Octobre 22, 2021
Par Contretemps
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À propos de : Jean-Marie Harribey, En finir avec le capitalovirus, Paris, Dunod, 2021.

Peu de temps aprĂšs Le trou noir du capitalisme, Jean-Marie Harribey vient de publier un nouveau livre, En finir avec le capitalovirus, chez Dunod, sous-titrĂ© L’alternative est possible.

Comme dans son prĂ©cĂ©dent livre, dont il reprend les principales propositions, il commence par un premier chapitre, « La crise de l’économie n’est pas conjoncturelle mais structurelle Â», dont le titre rĂ©sumĂ© parfaitement le contenu : c’est bien le capitalisme mondialisĂ©, ce trou noir qui « a portĂ© sa logique d’extension Ă  absorber toute activitĂ© humaine, toute connaissance et les Ă©lĂ©ments naturels Â» (p. 11) comme le dit la premiĂšre phrase de ce chapitre qui est responsable des multiples signes d’une crise non seulement Ă©conomique, mais aussi sociale, Ă©cologique et anthropologique, et dont la derniĂšre manifestation est justement cette pandĂ©mie qui donne son titre Ă  l’ouvrage et a sans doute incitĂ© l’auteur Ă  reprendre si vite sa plume, tant il apparaĂźt de plus en plus clairement que le temps presse pour sortir de la logique mortifĂšre oĂč nous entraĂźne ce mode de production.

Les chapitres suivants dĂ©taillent ce diagnostic et Ă©noncent un certain nombre de propositions pour que « l’alternative soit possible Â», le sous-titre l’affirmant mĂȘme positivement.

Le chapitre 2, « Au fond, il y a toujours le travail Â», s’appuyant sur l’évidence de l’arrĂȘt de l’économie causĂ©e par la pandĂ©mie suite au confinement des travailleurs, revient sur le rĂŽle fondamental du travail dans la production de richesses. Pourtant, il rappelle Ă  quel point ce rĂŽle est niĂ© sous le capitalisme, le travail servant toujours plus de variable d’ajustement, avec d’un cĂŽtĂ© une tendance Ă  l’augmentation de sa durĂ©e pour ceux qui en ont dĂ©jĂ  et l’existence du chĂŽmage pour les autres. C’est pourquoi il plaide pour la rĂ©habilitation du travail, ce qui suppose d’une part, de nouvelles institutions permettant la levĂ©e de l’anonymat de la propriĂ©tĂ© actionnariale, avec des « reprĂ©sentants des travailleurs, des usagers et des collectivitĂ©s locales siĂ©geant dans de nouveaux conseils Ă©conomiques et sociaux dans les entreprises Â», (p.70), et, d’autre part, avec un nouveau partage de la valeur ajoutĂ©e (p. 72).

Le chapitre 3, « Du travail au revenu Â», tirant lĂ  aussi les leçons du confinement oĂč il est apparu Ă  tous que « les travaux les plus essentiels Ă©taient souvent les plus mal rĂ©munĂ©rĂ©s Â» (p. 79), discute les diffĂ©rentes approches du revenu, critiquant aussi bien la thĂ©orie Ă©conomique nĂ©oclassique, liant le revenu Ă  l’investissement prĂ©alable en formation engagĂ© au niveau individuel (alors qu’il est largement pris en charge par la sociĂ©tĂ©), que le revenu d’existence universel qui, quelle que soit sa variante souffre d’une « grande faille thĂ©orique Â», l’absence d’une thĂ©orie de la valeur (p. 86), qui dĂ©coule d’un impensĂ© sur le travail socialement validĂ©, justement source essentielle de la valeur.

Le chapitre 4, « Du bien public au bien commun Â», questionne « le sens et les finalitĂ©s du travail dans la perspective d’une soutenabilitĂ© sociale et Ă©cologique Â» (p. 83). Car redonner du sens au travail, c’est aussi « poser les jalons d’une transformation radicale des processus productifs, tant en ce qui concerne leur organisation, leur gestion, que le choix de ce qu’ils fabriquent Â» (p. 83). Et dans ce contenu renouvelĂ© de la production, les biens publics et les biens communs doivent avoir une place essentielle. Pour les premiers, lĂ  aussi la pandĂ©mie a montrĂ© Ă  quel point ils s’étaient dĂ©gradĂ©s sous la gouvernance nĂ©olibĂ©rale et les consĂ©quences dramatiques de cette dĂ©gradation. Quant aux seconds[1], comme le climat ou la biodiversitĂ©, ils sont passĂ©s d’une absence complĂšte de considĂ©ration Ă  la prise de conscience de l’influence humaine sur eux. C’est justement leur perception nouvelle comme biens communs qui met en cause le rĂŽle du capitalisme dans leur dĂ©gradation. Le chapitre se termine sur une interrogation quant au fait de considĂ©rer la nature comme un sujet de droit oĂč l’auteur discute un certain nombre de rĂ©ponses et sur laquelle je reviendrai plus loin.

