Janvier 10, 2022
Par Lundi matin
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Nous sommes le 15 dĂ©cembre, la « 23e Â» est devenue l’une des salles de retransmission du procĂšs des attentats du 13 novembre 2015. Il est 13H32. Sur la toile de projection, circulent, les robes noires des avocats qu’une sonnerie vient mettre en ordre : s’étire Ă  l’horizontale une poignĂ©e de magistrats (le PrĂ©sident au milieu), s’étendent Ă  la verticale quatre rangĂ©es de bureaux pour les avocats de la partie civile Ă  droite, deux rangĂ©es pour ceux de la dĂ©fense, Ă  gauche. CoincĂ©s entre ces lignes, les avocats gĂ©nĂ©raux, l’huissier, les greffiers et dans le box, les accusĂ©s. Un total d’une cinquantaine de personnels de la justice. Au centre la barre, pour l’heure vide, comme un Ăźlot perdu.

« Aujourd’hui nous allons entendre la dĂ©position de Madame Anna Diana Clain, sƓur des frĂšres Clain mis en cause dans ce dossier pour leur participation aux attentats en tant que hauts cadres de la branche mĂ©diatique francophone de l’État Islamique (EI). Inutile de mentionner ici qu’ils ont Ă©tĂ© Ă  l’origine d’un grand nombre de chants belliqueux appelant Ă  la guerre et au massacre des mĂ©crĂ©ants, mais aussi de nombreuses vidĂ©os de propagande prĂŽnant les valeurs de l’EI et incitant Ă  rejoindre ses rangs. Nous entendrons ensuite leur niĂšce, Jennifer Clain, fille de Madame Clain  Â», annonce le PrĂ©sident de la Cour d’Assises, tout en agitant le doigt en direction de l’huissier pour lui faire signe de lancer la mise en relation avec la prison de RĂ©aux d’oĂč sera entendu le premier tĂ©moin de la journĂ©e.

« Pour rappel avant audition, Madame Anne Diana Clain, est le seul membre de sa famille qui n’a pas rĂ©ussi Ă  rejoindre la Syrie, elle a Ă©tĂ© interpelĂ©e en chemin alors qu’elle Ă©tait en transition en Turquie. Elle est mise en accusation pour association de malfaiteurs et en attente de jugement. C’est en qualitĂ© de sƓur des accusĂ©s qu’elle tĂ©moignera aujourd’hui Â» ajoute—t—il.

DerriĂšre les magistrats, un large Ă©cran d’environ 5 mĂštres par 4 reste noir. On entend un froissement de mĂ©tal : le bruit lointain d’un trousseau de clĂ©s qui frappe une porte et l’ouvre Ă  triple tour. Suit le son sourd laissĂ© par des pas sur un sol en lino et un couloir sans fenĂȘtre. Le trousseau frappe une nouvelle fois, plus distinct, la porte blindĂ©e du parloir est ouverte.

— Â«  Vous ĂȘtes lĂ , vous nous entendez Â», demande le PrĂ©sident Ă  l’aveuglette.

— Â« Oui trĂšs bien, Madame Clain, arrive. C’est en cours Â», rĂ©pond la voix d’une surveillante alors qu’apparait Ă  l’écran le dossier vide d’un fauteuil noir.

De longues minutes passent qui laissent entendre toute la lenteur des mouvements en milieu carcéral et comprendre toute la sécurité que ces architectures prévoient. Le fauteuil vide, immense sur cet écran géant, devient une tache abstraite, noire, sur le fond bicolore du parloir.

Le tĂ©moin s’installe enfin, la porte est verrouillĂ©e, les pas s’éloignent.

« Bonjour Mesdames, bonjour Messieurs  Â», souffle Anne Diana Clain, tout en retirant son masque chirurgical qui laisse dĂ©couvrir une figure au nez rond et au sourire doux. « Ah bonjour Madame, oui vous ĂȘtes autorisĂ©e Ă  vous dĂ©masquer puisque vous ĂȘtes seule, Â» confirme le PrĂ©sident avant de poser les questions d’usage avant toute dĂ©position.

— Pouvez—vous vous prĂ©senter ? Nom, Ăąge, lieu de rĂ©sidence.

— Clain Anne Diana, je n’ai pas de lieu de rĂ©sidence, je suis incarcĂ©rĂ©e Ă  RĂ©aux, 77, 46 ans.

— Connaissez—vous les accusĂ©s ?

— Oui.

— Avez—vous un lien de parentĂ© avec l’un d’eux ?

— Oui, mes frĂšres.

