Mars 30, 2020
Par Les mots sont importants
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L’anthropologie historique et l’histoire des idĂ©es ont depuis longtemps insistĂ© sur l’importance des reprĂ©sentations sociales vĂ©hiculĂ©es notamment par les Ɠuvres artistiques. Pour bien comprendre notre sociĂ©tĂ©, en plus des analyses scientifiques et Ɠuvres artistiques plus ou moins subversives, une attention particuliĂšre peut ĂȘtre portĂ©e aussi aux discours plus conventionnels produits par nos idĂ©ologues « officiels Â», ainsi qu’aux paroles prononcĂ©es par les dirigeants, intellectuels et artistes Ă  succĂšs, qui prĂ©sentent l’intĂ©rĂȘt d’ĂȘtre caractĂ©ristiques d’une classe sociale, d’un milieu, ou plus largement d’une Ă©poque. Et lorsque ces Ɠuvres commerciales sont matraquĂ©es sur toutes les ondes et encensĂ©es par tous les « faiseurs d’opinion Â», et lorsqu’elles connaissent de ce fait un certain succĂšs auprĂšs du grand public, leur analyse n’en devient que plus nĂ©cessaire


On rĂ©pĂšte souvent dans les mĂ©dias que le paysage musical français a su ces derniĂšres annĂ©es s’ouvrir aux autres cultures : on entendrait paraĂźt-il de plus en plus de musiques Ă©trangĂšres, phĂ©nomĂšne liĂ© Ă  la rĂ©alitĂ© de la « France diverse Â», ou « plurielle Â», qui tendrait Ă  prouver entre autre que les mĂ©dias français ont su s’ouvrir Ă  la prĂ©sence d’ĂȘtres venus d’ailleurs et soucieux de « s’intĂ©grer Ă  notre sociĂ©tĂ© Â». Une nĂ©cessaire intĂ©gration qui pourrait, dit-on, passer aussi par la musique : nous serions tous frĂšres, si en plus de supporter la mĂȘme Ă©quipe de football, nous Ă©tions tous capables d’écouter les mĂȘmes musiques.

« DiversitĂ© Â»

Mais de quelles musiques parle-t-on au juste ? Le thĂšme de l’intĂ©gration Ă©tant presque systĂ©matiquement abordĂ© dans les plateaux de tĂ©lĂ© lorsque ces derniers reçoivent un Faudel ou un Abd Al Malik, on peut s’interroger – dans la mesure oĂč ce thĂšme est solidaire de l’idĂ©e selon laquelle le mĂ©tissage et l’ouverture culturels (quasi inexistants dans les mĂ©dias) seraient promus et largement diffusĂ©s de nos jours – au sujet de l’intĂ©rĂȘt, et surtout du sens, de ce type de rapprochement.

Le premier problĂšme de ce joli discours rĂ©side dans le fait qu’englobant indistinctement dans le mĂȘme ensemble des cultures Ă©trangĂšres, des cultures d’origine de certains immigrĂ©s et des cultures simplement françaises de Français non-blancs [1], il considĂšre d’emblĂ©e comme Ă©trangĂšre une population, Ă©tranger un public, qui dans les faits ne devraient pas l’ĂȘtre, et dont les seuls points communs sont de ne pas appartenir Ă  la communautĂ© majoritaire, c’est-Ă -dire la communautĂ© blanche. Car aucun point commun ne peut pertinemment rapprocher ces artistes que les journalistes mettent dans un mĂȘme panier : rappeurs, chanteurs de raĂŻ ou tout simplement de variĂ©tĂ©s françaises, si ce n’est l’origine des interprĂštes : Afrique sub-saharienne ou Maghreb. En quoi s’ « ouvrirait Â»-on d’un point de vue esthĂ©tique en recevant et en interrogeant un Français chantant en français des chansons françaises ?

En un sens donc, cette idéologie renvoyant les interprÚtes à leurs origines est bien communautariste.

Second problĂšme : grand amateur de musiques orientales qui ont bercĂ© mon enfance, je n’ai pratiquement jamais entendu dans les mĂ©dias français de chants traditionnels ou savants moyen-orientaux ; pas plus que je n’ai entendu de chaabi, de hawzi, de maalouf, de chant bĂ©douin oranais, de chant saharien, de poĂ©sie chantĂ©e kabyle, de mezwed tunisien, d’art arabo-andalous marocain, de dabkĂ© libanais, de chants palestiniens, de qudud halabi syrien, ni jamais rien de ce genre !