Le chapitre 5, « La monnaie, une institution sociale Ă  retrouver Â», commence tout d’abord par rappeler la nature sociale de ce qui est « un bien commun, avant d’ĂȘtre un bien privĂ© Â» (p. 124). Il souligne que des dĂ©bats sur l’annulation de la dette, ou sur le financement direct des dĂ©penses publiques par la banque centrale, que l’orthodoxie financiĂšre jugeait clos, ont Ă©tĂ© rouverts avec la crise sanitaire. L’abondance des positions montre la nĂ©cessitĂ© de dĂ©finir quelle politique monĂ©taire doit ĂȘtre mise au service de la sociĂ©tĂ©. C’est l’objet de la fin de ce chapitre oĂč sont traitĂ©s des besoins de financement de la transition sociale et Ă©cologique, et des institutions bancaires adaptĂ©es parmi lesquelles une place dĂ©cisive doit ĂȘtre accordĂ©e au refinancement bancaire par la banque centrale, « soumis Ă  des conditions strictes de soutenabilitĂ© sociale et Ă©conomique Â» (p. 155), et Ă  la mise de la monnaie sous contrĂŽle dĂ©mocratique.

Enfin, le chapitre 6, « Au-delĂ  des questions Ă©conomiques, une philosophie politique Â», replace, comme son titre l’indique, les questions traitĂ©es dans les chapitres prĂ©cĂ©dents dans une conception plus large de la sociĂ©tĂ©. Cette philosophie politique se limite ici Ă  examiner trois points soulevĂ©s par la pandĂ©mie du coronavirus : La transformation du systĂšme productif avec ses finalitĂ©s, le type de besoins Ă  satisfaire et le cadre institutionnel pour l’organiser. On y trouve notamment une critique acĂ©rĂ©e des Ă©conomistes qui pensent la sociĂ©tĂ© comme le rĂ©sultat d’une agrĂ©gation de choix individuels rationnels de l’ensemble des dĂ©cisions possibles sur la base de leur Ă©valuation monĂ©taire. Cette position a Ă©tĂ© largement dĂ©fendue pendant la pandĂ©mie en opposant l’économie et la vie, la premiĂšre ne pouvant ĂȘtre sacrifiĂ©e sans limites au bĂ©nĂ©fice de la seconde, impliquant de donner un prix Ă  la vie pour arbitrer entre les deux options, l’économie ou la vie, retrouvant ainsi l’admonestation des bandits de grands chemins au temps des diligences.

Avec ce livre, Jean-Marie Harribey soulĂšve nombre de questions essentielles dans la construction d’une sociĂ©tĂ© oĂč l’émancipation des humains devient prioritaire sur le taux de profit et fait des propositions qui lui semble de nature Ă  faire advenir cette alternative qu’il juge possible. C’est donc un livre Ă  lire absolument, et tout particuliĂšrement Ă  la veille d’une Ă©lection prĂ©sidentielle qui reste ouverte.

Il n’en reste pas moins une derniĂšre question qui n’est malheureusement pas abordĂ©e, fut-ce de maniĂšre allusive et qui motive la suite de cette note. Cette question est d’ailleurs exactement la mĂȘme que celle par laquelle Esther Jeffers concluait sa recension du livre prĂ©cĂ©dent de l’auteur, Le trou noir du capitalisme. « Quelles sont les forces politiques et sociales qui porteront ces bifurcations, qui traceront le chemin pour quitter l’impasse que constitue le capitalisme et construire une sociĂ©tĂ© plus juste, un cadre de vie Ă©quilibrĂ© et respectueux de toutes les espĂšces vivantes ? Â». C’est Ă  cette question qu’est consacrĂ© le reste de ce texte.

Des objectifs louables ne font pas une stratégie

En conclusion de son livre, Jean-Marie Harribey Ă©crit : « Le moment est sans doute venu de bĂątir une stratĂ©gie de transformation sociale et Ă©cologique cohĂ©rente, fondĂ©e sur la rĂ©habilitation du travail dans ses droits et dans les finalitĂ©s qui lui sont assignĂ©es, sur une juste rĂ©partition des revenus issus de ce travail, sur l’institution des biens et services essentiels Ă  la vie en biens communs et sur la maĂźtrise collective de la monnaie, qui est un instrument du lien social, au-delĂ  mĂȘme de son rĂŽle Ă©conomique. Â» (p. 187) Ce faisant il Ă©nonce moins une stratĂ©gie qu’une orientation qu’il souhaiterait voir mise en Ɠuvre. Une stratĂ©gie supposerait qu’il explique comment cette transformation sociale et Ă©cologique cohĂ©rente fondĂ©e sur ces trois axes pourrait voir le jour, alors mĂȘme qu’à la toute fin du livre il insiste Ă  juste titre sur le fait que « le temps de la nouvelle grande transformation sera un temps long. Â»