— Avez—vous travaillĂ© au service de l’un des accusĂ©s, ou l’un d’eux, a—t—il travaillĂ© pour vous ?

— Non.

— Connaissez—vous une ou plusieurs parties civiles ?

— Non.

— Avez—vous un lien de parentĂ© avec l’une d’elles ?

— Non.

— Avez—vous travaillĂ© au service de l’une des parties civiles, ou l’une d’eux a—t—elle travaillĂ© pour vous ?

— Non.

— Bon, comme vous ĂȘtes mise en examen sur un autre dossier, vous n’ĂȘtes pas invitĂ©e Ă  jurer devant la Cour de dire la vĂ©ritĂ© rien que la vĂ©ritĂ©, bien que je vous incite vivement Ă  le faire. Dans ce type d’audition la loi prĂ©voit que nous Ă©coutions d’abord votre dĂ©position spontanĂ©e, puis nous vous poserons des questions. Nous vous Ă©coutons.

Sur l’écran, le visage immense et diaphane de Madame Clain murmure : « je suis déçue en fait que mes frĂšres aient participĂ© Ă  ces monstruositĂ©s. À l’époque j’ai cru qu’ils Ă©taient juste lĂ  pour lire la revendication des attentats et chanter. Mais ces derniĂšres annĂ©es, avec les reportages j’ai compris qu’ils Ă©taient vraiment impliquĂ©s dans leur organisation Â». Droite, le regard direct elle ajoute tout en rangeant derriĂšre son oreille une longue mĂšche bouclĂ©e : « Je pense que ça m’aiderait que vous me posiez des questions, monsieur le PrĂ©sident. Â»

— Nous sommes lĂ  pour parler de vos frĂšres mais aussi de radicalisation. Vous ĂȘtes vous—mĂȘme incarcĂ©rĂ©e pour association de malfaiteurs pour avoir tentĂ© de rejoindre la Syrie. C’est toute la famille qui a Ă©tĂ© touchĂ©e par une envie de dĂ©part sur zone. Votre mĂšre y Ă©tait, elle est dĂ©cĂ©dĂ©e là—bas. Que s’est—il passĂ© dans votre famille, Ă  partir de quand cette radicalisation massive s’est opĂ©rĂ©e ?

— On est converti depuis 99 on Ă©tait en recherche spirituelle depuis pas mal d’annĂ©es on cherchait pourquoi on Ă©tait sur Terre. Quand on Ă©tait chrĂ©tien on cherchait dans la Bible mais ça ne correspondait pas. On a rencontrĂ© quelqu’un qui a eu des rĂ©ponses Ă  toutes nos questions. Alors on s’est converti, les uns aprĂšs les autres. D’abord mes frĂšres, puis moi, ma belle—sƓur, mon petit frĂšre et ma mĂšre Ă  la fin.

— Pourquoi un Islam radical ?

— SĂ»rement parce que cette religion nous a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e comme ça dĂšs le dĂ©part. On pensait que l’Islam c’était ça. Puis on est parti, j’ai Ă©tĂ© la derniĂšre. Mon dĂ©part a ratĂ©.

— C’est votre frĂšre Jean—Michel qui part en premier et Fabien qui le rejoint Ă  la sortie d’un sĂ©jour de cinq ans en prison. En effet, celui—ci avait Ă©tĂ© condamnĂ© suite Ă  son implication dans un rĂ©seau salafiste, Ă  la crĂ©ation du premier forum radical, Ă  l’embrigadement de recrues vers le Moyen— Orient
 Lorsqu’ils partent, sont—ils dans une dĂ©marche extrĂȘme ? Veulent—ils selon vous faire le djihad armĂ© ou ça s’est aggravĂ© sur place ?

— Je dirais que ça s’est aggravĂ© là—bas. À l’époque on voulait surtout partir pour vivre pleinement notre religion.

— Avant leur dĂ©part avaient—ils dĂ©jĂ  des propos haineux contre les mĂ©crĂ©ants ?

— Non, ils Ă©taient gentils, aimables. Mais c’est vrai que dans nos Ă©changes on sentait bien que c’était nous qui avions raison et que les autres, mĂȘme certains musulmans, eux, n’avaient rien compris. Nous on Ă©vitait de faire tout ce qui Ă©tait haram. On se conformait Ă  la parole de Dieu. On Ă©tait conditionnĂ© par ça. On faisait tout pour satisfaire Dieu. On suivait le Coran Ă  la lettre.

— Mais il y a plusieurs interprĂ©tations du Coran ?

— Ă€ l’époque on ne voyait pas du tout ça comme ça.

— Dans leurs chansons, vos frĂšres chantaient et appelaient au martyr. Y—a—t—il beaucoup de religion qui prĂŽnent ça ?

