogne tournĂ©es vers la grille [de l’AssemblĂ©e Nationale], deux sur le pont de la Concorde, tournĂ©es vers le grand perron [du Palais Bourbon] En marge de cette instructive histoire, mettons un fait : ce 42e de ligne Ă©tait le mĂȘme rĂ©giment qui avait arrĂȘtĂ© Louis Bonaparte Ă  Boulogne. En 1840, ce rĂ©giment prĂȘta main-forte Ă  la loi contre le conspirateur ; en 1851, il prĂȘta main-forte au conspirateur contre la loi. BeautĂ©s de l’obĂ©issance passive. Â»

Le personnel politique

Hugo dĂ©crit les rouages de la force militaire en marche mais aussi l’incurie des acteurs du coup d’Etat. En lisant le court extrait, ci-dessous, comment ne pas penser Ă  toutes ces interviews hallucinantes de ministres et de dĂ©putĂ©s du parti prĂ©sidentiel, incapable de parler clairement et sans erreur des grands dossiers qu’ils sont censĂ©s porter, dĂ©fendre
 ? La ministre du Travail, la ministre de la SantĂ© ont alimentĂ© les bĂȘtisiers pour des annĂ©es. La derniĂšre vidĂ©o hallucinante ? Celle de l’interview, le 24 juillet dernier, de la dĂ©putĂ© de la troisiĂšme circonscription de la Garonne, prĂ©sidente du groupe de travail sur la rĂ©forme des retraites. Dans cette vidĂ©o, cette ancienne cartomancienne s’avĂšre incapable d’expliquer quoi que ce soit.

« S’adressant au commissaire [chargĂ© de disperser la Haute Cour de justice, qui pourrait vouloir faire barrage au coup d’État], il reprit :

- Il y a erreur. Ces noms lĂ  ne sont pas les nĂŽtres. MM. BĂ©renger, Rocher et de Boissieux ont fait leur temps et ne sont plus juges de la Haute Cour ; quant Ă  M. Hello, il est mort.

La Haute Cour en effet Ă©tait temporaire et renouvelable ; le coup d’État brisait la Constitution, mais ne la connaissait pas. Le mandat signĂ© Maupas Ă©tait applicable Ă  la prĂ©cĂ©dente Haute Cour. Le coup d’État s’était fourvoyĂ© sur une vieille liste. Etourderie d’assassins. Â»

N’a-t-on pas entendu et lu, partout, que l’actuel prĂ©sident de la RĂ©publique Ă©tait un homme nouveau, qu’il allait bousculer le jeu politique encroutĂ© !?

« Hommes nouveaux, c’est ainsi qu’ils s’appellent. Nouveaux, en effet ! Inattendus, Ă©tranges, inouĂŻs, monstrueux ! Le parjure, l’iniquitĂ©, le vol, l’assassinat, Ă©rigĂ©s en dĂ©partements ministĂ©riels, l’escroquerie appliquĂ©e au suffrage universel, le gouvernement par le faux, le devoir appelĂ© crime, le crime appelĂ© devoir, le cynisme riant dans l’atroce, c’est de tout cela qu’ils composent leur nouveautĂ©.

Maintenant, c’est bien, ils ont rĂ©ussi, ils ont le vent en poupe, ils s’en donnent Ă  cƓur joie. On a trichĂ© la France, on partage. La France est un sac, et l’on y met la main. Fouillez, pardieu, prenez pendant que vous y ĂȘtes, pĂȘchez, puisez, pillez, volez ! L’un veut de l’argent, l’autre des places, l’autre un cordon au cou, l’autre une plume au chapeau, l’autre une broderie Ă  la manche, l’autre des femmes, l’autre du pouvoir, l’autre des nouvelles pour la Bourse, l’autre un chemin de fer, l’autre du vin. Je crois bien qu’ils sont contents ! (…) Se rendre eux-mĂȘmes parfaitement heureux, dĂ©vorer eux-mĂȘmes les finances de l’état, vivre aux dĂ©pens du TrĂ©sor en fils de famille, cela s’appelle leur politique. Leur ambition a un vrai nom : c’est de la gloutonnerie. Â»

Alors qu’il ne lui fallait que des traitres et des girouettes – ainsi l’actuel ministre de l’Economie, qui n’a eu de cesse, pendant la derniĂšre campagne prĂ©sidentielle, de taper sur celui qui allait ĂȘtre Ă©lu, en mai 2017, dont il allait devenir ministre. Bref.

« [Dans l’entourage de Louis-NapolĂ©on Bonaparte] il y avait Lacrosse, libĂ©ral passĂ© clĂ©rical, un de ces conservateurs qui poussent l’ordre jusqu’à l’embaumement et la conservation jusqu’à la momie. Plus tard sĂ©nateur.

