Brenton Tarrent, l’auteur de la tuerie de Christchurch qui a fait plus de 50 morts dans deux mosquées se revendique d’une certaine pensée française et de ce que l’on nomme la « théorie du grand remplacement » formulée par l’écrivain fasciste Renaud Camus et reprise à l’envie pas tout un parterre de réactionnaires évoluant tant dans la sphère politique que pseudo-philosophique. Un lecteur de lundimatin familier du monde des médias nous a envoyé ce tutoriel afin de venir en aide à toutes ses consoeurs et confrères qui aussi régulièrement qu’accidentellement tendent leurs micros aux plus infâmes pourvoyeurs de haine.

Ces dernières années, quelques vieux bonshommes du PAF ont trouvé l’astuce parfaite pour conserver intacts leurs chiffres et leurs émissions en déclin : le buzz à tout prix. Leur spécialité ? Créer de la polémique en invitant ce que la pensée réactionnaire et xénophobe fait de plus laid. Résultat : ils s’assurent une audience raisonnable, une multitude de tweets et des articles d’analyse sur les propos de leurs invités.

Durant des heures et des heures de diffusion, ils ont laissé les ondes êtres squattées par des théoriciens fumeux et des prêcheurs de haine, leur apportant un minimum de contradiction. Sous couvert de débat politique, d’analyse sociétale ou encore en se déclarant les défenseurs de la « liberté d’expression » : ils ont déroulé le tapis rouge aux bruns et ont participé à faire des pires théories fascistes des arguments admis dans le paysage médiatique et le discours politique français.

L’attentat islamophobe de Christchurch en Nouvelle-Zélande illustre tristement, une fois de plus, la totale irresponsabilité de ces gens du petit écran et du poste de radio. Qui a participé à rendre acceptable avec l’extrême-droite la théorie du « grand remplacement », cette idée fondamentalement raciste dont Renaud Camus est à l’origine et dont le fasciste qui a abattu cinquante musulman.e.s s’est inspiré ?

Tant est si bien que ces derniers jours, on a pu voir en direct des cas d’école d’apologie du terrorisme. Quand un rédacteur en chef du Figaro peut affirmer sans problème à la télévision, qu’« on a vécu en France un terrorisme islamiste assez meurtrier, si on veut jouer à de la comptabilité, on n’est pas encore dans l’équilibre. Il ne faut pas s’aventurer sur le terrain du match retour ». Ou bien qu’une journaliste d’Europe 1 peut affirmer de son côté que cette théorie du « grand remplacement » n’est pas si théorique que cela, que c’est une peur qu’il faudrait comprendre car les gens craignent des « taux de natalité plus élevés des populations allogènes ». Des expressions qui n’étaient jusque là qu’un langage commun à l’extrême-droite et à ses idéologues se retrouvent désormais banalisées, comme si elles étaient neutres et dénuées de portée politique.

Alors, question pour ces journalistes : quand avez-vous décidé, plutôt que de combattre ces positions avec la force qui est celle des faits, de les crédibiliser en ne les remettant jamais en question ? Comment en êtes-vous arrivés à considérer comme absolument anodin et acceptable que l’un de vos confrères puisse parler de « match-retour » alors que les corps de cinquante innocent.e.s n’ont pas encore trouvé le repos de la terre ?

Depuis trop longtemps, ils laissent passer. Ils contrecarrent rarement -ou timidement- les fascisants qui lâchent au choix sur leurs antennes contre-vérités, faux chiffres ou haine pure de ce qui ne leur ressemble pas. En trois invités, voilà qu’ils vous piétinent les faits pour ne conserver que les « on dit », les « théories » et les « peurs ». C’est certain, cela fait vendre et fait de l’audience. C’est certain, cela crée du clash et il paraît qu’on adore ça, le clash, à la télévision. Et comme toujours à la veille d’élections, ils feront de grands dossiers fleuves pour combattre l’extrême-droite ou alerter sur son danger alors qu’ils en auront été les plus grotesques promoteurs, et ce à titre gracieux, pendant des années.

Cher.e.s ami.e.s journalistes, il faut cesser. Cesser de faire d’opinions haineuses des arguments politiques valables et cesser de faire des personnes qui les propagent des objets médiatiques dignes d’intérêt. Il faut que s’opèrent dans nos journaux, nos télévisions et nos radios des changements profonds : la course au buzz brun ne peut plus être une ligne éditoriale. Continuer à inviter les gens qui portent ces discours, c’est accepter que des idées comme celles du « grand remplacement » trouvent une forme de crédibilité dans le débat public. Vous qui avez la responsabilité de ces invitations, prenez conscience que vous n’êtes pas simplement des vecteurs d’opinions. Faire venir s’exprimer une personne n’est pas une chose anodine, c’est un choix politique. C’est lui accorder d’emblée un statut médiatique et une légitimité, d’autant plus en ne remettant jamais son propos en question. Cela peut avoir des conséquences sur la propagation de ces discours et dans le pire des cas, sur les actes de certains partisans.

Alors pour commencer à réfléchir sur le sujet, voilà un petit tuto de deux questions pour vous aider, partout dans vos rédactions, à ne plus inviter des fascistes. Après avoir répondu à ces deux interrogations – qui sont très, très simples – vous sortirez déjà de vos plateaux pléthores de fafs assumés et ne servirez plus de tribunes aux discours qui visent et mettent en danger réel des personnes noires, musulmanes, juives ou LGBT.

Viendra peut-être même un jour où vous embaucherez plus de journalistes représentatifs de nos mondes et dès lors, la question de donner une telle tribune à l’extrême-droite ne se posera même plus.

Faites-en bon usage.

1 : Mon invité a-t-il déjà tenu des propos racistes, islamophobes, antisémites ou homophobes ?

Si oui, ne l’invitez pas. Si non, vous pouvez l’inviter et passer à la question 2.

2:Mon invité s’appuie-t-il dans son discours sur des faits ou sur des mensonges ?

S’il s’appuie sur des faits, invitez-le. Si non, ne l’invitez pas.

Elzeard Bouffier