— Je n’ai entendu qu’une chanson. Il n’en avait produit qu’une avant de partir. Les autres je les ai Ă©coutĂ©es en 2019, dans le bureau de la juge.

— Diriez—vous de votre frĂšre Fabien qu’il avait un caractĂšre dominant ?

— Oui, je pense que lorsqu’il Ă©tait convaincu de quelque chose, il fallait qu’il le partage avec tout le monde.

— L’un de vos proches parents, un cousin, a dĂ©clarĂ© Ă  l’occasion d’une audition : « Ă€ sa sortie de prison en 2012 il avait changĂ© mais en bien, on pouvait discuter de sa religion. Entre 2012 et 2013 on s’est frĂ©quentĂ© pendant 5 mois. Ses idĂ©es sont ensuite devenues trĂšs radicales. J’ai rompu tout contact avec lui, Fabien, aprĂšs une soirĂ©e oĂč il avait essayĂ© de me convertir. Il agissait comme un gourou. Il a radicalisĂ© toute sa famille et ma petite cousine. Â»

— Ce n’était pas un gourou. On s’est converti nous—mĂȘme. On voulait vivre notre religion, dit—elle convaincue.

— Pourquoi ne pas la vivre en France ? Dans l’appartement familial de votre mĂšre on a su que les murs Ă©taient couverts de photos de la Mecque, que des tissus avaient Ă©tĂ© installĂ©s du plafond au sol pour sĂ©parer les femmes des hommes. Que celles—ci portaient d’épaisses burkas noires, poursuit le PrĂ©sident en tournant les feuilles d’un long P.V bariolĂ© de traces de stabilo.

À la description de l’habitation familiale l’une des lycĂ©ennes, installĂ©e au premier rang grimace. Elle fronce les sourcils et fait tourner frĂ©nĂ©tiquement l’une de ses nattes entre ses doigts.

— Oui on pouvait vivre notre religion en France mais on voulait ĂȘtre entre nous. Pour nous prĂ©server.

— Quel a Ă©tĂ© le rĂŽle de vos frĂšres en Syrie ?

— Pour moi c’étaient des chanteurs. Je ne savais pas qu’ils Ă©taient haut placĂ©s. Pour moi on a Ă©tĂ© victime d’une idĂ©ologie. Mais on est responsable de nos actes et Ă  ça que dire ? J’ai encore du mal Ă  faire face. Je n’ai jamais vu de mal chez eux, c’est trĂšs dur de penser qu’ils aient pu ĂȘtre capables, elle se reprend, plus ferme, qu’ils aient fait autant de mal aux gens. Â»

Dans la salle le silence rĂšgne. Les petites silhouettes qui composent la Cour dĂ©visagent le tĂ©moin. Tous semblent troublĂ©s par cette femme qui parle d’elle—mĂȘme comme une toute autre personne.

— On vous entend depuis quelques minutes maintenant et on voit que vous avez Ă  prĂ©sent un libre arbitre, du discernement, comment se fait—il que nous n’ayez rien vu ?

— On Ă©tait dans une pratique stricte. Je n’ai jamais cherchĂ© Ă  comprendre. Je ne parlais pas arabe, je ne savais pas qu’il y avait plusieurs interprĂ©tations des textes. Je croyais que je suivais la parole de Dieu.

— Vous avez pu dire prĂ©cĂ©demment ne pas considĂ©rer l’EI comme un Ă©tat terroriste.

— Oui, j’ai mis du temps Ă  rĂ©aliser que c’étaient des terroristes. MĂȘme Al—QaĂŻda. J’étais convaincue que c’étaient des gens qui le faisaient et qui le mettaient sur le dos des musulmans. Ce n’est qu’en prison que j’ai compris.

— Le PrĂ©sident, perplexe, passe les yeux au—dessus de ses lunettes et cherche du regard son interlocutrice en visio sur son PC, vous avez essayĂ© de partir pour la Syrie en juillet 2016 soit aprĂšs les attentats terroristes du 13 novembre revendiquĂ©s par l’EI. Comment se fait—il alors que vous n’ayez pas « compris Â» que vous rejoigniez un Ă©tat terroriste ? Â»

— J’ai quittĂ© la France en aoĂ»t 2015. Au moment des attentats j’étais dĂ©jĂ  Ă  l’étranger. Je ne regardais pas la tĂ©lĂ©. Et quand j’ai eu l’information, je n’ai pas saisi la gravitĂ©. J’étais focalisĂ©e sur mon dĂ©part en Syrie. Mon objectif c’était de partir là—bas.