On ne peut qu’ĂȘtre d’accord pour redonner au travail, seul crĂ©ateur de valeur ajoutĂ©e, la place centrale qui doit ĂȘtre la sienne au lieu de servir de variable d’ajustement Ă  la valorisation du capital ou pour repenser la hiĂ©rarchie dans la division du travail dont la pandĂ©mie a montrĂ© Ă  quel point les travaux les plus nĂ©cessaires au fonctionnement de l’économie (et plus largement Ă  la vie en sociĂ©tĂ©), n’étaient pas ceux qui Ă©taient les mieux payĂ©s, un Ă©boueur, une caissiĂšre ou un livreur apparaissant d’un coup plus « essentiels Â» qu’un trader ou un publicitaire. Et au-delĂ  de la question de la rĂ©munĂ©ration, il y a aussi celle du contenu de ce que l’on produit et qui pour l’instant n’est du ressort que des propriĂ©taires de capitaux et de leurs commis que sont les cadres dirigeants des entreprises. Alors que, comme le souligne l’auteur, ce qui est en jeu c’est la « transformation radicale des processus productifs, tant en ce qui concerne leur organisation, leur gestion, que le choix de ce qu’ils fabriquent. Â» (p. 83) De mĂȘme, l’insistance sur le statut de biens communs qu’aurait l’accĂšs Ă  l’eau, Ă  l’énergie, Ă  l’éducation, Ă  la santĂ©, au logement ou aux vaccins nous protĂ©geant des pandĂ©mies, (actuelle et Ă  venir), plutĂŽt que leur, (absence de), rĂ©gulation par le marchĂ© et sa main tellement invisible mais si inĂ©galitaire, devrait ĂȘtre une Ă©vidence pour qui se rĂ©clame des droits de l’homme et, (moins souvent), de la femme. Enfin, que la monnaie soit mise sous contrĂŽle dĂ©mocratique plutĂŽt que d’ĂȘtre laissĂ©e Ă  l’initiative des banques centrales « indĂ©pendantes Â» et des banques de second rang serait lĂ  aussi un sĂ©rieux pas vers une sociĂ©tĂ© plus juste.

HĂ©las, il ne suffit pas de dire ce qu’il faudrait faire, ni mĂȘme d’indiquer la direction Ă  prendre pour que les propositions s’actualisent ou que la trajectoire suivie s’inflĂ©chisse vraiment. L’Histoire nous enseigne qu’il n’existe pas de conquĂȘte sociale d’importance qui n’ait Ă©tĂ© obtenue sans luttes acharnĂ©es et sans rĂ©sistances toutes aussi fortes. C’est pour moi la plus grande faiblesse du livre que de ne pas Ă©voquer, ne serait-ce qu’en note, l’ardeur que mettra le capitalisme Ă  lutter contre toute tentative de transformation rĂ©volutionnaire, c’est-Ă -dire avec pour objectif la sortie du capitalisme. Quand on voit ce qui arrive au PDG de Danone, licenciĂ© non pas pour avoir un engagement social et environnemental, comme on a pu le lire parfois (il fait d’ailleurs largement relativiser cette position), mais pour ĂȘtre moins performant que ses concurrents directs NestlĂ© et Unilever quant au cours de son action, on craint d’imaginer ce que serait la rĂ©action des possĂ©dants si on tentait de remplacer la propriĂ©tĂ© privĂ©e des grands moyens de production par cette propriĂ©tĂ© sociale qui reste Ă  inventer selon l’auteur. Anticiper la force de la rĂ©action Ă  toute tentative de rĂ©elles rĂ©formes structurelles, pour supprimer le rapport social caractĂ©ristique du capitalisme, est nĂ©cessaire pour se prĂ©parer Ă  la contrer. Ce sont des rĂ©formes qui ont cet objectif qu’on doit qualifier de structurelles (Lucien SĂšve parlait de rĂ©formes rĂ©volutionnaires), et non de celles entreprises pour renforcer le fonctionnement actuel du capitalisme comme l’entendent les nĂ©olibĂ©raux quand ils utilisent ce vocabulaire et se plaignent de ce que le peuple y rĂ©siste.