Jouant moi-mĂȘme de la guitare, j’aime aussi certains grands guitaristes africains qui ont su rĂ©volutionner la pratique de cet instrument… Mais oĂč puis-je donc me procurer ces enregistrements ? OĂč puis-je trouver des renseignements sur ces Ɠuvres importantes tĂ©moignant de la qualitĂ© et de la richesse de cultures mĂ©prisĂ©es du grand public et susceptibles, selon l’idĂ©ologie officielle, de permettre une « revalorisation symbolique Â» de mes « repĂšres identitaires Â», et de m’aider ainsi Ă  « m’intĂ©grer Â» dans ce pays oĂč, soit dit en passant, je suis nĂ© [2] ?

Dans des espaces stigmatisĂ©s comme « communautaristes Â», justement, c’est-Ă -dire dans les quartiers de BarbĂšs ou de ChĂąteau Rouge…

Car ce que les mĂ©dias considĂšrent comme des musiques Ă©trangĂšres, Ă  l’égard desquels elles consentent gĂ©nĂ©reusement Ă  « s’ouvrir Â», ne sont la plupart du temps que des Ɠuvres complĂštement aseptisĂ©es, c’est-Ă -dire dĂ©barrassĂ©es de tous les Ă©lĂ©ments esthĂ©tiques pouvant Ă©ventuellement les rattacher Ă  une tradition Ă©trangĂšre [3].

L’imposture rĂ©side donc dans le fait que ces Ɠuvres ne sont en rĂ©alitĂ© que de banales chansons de variĂ©tĂ©s occidentales, purement occidentales d’un point de vue esthĂ©tique, ayant pour seule particularitĂ© d’ĂȘtre interprĂ©tĂ©es par des non-blancs. Quelle « ouverture Â» Ă  l’altĂ©ritĂ© y a-t-il donc, dĂšs lors que ladite altĂ©ritĂ© est sommĂ©e, pour ĂȘtre acceptĂ©e, de se dĂ©naturer afin de ressembler au maximum – voire de « s’assimiler Â» – Ă  l’ensemble majoritaire ?  [4]

ConsidĂ©rer comme Ă©trangĂšres des musiques au seul motif qu’elles sont interprĂ©tĂ©es par des non-blancs n’est au fond rien d’autre qu’une attitude raciste, puisque la nationalitĂ© française n’est pas du tout censĂ©e reposer sur la couleur de peau [5].

Larbinisme

L’imposture n’est pas seulement esthĂ©tique, mais aussi politique. Car, entre le trĂšs sarkozyste Faudel, chantant en français des airs sans aucune caractĂ©ristique esthĂ©tique pouvant Ă©ventuellement rattacher son chant Ă  une quelconque tradition maghrĂ©bine (mais que les mĂ©dias persistent pourtant Ă  qualifier de raĂŻ) et la nouvelle coqueluche moralisatrice des Ă©missions de variĂ©tĂ©s, Abd Al Malik (souvent invitĂ© Ă  la tĂ©lĂ©vision pour parler justement d’intĂ©gration, de banlieue ou d’islam [6]), nous n’avons finalement droit, pour incarner la « France diverse Â» et « plurielle Â», qu’aux figures les plus nulles, les plus honteuses et les plus dĂ©goĂ»tantes du larbinisme.


Dans les annĂ©es 1980, j’aurais parlĂ© de ces catastrophes Ă©thiques et esthĂ©tiques que reprĂ©sentaient les films d’Alexandre Arcady : L’Union sacrĂ©e, notamment, sorti en 1989 et souvent rediffusĂ© Ă  la tĂ©lĂ©vision, avec Richard Berry et Patrick Bruel. Le film opposait grossiĂšrement

- Â« bons musulmans Â» (policiers / fils de harki / mĂ©prisant les dogmes et les pratiques islamiques mais croyant tout de mĂȘme au « vrai islam Â» – sorte de mysticisme rĂ©publicaniste autorisant la consommation de porc et d’alcool / amateur de Victor Hugo et ignorant la langue arabe / mais toujours prĂȘt Ă  prĂ©parer du bon thĂ© Ă  la menthe pour les gentils blancs qui veulent bien le frĂ©quenter…)

- et « mauvais musulmans Â» (pratiquant l’islam / Iraniens parlant l’arabe entre eux (!!!) / fiers de leurs origines et trafiquants de drogue, islamistes, antisĂ©mites, sexistes, etc) [7].

Le procĂ©dĂ© est aussi simple que redoutable : le stĂ©rĂ©otype raciste (« les musulmans pratiquants sont potentiellement dangereux Â») est rĂ©activĂ© en mĂȘlant des caractĂ©ristiques qui ne sont gĂȘnantes que pour des racistes (ĂȘtre fier de ses origines, savoir parler l’arabe, refuser de boire de l’alcool) Ă  des caractĂ©ristiques effectivement ignobles (ĂȘtre antisĂ©mite, sexiste, assassin) [8].