— Et les attentats de Charlie Hebdo en janvier ? Qu’avez—vous pensĂ© du fait de massacrer des journalistes pour des caricatures ?

— Je pensais que c’était bien fait pour eux. C’était impensable de caricaturer un prophĂšte. Pour cet attentat j’ai cautionnĂ©, dit—elle d’un ton calme, les yeux plongĂ©s dans l’Ɠilleton de la webcam. Face camĂ©ra, son visage grand de 4 mĂštres par 5 se livre tout entier. Pour l’Hyper Cacher je n’étais pas au courant. D’ailleurs les attentats de Toulouse je n’étais pas d’accord, de tuer des gens innocents comme ça.

— C’était un acte antisĂ©mite.

— Oui.

— Au moment de votre dĂ©part vous saviez que vous rejoignez un pays en guerre oĂč rĂ©gnait une grande violence ? On a Ă©voquĂ© les vidĂ©os de propagande notamment celle d’Abaoud dĂšs 2014, avec des corps tirĂ©s derriĂšre un pick—up, dĂ©capitĂ©s.

— J’ai vu la vidĂ©o oĂč il tirait les corps. Mais Ă©trangement c’est comme si je ne me rendais pas compte. Je pense que j’étais ignorante, je m’occupais de la maison, mes enfants, mon mari. J’avais des contacts avec Jean—Michel et ma petite sƓur qui y Ă©taient. On avait que des Ă©changes familiaux. Ils me disaient de venir, que c’était trop bien.

— Et Ă  prĂ©sent vous avez des nouvelles des autres membres de votre famille restĂ©s sur place ?

— J’ai eu une lettre de la Croix rouge de mes belles—sƓurs qui sont dans un camp Kurde. J’ai des nouvelles par mes enfants, ils me les rapportent au parloir. J’ai encore une fille là—bas, avec son fils.

Elle marque un long silence, mesurant la distance qui la sĂ©pare aujourd’hui de ce là—bas, Ă  l’époque tant rĂȘvĂ©.

— Avez—vous parlĂ© de vos changements avec vos belles sƓurs ?

— Je n’ai pas eu vraiment l’occasion mais c’est primordial de leur dire qu’on a Ă©tĂ© trompĂ©. Je le ferais de vive voix. Je ne sais pas oĂč elles en sont dans leur pensĂ©e pour celles qui Ă©taient comme moi Ă  l’époque, je suis devenue une traitre. Et ce n’est pas Ă©vident d’écouter les gens qui veulent nous raisonner. Ça dĂ©truit trop de choses.

— Votre derniĂšre audition en juin 2019 : « Je pense que ça a Ă©tĂ© une belle connerie, qu’on a amenĂ© notre famille Ă  sa perte. J’ai de la chance d’ĂȘtre en prison ça a sauvĂ© certains de mes enfants. Je pense que j’ai Ă©tĂ© manipulĂ©e. Je ne parle pas l’arabe alors je faisais confiance. En prison, j’ai rencontrĂ© l’aumĂŽnier, c’est Ă©vident que j’étais perdue. On a traduit les versets mot—à—mot et j’ai tout remis en question. J’avais tout gobĂ© sans rĂ©flĂ©chir par moi—mĂȘme. J’ai gĂąchĂ© la vie de mes enfants en croyant mes frĂšres. Â» Vous diriez que c’est Ă  partir de votre interpellation que vous ĂȘtes redescendue de votre extrĂ©misme ?

— Oui, avant ça je ne frĂ©quentais que des musulmans radicaux, donc pas d’esprit critique.

— Votre mari est oĂč ?

— IncarcĂ©rĂ© aussi.

— Comment avez—vous pu renoncer Ă  vos droits d’égalitĂ© entre homme et femme ?

— Pour moi c’était l’homme de ma vie, on Ă©tait complĂ©mentaire et c’est lui qui dĂ©cidait. Mais sur ça j’ai changĂ© d’avis aussi. Avant je lui obĂ©issais en tout point. Il n’y avait pas de question Ă  avoir.

— Ă‡a sera tout pour moi. Je vous remercie Madame pour ces rĂ©ponses, conclut le PrĂ©sident avant de passer la parole Ă  l’Avocat gĂ©nĂ©ral.

Cela fait plus d’une heure que Madame Clain est auditionnĂ©e. La lumiĂšre blanche de son ordinateur pĂąlit son visage. Elle a l’air fatiguĂ©e. À l’autre bout de la Cour l’Avocat gĂ©nĂ©ral se lĂšve et retrousse ses amples manches rouges.