L’absence d’une rĂ©flexion sur les conditions politiques qui rendraient l’alternative possible

Pour qu’on me comprenne bien, je ne reproche pas Ă  Jean-Marie Harribey de ne pas expliciter une stratĂ©gie de mise en Ɠuvre de ses propositions, ni mĂȘme de dĂ©finir les conditions politiques qui seraient nĂ©cessaires pour cela, mais juste de ne pas dire qu’elles n’existent pas encore en s’interrogeant sur les raisons de cette absence et de ne pas mentionner les formidables rĂ©sistances que ses propositions ne pourront que susciter. Les rĂ©volutions (car sortir du capitalisme en est une de grande magnitude) ne se font jamais en appliquant des propositions formulĂ©es prĂ©alablement. Elles n’accouchent jamais de ce que leurs acteurs avaient anticipĂ©, et imaginer une sociĂ©tĂ© future, c’est prendre le risque une fois la rĂ©volution enclenchĂ©e de vouloir Ă  tout prix que l’idĂ©al imaginĂ© devienne le guide de l’action. En gĂ©nĂ©ral ça se termine en dictature.

C’est pourquoi le sous-titre du livre, L’alternative est possible, me semble soit une tautologie, soit un vƓu pieux dont on n’interroge pas les conditions politiques pour qu’il se rĂ©alise, comme s’il suffisait de lire le livre pour que l’alternative se produise. Bien sĂ»r que l’alternative est possible si on l’entend comme la fin programmĂ©e du capitalisme, puisqu’il n’y a rien qui soit Ă©ternel et que la « fin de l’Histoire Â» est une invention d’idĂ©ologue. LĂ  on est dans la tautologie. Si maintenant on comprend cette affirmation comme l’exposĂ© des rĂ©formes Ă  mettre en place pour qu’une alternative au capitalisme advienne, on prend le risque d’ĂȘtre vite dĂ©menti par ce que sera l’avenir. Au stade oĂč nous en sommes, il y a malheureusement bien d’autres alternatives possibles que celle que nous prĂ©sente Jean-Marie Harribey. Une alternative actuellement fort crĂ©dible est celle d’un rĂ©chauffement climatique incontrĂŽlĂ© et de pandĂ©mies Ă  rĂ©pĂ©tition, sous divers rĂ©gimes politiques envisageables, de la dictature fascisante Ă  l’anarchie avec dissidence des riches protĂ©gĂ©s par des armĂ©es privĂ©es (ce qui se prĂ©figure dĂ©jĂ  en Afrique du Sud, au Mexique ou aux USA avec les gated communities, ou avec le projet transhumaniste et l’émigration spatiale envisagĂ©e par Elon Musk ou Jeff Bezos). Il y a donc des alternatives possibles et leur multiplicitĂ© ne peut disparaĂźtre en n’envisageant que celle qui nous conviendrait.

La situation se complexifie d’ailleurs davantage quand on lit un article rĂ©cent de Romaric Godin dans Mediapart, « Changer l’économie en profondeur : des propositions Ă©mancipatrices« , qui lui ne se contente pas de focaliser sur une alternative comme l’indique le pluriel de son titre. Et l’auteur a beau dĂ©clarer que les propositions examinĂ©es (sortie de la croissance d’Eloi Laurent, salaire Ă  vie de Bernard Friot et garantie Ă©conomique gĂ©nĂ©rale de FrĂ©dĂ©ric Lordon, communs de Benjamin Coriat et dĂ©passement de la propriĂ©tĂ© de BenoĂźt Borrits, mais aussi Jean-Marie Harribey, socialisme participatif de Thomas Piketty ou communisme technologique d’Aaron Bastani) sont complĂ©mentaires parce qu’elles mettent l’accent sur des points diffĂ©rents mais « partagent plusieurs points communs essentiels : la volontĂ© de rupture avec l’ordre existant, la sauvegarde de l’environnement, un meilleur partage du pouvoir et un inversement des prioritĂ©s Ă©conomiques. Â», il s’agit davantage d’une affirmation que d’une dĂ©monstration de sa justesse. C’est que, lĂ  encore, il n’examine pas les conditions politiques qui justifieraient son affirmation de complĂ©mentaritĂ©, alors mĂȘme que, pour ne prendre que le cas de la France dans la mesure oĂč la plupart des auteurs qu’il cite sont français, celle-ci se caractĂ©rise plutĂŽt par l’éclatement des forces politiques qui disent vouloir l’alternative, chacune opposant aux autres ses propositions au lieu d’en rechercher la complĂ©mentaritĂ© qu’y voit Romaric Godin. De fait, il y a plĂ©thore d’alternatives et manque de dĂ©bats entre ceux qui les portent. Et plus qu’un manque de dĂ©bat, c’est trop souvent le refus d’une unitĂ© justement au nom de l’alternative que l’on dĂ©fend, au prĂ©texte que les autres nĂ©gligent tel ou tel point jugĂ© essentiel. Du coup, les points communs partagĂ©s que souligne Ă  juste titre Romaric Godin s’effacent devant des divergences d’apprĂ©ciation qui devraient ĂȘtre secondaires pour tous ceux qui visent la sortie du capitalisme.