Il y avait Larabit, ami de Lacrosse, tout aussi domestique et non moins sénateur.

(…)

Il y avait Abbatucci ; une conscience qui laissait tout passer. Aujourd’hui une rue.

(
)

A cette derniĂšre Ă©poque, [l’ElysĂ©e] fut parfaitement sinistre. Il n’y resta plus une vertu. A la cour de TibĂšre il y avait encore ThrasĂ©as ; mais autour de Louis Bonaparte, rien. On cherchait la conscience, on trouvait Baroche ; on cherchait la religion, on trouvait Montalembert. Â»

Les soutiens nécessaires

Mais la police et les responsables politiques ne seraient rien si toute une partie du personnel politique et des journalistes ne confondaient panique et programme. Il suffit d’écouter le moindre dĂ©bat tĂ©lĂ©visĂ© portant de prĂšs ou de loin sur les gilets jaunes pour rĂ©aliser Ă  quel point les idiots paniquent, justifiant toutes les violences policiĂšres, effrayantes.

« (…) ces hommes monarchiques qui parlaient d’insurrection populaire et qui invoquaient les faubourgs Ă©taient une minoritĂ© dans la majoritĂ©, une minoritĂ© imperceptible. Antony Thouret proposa Ă  ceux qui Ă©taient lĂ  les chefs, de parcourir en corps les quartiers populaires, le dĂ©cret de dĂ©chĂ©ance [de Louis-NapolĂ©on Bonaparte] Ă  la main. Mis au pied du mur, ils refusĂšrent. Ils dĂ©clarĂšrent ne vouloir se dĂ©fendre [contre le coup d’État de Louis-NapolĂ©on Bonaparte] que par la force organisĂ©e, point par le peuple. Chose bizarre Ă  dire, mais qu’il faut constater, avec leurs habitudes de myopie politique, la rĂ©sistance populaire armĂ©e, mĂȘme au nom de la loi, leur semblait sĂ©dition. Tout ce qu’ils pouvaient supporter d’apparence rĂ©volutionnaire, c’était une lĂ©gion de garde nationale tambours en tĂȘte ; ils reculaient devant la barricade ; le droit en blouse [d’ouvrier] n’était plus le droit, la vĂ©ritĂ© armĂ©e d’une pique n’était plus la vĂ©ritĂ©, la loi dĂ©pavant une rue leur faisait l’effet d’une eumĂ©nide. Â»

La rĂ©pression a presque toujours plusieurs visages. Parmi ceux lĂ , les arrestations arbitraires sont nĂ©cessaires. C’est ainsi que RĂ©my Heitz, procureur de la RĂ©publique de Paris, justifiait, en mars dernier, « avoir transmis une fiche pratique aux magistrats du parquet afin de maintenir en garde Ă  vue les manifestants ayant bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un classement sans suite. Les avocats dĂ©noncent des dĂ©tentions arbitraires. Â»

« Un marchand de vin des Batignolles nommĂ© Brisadoux a Ă©tĂ© dĂ©portĂ© Ă  Cayenne pour cette ligne de son dossier : ’Son cabaret est frĂ©quentĂ© par les socialistes’. Â»

La lutte des classes 1851-2019. De la diffusion du paupérisme

Alors que les gilets jaunes sont apparus pour contester la hausse du diesel, deux ou trois mois plus tard le gouvernement dĂ©cidait d’augmenter de maniĂšre significative les tarifs de l’électricitĂ©. Et, derniĂšrement, de « raboter Â» – par exemple – certaines aides permettant aux personnes ĂągĂ©es de bĂ©nĂ©ficier d’aides Ă  domicile.

« D’ordinaire les grands crimes d’État frappent les grandes tĂȘtes, et se contentent de cet Ă©crasement ; ils roulent comme des blocs, tout d’une piĂšce, et broient les hautes rĂ©sistances ; les victimes illustres leur suffisent. Mais le Deux-DĂ©cembre (sic) [1851] eut des raffinements ; il lui fallut en outre les victimes petites. Son appĂ©tit d’extermination alla jusqu’aux pauvres et jusqu’aux obscurs ; il eut de la colĂšre et de l’animositĂ© jusqu’en bas ; il fit des fĂȘlures au sous-sol social pour y infiltrer la proscription ; (…) pas une tĂȘte, mĂȘme humble et chĂ©tive, n’échappa. On trouva moyen d’appauvrir les indigents, de ruiner les meurt-de-faim, de dĂ©pouiller les dĂ©shĂ©ritĂ©s ; le coup d’État fit ce prodige d’ajouter du malheur Ă  la misĂšre. Â»


Article publié le 30 Sep 2019 sur Lundi.am