— Bonjour Madame, juste quelques petites prĂ©cisions par rapport Ă  ce qui a Ă©tĂ© dit. Hier nous avons entendu l’enquĂȘtrice de la DGSI qui nous a parlĂ© de la radicalisation de vos frĂšres. À votre arrivĂ©e Ă  Toulouse il semblerait qu’ils aient vite frĂ©quentĂ© le groupe d’Olivier Corel. Et que par ailleurs votre famille Ă©tait proche de la famille Merah.

Madame Clain le coupe :

— Non on n’était pas proche des Merah. Simplement ma mĂšre s’est mariĂ©e Ă  un homme qui s’est ensuite mariĂ© Ă  la mĂšre de Mohamed Merah. Mais je ne le connais pas Mohamed je ne lui ai jamais parlĂ©. Mes frĂšres peut—ĂȘtre
 Les hommes se frĂ©quentent entre eux.

— Vous avez devancĂ© ma question. En qualitĂ© de femme aviez—vous accĂšs aux conversations de vos frĂšres avec ce groupe de personnes ? À cette Ă©poque pourriez—vous dire qu’ils exerçaient leur influence sur autrui ?

— Je n’ai jamais vu qu’ils influençaient les autres. On Ă©tait toujours sĂ©parĂ©. Je ne les frĂ©quentais qu’aux repas de famille, oĂč on mangeait entre proches avec les enfants. Donc je ne sais pas du tout quel comportement ils pouvaient avoir en dehors de ça. À l’époque le Coran Ă©tait notre vĂ©ritĂ© absolue, le djihadisme aussi. Je pensais que c’était ça qu’on partageait.

— Est—ce que votre conversion Ă  l’islam a Ă©tĂ© Ă©branlĂ©e depuis ?

— Non. Je suis toujours musulmane. Mais quand vous vous rĂ©veillez 20 ans plus tard en ayant appris beaucoup de faux, en vous disant que toute votre famille a Ă©tĂ© emportĂ©e, c’est forcĂ©ment dur.

— Vous Ă©tiez en quĂȘte d’absolue ?, demande un avocat de la partie civile.

— On a cherché  On frĂ©quentait un curĂ©, on a essayĂ© de lui poser plein de questions mais il n’avait pas les rĂ©ponses.

— Le curĂ© a—t—il entendu votre dĂ©rive ?

— On lui a dit qu’on voulait se convertir. Puis on ne l’a plus revu.

— Auriez—vous pu basculer tout aussi bien dans une secte ?

— Non je ne crois pas.

— Que pensait votre entourage au moment de ce basculement ?

— AprĂšs qu’on se soit converti on est restĂ© seulement un an Ă  Alençon. LĂ  je vivais toujours avec mon entourage d’avant. Mais aprĂšs on a dĂ©mĂ©nagĂ© Ă  Toulouse et lĂ  il n’y avait que des musulmans.

— Avez—vous fait preuve de prosĂ©lytisme ?

— Oui. Avec mes enfants.

— Et vos amis ?

— Je n’en avais pas.

— Je vous remercie. Ça sera tout pour moi.

— Vous savez, ce que je trouve le plus triste, c’est que nos enfants n’ont pas eu le choix. Je trouve ça dommage qu’ils subissent les conneries de leurs parents, dit—elle en conclusion et disparait des Ă©crans.

« Bon, je sais que ça fait beaucoup, mais pas de suspension d’audience. Il est dĂ©jĂ  17H15. Et nous n’avons que jusqu’à 18H00 pour entendre Jennifer Clain, car elle aussi est soumise Ă  des restrictions carcĂ©rales. Â» Le PrĂ©sident agite une nouvelle fois l’index Ă  l’attention de l’huissier pour que soit lancĂ©e la visio—confĂ©rence avec le centre de dĂ©tention de Beauvais oĂč est Ă©crouĂ©e la jeune femme. Une nouvelle fois l’écran s’active et l’attente se fait.