C’est d’ailleurs une des raisons qui me font Ă©crire cette note. Pour inciter tous ceux qui se rĂ©clament d’un « monde d’aprĂšs Â» qui soit rĂ©ellement en rupture avec le capitalisme Ă  confronter leurs analyses plutĂŽt que de se contenter de justifier la leur en avançant des propositions dont ils ne se demandent pas qui va les appliquer. Car quand on avance de telles propositions, Ă  qui s’adressent-on pour les mettre en Ɠuvre ? Je n’imagine pas que leurs auteurs soient assez naĂŻfs pour penser que ce sont les pouvoirs actuellement en place. Un peu partout dans le monde, ils se rĂ©clament d’un nĂ©olibĂ©ralisme de plus en plus autoritaire, ce qui est sa pente naturelle, comme l’a bien montrĂ© GrĂ©goire Chamayou dans La sociĂ©tĂ© ingouvernable, et qui trouve en Chine ou en Russie un degrĂ© de rĂ©alisation qui est malheureusement aussi une autre alternative possible, celle-ci ayant « l’avantage Â» d’ĂȘtre en cours de rĂ©alisation. Ce ne peut donc ĂȘtre qu’aux lecteurs, qu’on cherche Ă  convaincre du bien-fondĂ© de ses thĂšses. Mais il faut alors s’interroger sur le chemin qui va de la lecture d’un livre, fut-il rĂ©volutionnaire[2], Ă  la rĂ©volution elle-mĂȘme. Et c’est d’autant plus important aujourd’hui oĂč les formes politiques traditionnelles, partis et syndicats qui ont permis d’arracher d’importantes conquĂȘtes sociales au long du 20Ăšme siĂšcle, sont Ă  prĂ©sent elles aussi en crise profonde, Ă©tant ainsi de moins en moins en mesure d’ĂȘtre les institutions qui serviront Ă  donner vie aux (vraies) rĂ©formes structurelles nĂ©cessaires.

L’absence de rĂ©flexion sur ce volet politique de la mise en Ɠuvre des rĂ©formes prĂ©conisĂ©es par Jean-Marie Harribey le contraint Ă  n’ĂȘtre qu’une voix de plus sur le marchĂ© florissant des alternatives, qui se condamnent de ce fait Ă  en rester Ă  ce stade. Comme toujours, l’avenir reste ouvert mais il est en train de se construire maintenant et nous en sommes tous les acteurs. Ne pas le connaĂźtre n’implique pas qu’on ne puisse pas agir. Sans doute moins en fonction d’un futur qui n’est pas encore lĂ  que d’une situation actuelle que nous refusons de perpĂ©tuer. La Commune de Paris dont on commĂ©more cette annĂ©e les 150 ans devrait nous inspirer. En moins de 80 jours (le temps qu’il fallait pour faire le tour du monde), elle a, dans une situation de guerre ouverte, assiĂ©gĂ©e de toutes parts, sans aucune « Ă©lite Â» pour l’orienter, mis en Ɠuvre des rĂ©formes (sĂ©paration de l’Église et de l’État, suppression de la peine de mort, Ă©galitĂ© salariale homme/femme, Ă©ducation gratuite
), qui pour certaines seront prises bien plus tard et aprĂšs des luttes sociales intenses et pour d’autres, comme l’égalitĂ© salariale, qui sont encore Ă  venir. Ce qu’un peuple de quelques milliers d’ñmes, considĂ©rĂ© avec mĂ©pris ou condescendance par les Ă©lites d’alors a rĂ©ussi Ă  faire en si peu de temps ne peut que rendre confiant dans la capacitĂ© d’une humanitĂ© qui a conscience de ce qu’elle ne veut plus est capable de faire. Et que Macron ne souhaite pas commĂ©morer la Commune ou qu’un « historien Â» comme Pierre Nora l’approuve au motif qu’elle n’aurait rien apportĂ© Ă  l’histoire de la RĂ©publique, ne peut que nous pousser Ă  Ă©tudier son histoire et Ă  en tirer les leçons qui s’imposent pour aujourd’hui.

L’oubli dommageable de Lucien Sùve

Il serait pourtant injuste de reprocher Ă  Jean-Marie Harribey de ne pas vouloir dialoguer avec d’autres. Son livre cite et discute un grand nombre de travaux, mais si ses critiques me semblent souvent fondĂ©es (comme celles sur le revenu d’existence ou la dĂ©croissance), elles ne constituent pas une preuve que ses propositions le soient davantage concernant leur mise en Ɠuvre. Et quand il note trĂšs justement, pour ne prendre qu’un exemple, que certaines des 35 « Propositions pour un retour sur terre Â» signĂ©es par Dominique Bourg et sept autres intellectuels ignorant totalement les rapports sociaux capitalistes et leur transformation nĂ©cessaire, elles font face Ă  une « inconnue de taille : quelle alliance de classes peut conduire Ă  la transformation de la sociĂ©tĂ©, quelles convergences construire ? Â» (p. 114), c’est un reproche qu’il pourrait aussi s’adresser Ă  lui-mĂȘme. Car si on ne peut pas dire qu’il ignore les rapports sociaux capitalistes, mis en cause dĂšs l’introduction de son livre, on cherche en vain les alliances de classe nĂ©cessaires Ă  les mettre en cause. Comme dans cette section intitulĂ©e « Un chemin pour des transitions Â» (p. 114) qui propose de « mettre en dĂ©bat dans la sociĂ©tĂ© le pĂ©rimĂštre du « faisceau de droits Â» : Ă  l’eau, Ă  l’énergie, Ă  l’éducation, Ă  la santĂ©, au logement permettant Ă  toute personne d’accĂ©der Ă  un niveau de vie dĂ©cent Â», mais aussi de « dĂ©finir le cadre collectif dans lequel s’exercent la gestion, le contrĂŽle et la rĂ©partition de ce qui est dĂ©fini comme relevant du public et du commun Â», ou enfin d’ « engager des nĂ©gociations au-delĂ  de la nation pour dĂ©cider de clauses Ă  l’échelle continentale puis mondiale portant sur la maĂźtrise collective de tous les peuples sur la prĂ©servation du vivant et une juste rĂ©partition des ressources, maintenant et pour demain Â». Bien moins qu’un chemin, cette liste d’objectifs, sans aucun doute dĂ©sirables, risque fort d’en rester Ă  cet Ă©tat tant qu’on ne prĂ©cise pas les alliances de classe et les convergences qui peuvent les rendre effectives.

Pour terminer au moins provisoirement cette note, je voudrais ajouter une derniĂšre interrogation sur ce qui me semble une absence dommageable dans les travaux que mobilise Jean-Marie Harribey et dont j’ai soulignĂ© qu’ils Ă©taient nombreux. Je veux parler de ceux de Lucien SĂšve, disparu le 23 mars 2020 des suites de la covid et dont l’Ɠuvre, scandaleusement passĂ©e sous silence quand tant d’intellectuels mĂ©diocres sont mis en pleine lumiĂšre, est pourtant si utile pour bien des questions abordĂ©es dans ce livre. C’est tout particuliĂšrement le cas de ces « rapports sociaux Â» que Jean-Marie Harribey invoque tout au long de son livre, soit pour critiquer, avec raison, ceux qui les oublient, soit au contraire pour rappeler leur importance mais sans en tirer toutes les consĂ©quences, comme une lecture soutenue des Ă©crits de Lucien SĂšve lui aurait permis de le faire. Notamment dans toute la section intitulĂ©e « La nature, sujet de droit ? Â» oĂč il utilise les travaux d’anthropologues pour interroger l’unitĂ© de l’homme et de la nature, qui, si elle Ă©tait avĂ©rĂ©e donnerait fond Ă  accorder le statut de sujet Ă  d’autres que les humains, Ă  commencer par les animaux. Ce type de positionnement qu’on trouve chez Bruno Latour avec son Parlement des choses n‘est pas celui de Jean-Marie Harribey qui considĂšre que « la nature devrait ĂȘtre, [
], plutĂŽt l’objet de devoirs impĂ©ratifs qu’un sujet de droits. Â» (p. 108), mais il reste nĂ©anmoins trĂšs en deçà de ce que peut nous apporter Lucien SĂšve. Il est d’ailleurs frappant que cette section soit si fournie en points d’interrogation, comme si Jean-Marie Harribey, mobilisant des travaux d’orientations diffĂ©rentes et mĂȘme opposĂ©es, avait du mal Ă  choisir entre eux, laissant ainsi le lecteur, du moins moi-mĂȘme, dans une interrogation permanente sur les conclusions qu’il tirait de cette revue de travaux anthropologiques. Cette impression se trouve renforcĂ©e quand on lit, (p. 110), qu’il reprend Ă  son compte l’opposition du corps et de l’esprit pour ensuite, (p. 111), attribuer Ă  l’anthropologie occidentale l’idĂ©e que « le corps est le commun des humains et des non-humains, [
], l’ñme Ă©tant l’apanage des humains Â». Cette reprise sans distance d’une problĂ©matique corps-esprit dont Lucien SĂšve Ă©crivait dans La philosophie ? que « tout y fait question : « l’esprit existe-t-il ?[3] Que vaut l’apparente symĂ©trie entre « l’esprit Â» et la « matiĂšre Â» ? Est-ce autre chose que le couple terminologique fallacieux du dualisme ? Quelles rĂ©alitĂ©s attestables comprend-on sous ce vocable « d’esprit Â» ? Â» (p. 328), sans mĂȘme parler d’une « Ăąme Â» encore plus difficile Ă  attester quoiqu’en ait dit la controverse de Valladolid et mĂȘme si son « poids Â» a Ă©tĂ© mesurĂ© Ă  23 grammes !