Dans la salle de retransmission, le professeur de philosophie chuchote Ă  ses Ă©lĂšves. « Qu’avez—vous pensĂ© de ce qu’on a entendu ?  Â» Les deux rangĂ©es d’ados se retournent et dĂ©voilent leurs visages abasourdis . La fille aux tresses se lance : « C’est choquant que l’un des frĂšres soit allĂ© en prison et qu’il ait Ă©tĂ© relĂąchĂ©. Â» « Pourquoi Â», demande la prof. « Bah la justice fait mal son travail. Il n’aurait jamais dĂ» sortir si c’était pour repartir organiser des attentats. Â» « Fabien Clain a Ă©tĂ© condamnĂ©. Il a Ă©tĂ© en prison, il a purgĂ© sa peine. À sa sortie il est libre de ses mouvements. C’est le droit français Â», rĂ©pond—t—elle presque penaude en relevant les Ă©paules face au regard interloquĂ© de la jeune fille. « Non ce Ă  quoi j’aimerais que vous soyez attentif c’est Ă  la quĂȘte d’une VĂ©ritĂ© Absolue dont a parlĂ© madame Clain. Ce qu’elle produit pour l’individu et pour l’humanitĂ©. Peut—on rester soit mĂȘme en adhĂ©rant Ă  un Absolu et peut—on encore accepter les autres ?  Â» Un ado engoncĂ© dans une doudoune dernier cris se retourne vers l’enseignante : « c’est quand mĂȘme un problĂšme cette religion vous ne trouvez pas ? Â» D’un signe elle invite ses Ă©lĂšves Ă  se resserrer. CompressĂ©s sur les bancs, ils tendent l’oreille alors qu’elle murmure : « Est—ce cette religion qui est radicale ? Ou le besoin de radicalitĂ© qui trouve matiĂšre dans cette religion ? Â»

— Bonjour Madame, merci de venir dĂ©poser aujourd’hui. Nous allons commencer.

Le PrĂ©sident de la Cour accueille Jennifer Clain, fille du prĂ©cĂ©dant tĂ©moin, qui est apparue Ă  l’écran. Cheveux tirĂ©s, nez et bouche couverts d’un masque blanc, un visage qu’il est une fois de plus difficile d’imaginer dissimulĂ© par une Ă©paisse toile noire.

— Je m’appelle Jennifer Clain, j’ai 30 ans, j’ai cinq enfants, de 15, 14, 12, 10 et 5 ans. J’étais mĂšre au foyer, mais maintenant j’étudie.

— Vous vous ĂȘtes mariĂ©e Ă  15 ans et demi, avec Kevin Gonot, une connaissance que votre frĂšre Fabien avait faite lors d’un voyage en Égypte.

— Oui, on s’est mariĂ© en 2006, un mariage religieux qu’on a fait chez ma mĂšre.

— Quel lien entretenez—vous avec vos oncles, Jean—Michel et Fabien ?

— Ă€ partir du moment oĂč je me suis mariĂ©e je les ai moins vus. On habitait Ă  3 heures de route et quand j’allais chez Jean—Michel, c’était pour voir sa femme et ses enfants, lui n’était jamais lĂ .

— De quand Ă  quand ĂȘtes—vous en Syrie ?

— De juillet 2014 Ă  dĂ©cembre 2017.

— Que faisaient vos oncles sur place ?

— Quand Fabien est arrivĂ©, ils sont rentrĂ©s tous les deux dans les mĂ©dias, Ă  la radio, mais aussi dans les mĂ©dias europĂ©ens de Daech.

— Pour faire du prosĂ©lytisme ?

— Oui, clairement, affirme—t—elle dans un souffle d’évidence.

— On a vu que l’EI avait fait publier des vidĂ©os d’exactions, d’exĂ©cutions d’otages. C’était la tĂąche confiĂ©e Ă  vos oncles ?

— On ne m’a pas parlĂ© de ça. On m’a parlĂ© des chants. Mais pas des exactions. Mais un an aprĂšs l’arrivĂ©e de Fabien on s’est disputĂ© et on ne s’est plus trop parlĂ© Ă  partir de ce moment—lĂ . Nos Ă©changes Ă©taient superficiels je ne savais pas ce qu’ils faisaient.

— Vous les avez vues, vous, les vidĂ©os ?

— J’ai tout vu. J’ai vu toutes les vidĂ©os que Daech avait publiĂ©. Pratiquement toutes. Elle s’exprime avec la distance de quelqu’un qui raconte la banalitĂ© de son quotidien. La voix posĂ©e, le regard calme. J’étais Ă  Raqqa en centre—ville au dĂ©but c’étaient des vidĂ©os envoyĂ©es en Bluetooth et aprĂšs les vidĂ©os ont Ă©tĂ© projetĂ©es en plein centre—ville. Il y avait aussi des exĂ©cutions en plein milieu de la rue.

— Comment Ă©taient—elles reçues par la population ? Les gens approuvaient—ils ?

— La majeure partie des gens approuvait, il y avait des cris d’encouragements. Ceux qui ne voulaient pas voire ne venaient pas. Moi je n’y allais pas.

— Et vos oncles ?

— Mes oncles Ă©taient comme tous les autres, ils approuvaient.

— Pensez—vous qu’ils aient pu participer, de loin, Ă  l’organisation des attentats du 13 novembre ?

— J’ai toujours pensĂ© que les mĂ©dias avaient grossi leur implication. Je pensais qu’ils n’avaient rien Ă  voir là—dedans. Mais comme ils m’avaient menti au moment de notre dispute, je me dis maintenant qu’ils auraient aussi pu me mentir sur ça.

— Si cela peut avoir une quelconque incidence sur le dossier il serait bien que vous puissiez nous parler de cette dispute.

— Je me suis fĂąchĂ©e avec eux car ils avaient fait arrĂȘter des gens que je connaissais par Daech. Ils les avaient faits arrĂȘter sous prĂ©texte que mes amis allaient se rebeller contre l’EI.

— Donc ils avaient le pouvoir de faire arrĂȘter des gens.

— Oui.

— Qu’est—il arrivĂ© Ă  vos amis ?

— Ils ont fait de la prison. Et autant vous dire que la prison de Daech, c’est pas comme ici. Elle agrippe l’assise de son fauteuil, s’ancre dans cette rĂ©alitĂ©, savourant presque sa triste chance.

— Pourquoi ĂȘtes—vous partie de Syrie ?

— Ă€ partir de mi 2017 s’est construit un groupe d’étrangers. Beaucoup de personnes se sont rendu compte que Daech n’était pas ce qu’ils pensaient. Les dirigeants faisaient beaucoup de choses dans leur intĂ©rĂȘt personnel plutĂŽt que pour Dieu.

— Ce qu’on appelle la corruption ?

— Oui c’est ça.

— Alors on est sorti Ă  une dizaine de familles. Tous les hommes ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s par les kurdes entre la Syrie et la Turquie. C’était en dĂ©cembre 2017.

— Dont votre mari ?

— Oui, il est en prison en Iraq avec une peine de mort. Et son frĂšre dans une prison kurde. Elle s’arrĂȘte un moment et reprend. À partir du moment oĂč Daech suivait son propre intĂ©rĂȘt et plus celui de Dieu, j’ai dĂ©cidĂ© de partir. Mais dĂšs le dĂ©but j’ai vu des choses qui n’allaient pas avec l’Islam que je suivais. Mais je ne prĂ©fĂ©rais pas voir.

— Les exactions ?

— Non quand j’étais là—bas, je n’avais aucun problĂšme avec ça. Quand on est là—bas on oublie qu’on peut penser par nous—mĂȘme. On ne pense que par le groupe.

— Enfin tout de mĂȘme le pilote Jordanien qui a Ă©tĂ© brĂ»lĂ© vif, enfermĂ© dans une cage en pleine ville ça ne vous troublait pas ?

— A l’époque je trouvais ça totalement normal. C’était la loi du Talion. Ils nous bombardaient, on rĂ©pliquait. Je n’y rĂ©flĂ©chissais mĂȘme plus. Et si j’avais commencĂ© Ă  remettre ça en question ça aurait Ă©tĂ© dangereux pour ma vie. Elle Ă©tire son dos contre le dossier de sa chaise puis bascule en avant, rapprochant son visage au plus prĂšs de l’écran. Ses yeux immenses prennent toute la place. C’était un aveuglement collectif, ajoute—t—elle, c’était le seul moyen d’accepter tout ça d’ailleurs.

— Ă‡a vous fait penser Ă  quoi ça Mademoiselle, comme type de rĂ©gime ?

— Ă‡a ressemble Ă©normĂ©ment au rĂ©gime nazi mĂȘme si je ne voyais pas ça comme ça Ă  l’époque, rĂ©pond—t—elle aprĂšs un instant de rĂ©flexion.

Le PrĂ©sident passe la parole Ă  l’une des assesseurs Ă  sa droite qui prend la suite de l’interrogatoire.

— Nous avons entendu longuement votre mĂšre juste avant vous. Elle nous a dit qu’elle avait Ă©tĂ© trompĂ©e, et qu’à cause de ses frĂšres elle avait gĂąchĂ© la vie de ses enfants. Vous a—t—elle dĂ©jĂ  fait part de ses regrets ?

— Oui elle a dĂ©jĂ  eu l’occasion de me le dire. Mais moi je ne pense pas qu’elle m’ait imposĂ© quoique ce soit. Certes je faisais comme elle car c’était mon modĂšle parental mais je suis partie sous la pression de personne. C’était spontanĂ©. Je comprends ce qu’elle dit mais on est tous coupables de ce qu’on a fait et voulu.

— Votre dernier enfant est nĂ© sur zone, aux vues de vos descriptions de l’atmosphĂšre de la ville on peut se demander comment cela se passait quand vous vous promeniez dehors ? Comment viviez—vous le fait d’exposer vos enfants Ă  ces violences ?