Et ce qui ressort pour moi de la lecture de cette section, c’est surtout que la conception sous-jacente de la personne humaine, de l’individu dans ce qu’il a de spĂ©cifique par rapport Ă  l’animal (sans parler des « non-vivants Â»), n’a pas suscitĂ© chez Jean-Marie Harribey autant de rĂ©flexions que ne l’a fait la thĂ©orie de la valeur de Marx pour laquelle il a apportĂ© des innovations essentielles dans son analyse du travail productif[4]. Ce flou thĂ©orique se trouve renforcĂ© quand on lit plus loin (p.180) que les Ă©changes Ă©conomiques et sociaux s’expliquent davantage par le « besoin de lien empathique Â» que par la recherche de l’intĂ©rĂȘt Ă©goĂŻste, sans qu’il se pose la question de l’origine de ce « besoin Â» qui semble ĂȘtre une caractĂ©ristique humaine.

C’est ici que l’on trouve Lucien SĂšve et son commentaire de la sixiĂšme thĂšse sur Feuerbach s’étendant sur plus de cinquante ans, thĂšse stipulant qu’il faut comprendre « l’essence[5] humaine Â» non comme une rĂ©alitĂ© inhĂ©rente Ă  l’individu isolĂ©, mais comme l’ensemble des rapports sociaux. Le chemin ne va pas de « l’homme Â» nĂ© avec ses attributs acquis qui doit ensuite « passer contrat Â» avec d’autres pour faire sociĂ©tĂ©, mais de la sociĂ©tĂ© toujours dĂ©jĂ  lĂ  Ă  sa naissance et dont il doit s’approprier ce qui la constitue, Ă  commencer par la langue qu’il y trouve, mais aussi la technique, la science, les arts, les lois, les normes morales, bref tout ce que SĂšve appelle le cultural et dont le dĂ©veloppement cumulatif est une figure fondamentale de l’humanitĂ©, que tout individu doit s’approprier[6] pour devenir ĂȘtre humain. Et SĂšve ajoute qu’il « est aussi bien davantage : ce Ă  partir de quoi chaque individu a Ă  s’hominiser, tĂąche sans Ă©quivalent dans le monde animal Â» (La philosophie ? p. 408) et il prĂ©cise : « Ce n’est pas le locuteur qui crĂ©e la langue mais la langue qui crĂ©e le locuteur : Ă  ce niveau, le siĂšge de l’humanitas n‘est plus le dedans corporel mais le dehors social. Â»

Et si Jean-Marie Harribey insiste tout au long de son livre sur l’idĂ©e « selon laquelle toutes nos reprĂ©sentations sont des constructions sociales » (p. 182), il ne va pas jusqu’à envisager que l’individu en est Ă©galement une, ce qui est peut-ĂȘtre une explication du fait qu’il en reste Ă  ses propositions sans analyser les conditions politiques nĂ©cessaires Ă  leur mise en Ɠuvre. Il n’a pas une nature humaine donnĂ©e mais une construction endogĂšne des individualitĂ©s dont a besoin le capitalisme pour « persĂ©vĂ©rer dans son ĂȘtre Â». Et heureusement il y a aussi des rĂ©sistances, des initiatives de coopĂ©ration de toutes natures qui montrent que la pente n’est pas fatale, mĂȘme si elle est dominante. Et en mĂȘme temps (si j’ose dire), cette formation endogĂšne des personnalitĂ©s dont a besoin le capitalisme devient de plus en plus difficile au fur et Ă  mesure oĂč il atteint ses limites. Le changement climatique et la pandĂ©mie actuelle (en attendant les prochaines), l’illustrent parfaitement. Cela dit, je ne crois pas du tout Ă  un futur « congrĂšs de Tours Â» qui permettrait de changer de trajectoire. C’était le temps des partis politiques et des syndicats qui s’appuyaient sur une classe ouvriĂšre facilement identifiable. Ce n’est pas qu’elle n’existe plus aujourd’hui, mais elle a pris une autre forme, beaucoup plus Ă©clatĂ©e et notamment du fait de la transformation des personnalitĂ©s sous le capitalisme. Les mouvements fĂ©ministes sont une des nouvelles formes que prend la lutte des classes et qui est justement provoquĂ©e par l’entrĂ©e en masse des femmes dans la division du travail productif, mais pas comme les hommes du 19Ăšme et de la premiĂšre moitiĂ© du 20Ăšme en masse indiffĂ©renciĂ©e dans les usines, mais dans une multitude de structures qui paraissent indĂ©pendantes les unes des autres (en particulier dans les services), alors que le rapport social de domination du capitalisme avec ses donneurs d’ordre reste le mĂȘme. Ce qui explique le sentiment qu’il n’y aurait plus de classes sociales. Il faut inventer d’autres maniĂšres de faire de la politique et sur ce plan il n’y a pas de solution toute prĂȘte, mais une rĂ©flexion Ă  mener indispensable si on ne veut pas en rester au stade des alternatives Ă  espĂ©rer.

Car la difficultĂ© principale Ă  laquelle doivent faire face tous ceux qui veulent sortir du capitalisme et alertent sur l’impasse mortifĂšre oĂč il nous entraĂźne, ce n’est pas de faire des propositions, c’est de trouver les leviers qui permettraient qu’elles n’en restent pas Ă  ce stade.

Crédit photo : Photo by Melina Kiefer via Unsplash.

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Notes

[1] SchĂ©matiquement, on peut caractĂ©riser un bien public par le fait qu’il est produit par la collectivitĂ© de maniĂšre centralisĂ©e, tandis que le bien commun est le rĂ©sultat de l’interaction de tous ses utilisateurs. L’État produit le systĂšme de santĂ©, le climat, qui n’était pas perçu comme un bien avant la prise de conscience collective de son changement rapide, est le « rĂ©sultat Â» de plus en plus des multiples activitĂ©s humaines, tant de production que de consommation qui l’affecte.

[2] Marx Ă©crivait dans une lettre Ă  J. Ph. Becker du 17 avril 1867 que Le Capital, Ă©tait « certainement le plus terrible missile qui ait encore jamais Ă©tĂ© lancĂ© Ă  la face des bourgeois (y compris les propriĂ©taires fonciers) Â» et il indiquait dans une lettre Ă  K. Klings du 4 octobre 1864, que c’était « un coup dont elle ne se relĂšvera jamais Â». Plus d’un siĂšcle plus tard on peut constater qu’elle est toujours bien prĂ©sente.

[3] Lucien SĂšve a donnĂ© une riche contribution sur les diffĂ©rents « modes d’ĂȘtre Â» dans La philosophie ? (pp. 379-433) qui mĂ©riterait d’ĂȘtre lue et relue par tous ceux qui adhĂšrent, de prĂšs ou de loin, Ă  la problĂ©matique corps-esprit. Et par bien d’autres !

[4] La distinction entre l’homme et l’animal est de plus en plus souvent remise en question. C’est, par exemple, ce que fait Patrice Maniglier dans son livre La philosophie qui se fait (pp. 318-319), oĂč il cite un certain nombre de travaux (voir aussi les rĂ©fĂ©rences qu’il donne page 511), censĂ©s dĂ©montrer la fragilitĂ© de cette diffĂ©rence. ConsidĂ©rant qu’il pourrait s’agir d’une mode idĂ©ologique, il nous dit que, mĂȘme dans ce cas qu’il n’exclut pas, il faudrait l’expliquer. Mais cette explication est-elle si introuvable dans cette phase aigĂŒe de la crise structurelle du capitalisme oĂč l’on a de cesse de nous expliquer que les lois de l’économie sont aussi naturelles que celles de la nature. Cet effacement de la spĂ©cificitĂ© des rapports sociaux humains associĂ© Ă  la promotion d’un individualisme grandissant qui ne serait que l’expression de la nature intemporelle de l’homme est justement ce dont le capitalisme a besoin pour durer encore un peu.

[5] La catĂ©gorie d’essence devant elle-mĂȘme ĂȘtre comprise comme un procĂšs productif et non comme des propriĂ©tĂ©s internes que possĂ©derait l’ĂȘtre considĂ©rĂ©.

[6] Cette appropriation ne se faisant Ă©videmment pas en laissant l’individu seul mais au sein de collectivitĂ©s diverses, Ă  commencer par ses parents et dont la diversitĂ© explique l’essentiel des personnalitĂ©s qui se constituent dans ce procĂšs et que Lucien SĂšve propose de commencer Ă  expliquer avec le concept « d’emploi du temps Â».

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Source: Contretemps.eu