— Je ne souhaite pas parler de mes enfants, dit—elle en se refermant instantanĂ©ment. Si cela n’a pas avoir avec l’affaire en question je n’ai pas Ă  vous rĂ©pondre.

L’assesseur s’excuse de l’évident malaise qu’elle vient de provoquer et remercie la jeune femme pour sa dĂ©position. Dehors la nuit est tombĂ©e il est presque 18H00, Jennifer Clain est rappelĂ©e en cellule. Dans la 23e Chambre, les plafonniers jaunissent les mines. Les Ă©lĂšves et autres auditeurs se lĂšvent, fatiguĂ©s d’une longue Ă©coute. Chacun se rhabillent en silence sous la surveillance des policiers. À l’étage dans la « vraie Â» salle d’audience, les magistrats rangent leurs dossiers en pile. Les avocats de la dĂ©fense Ă©changent quelques mots avec leur client, laissant sur la vitre du box l’empreinte de leur buĂ©e. Ceux de la partie civile, se saluent. La salle se vide.

VoilĂ  une semaine que sont auditionnĂ©es les familles des terroristes. Quelques jours plus tĂŽt avait Ă©tĂ© entendu le pĂšre de l’un des kamikazes du 13 novembre. Son corps, loin d’apparaĂźtre aussi imposant que les visages des femmes Clain sur l’écran gĂ©ant, semblait pris en tenaille par la Cour d’assises. DerriĂšre la barre, seul sur son ilot, il avait rĂ©pondu dans un français cabossĂ© Ă  la pluie de questions qui avait dĂ©ferlĂ©e sur ses Ă©paules.

« Vous avez plusieurs enfants, c’est bien le seul avec lequel vous n’arriviez plus Ă  communiquer ? Qu’auriez—vous pu faire pour retenir votre fils ? Avez—vous rĂ©flĂ©chi Ă  ce que vous auriez pu mettre en place avec votre famille pour que la situation Ă©volue ? Â» lui avait—on demandĂ©. « C’était un gentil garçon mon fils, je ne sais pas qui l’a endoctrinĂ©, avait—il rĂ©pondu, j’ai essayĂ© de le retenir, de le raisonner, mais je parlais Ă  un mur. Il n’y avait rien Ă  faire, se justifiait—il encore, Je lui ai pris son passeport, mais il est parti quand mĂȘme, s’excusait—il presque. Â»

À mesure de l’avancĂ©e de l’audition cet homme aux cheveux grisonnants et aux bras sagement croisĂ©s contre lui s’était affaissĂ©.

— Votre fils vous faisait—il des remarques sur votre maniĂšre de vivre ? Vous traitait—il de mĂ©crĂ©ant ?

— Oui cela arrivait.

— Votre fils regardait—il des vidĂ©os ?

— Je lui ai coupĂ© le Wifi. Mais comme il avait des frĂšres et sƓur je ne pouvais pas couper Ă©ternellement
 Je sais qu’il regardait des sites arabes, avait—il dit tout bas.

Arabe. Le r avait roulĂ©, coincĂ© dans sa gorge comme un surplus de glaires dont on veut se dĂ©livrer. « aRrrabe Â» avait—il crachĂ© dĂ©nigrant presque ce terme. Honteux de ce qu’il semblait reprĂ©senter. GĂȘnĂ© de lui—mĂȘme il avait ajoutĂ©, la voix broyĂ©e d’émotion :

— Nous avons travaillĂ© dur pour les Ă©lever. Je suis dĂ©solĂ© pour les victimes.

— Comment avez—vous vĂ©cu les derniĂšres annĂ©es dans votre famille ?

— Ă‡a change tout, c’est catastrophique. Mon Ă©pouse ne se lĂšve plus, nous sommes devenus malade, avait—il conclu, dĂ©sespĂ©rĂ©.

— Pas d’autres questions merci, vous pouvez disposer, lui avait—on rĂ©pondu avec distance et professionnalisme.

« Mais quelle horreur toute cette culpabilité  Â», avait dit en frĂ©missant un des lycĂ©ens. Ce Ă  quoi la professeure de philosophie avait rĂ©pondu : « mais est—ce seulement la responsabilitĂ© d’un seul homme ? Â» tandis que traversant l’immense salle d’audience, le pĂšre gardait la tĂȘte baissĂ©e.

Jamais il n’aurait pu se retourner et dire : « et vous, qu’avez—vous fait pour m’aider Ă  sauver mon fils ? Â»




Source: Lundi.am