Aujourd’hui le slammeur Abd Al Malik semble tout droit sorti d’une fiction d’Arcady [9]. Un pas a mĂȘme Ă©tĂ© franchi : ce n’est plus un bourgeois blanc dominant qui nous inflige paternellement sa leçon, mais bien un des nĂŽtres !

Un Torquemada sganarellien

C’est toujours avec un air de Vieux Sage inspirĂ©, en communication directe et permanente avec la transcendance mais toujours prĂȘt, comme un BHL, Ă  s’indigner et Ă  condamner, c’est toujours triste, grave et prenant trĂšs au sĂ©rieux son rĂŽle d’ambassadeur d’une gĂ©nĂ©ration de « jeunes de banlieues Â», que nous apparaĂźt la nouvelle star du slam, chargĂ© par les mĂ©dias de venir les reprĂ©senter
 et les sermonner.


Ayant plus ou moins pris la place des Malek Boutih et Rachid Kaci qui semblent aujourd’hui vaquer Ă  d’autres occupations, Abd Al Malik remplit sa mission de « bon client Â» avec beaucoup de zĂšle. Toujours prĂȘt Ă  donner la rĂ©ponse prĂ©cisĂ©ment attendue par le journaliste bien-pensant [10], il commence Ă  faire l’unanimitĂ© dans tous les plateaux de tĂ©lĂ© – mĂȘme l’inimitable et incontournable Eric Zemmour a derniĂšrement [11] dĂ©clarĂ© son amour pour « le fond Â»(sic) vĂ©hiculĂ© par les textes du slammeur…

De tels soutiens devraient logiquement Ă©veiller des soupçons : comment ceux qui travaillent quotidiennement Ă  rĂ©activer et propager les discours les plus conformistes et les reprĂ©sentations les plus stĂ©rĂ©otypĂ©es de l’altĂ©ritĂ© pourraient-ils subitement admirer un artiste rĂ©ellement subversif [12] ?

Mais venons-en Ă  l’Ɠuvre. C’est le nouveau « titre-phare Â» de l’album d’Abd Al Malik, matraquĂ© un peu partout, et intitulĂ© :

« C’est du lourd Â» [13].

Un Grand Inquisiteur

Comme dans les films d’Arcady [14], l’humanitĂ© vue par Abd Al Malik se divise en deux catĂ©gories. Toute l’évocation des Ă©trangers et de leurs descendants est construite de maniĂšre binaire, autour d’une symĂ©trie :

« Je m’souviens (…) le pĂšre de Majid qui a travaillĂ© toutes ces annĂ©es de ses mains, dehors, qu’il neige, qu’il vente, qu’il fasse soleil, sans jamais se plaindre : ça c’est du lourd. Â»

« Et puis t’as tous les autres, qui se lĂšvent comme ça, tard dans la journĂ©e, qui se grattent les bourses, je parle des deux, celles qui font rĂ©fĂ©rence aux thunes, du genre “la fin justifie les moyens”, et celles qui font rĂ©fĂ©rence aux filles, celles avec lesquelles ils essaient de voir si y a moyen : ça c’est pas du lourd. Â»

Il serait tentant de seulement sourire de cette langue complĂštement boiteuse, dĂ©notant un profond mĂ©pris pour le segment de consommation visĂ©. On pourrait rire de ces formules moralisatrices – « Ă§a c’est du lourd ! Â», « Ă§a c’est pas du lourd ! Â», rĂ©Ă©critures en langue « jeune Â» et « peuple Â» de la « morale de papa Â» la plus ringarde : « bien ! Â», « pas bien ! Â» – reprises de maniĂšre anaphorique pour louer et blĂąmer divers comportements, modes de vie, positionnements sociaux, goĂ»ts ou dispositions [15]. On pourrait ironiser sur le simplisme, le manichĂ©isme et le rigorisme rabat-joie de ce prĂ©chi-prĂ©cha, surtout de la part d’un artiste qui ne cesse de se dĂ©marquer de « l’intĂ©grisme Â» et de se revendiquer d’un islam soufi « moderne Â» et « modĂ©rĂ© Â»…


Mais c’est la consternation qui l’emporte, lorsqu’on mesure Ă  quel point, comme chez un Houellebecq ou chez un Sarkozy, c’est la pensĂ©e la plus rĂ©actionnaire qui endosse les habits de la subversion [16].

Car les « Bons Â» qui nous sont donnĂ©s en exemple – les « Du-lourd Â», pour parler comme notre slammeur – sont ceux qui, comme « le pĂšre de Majid Â» (pourquoi « Majid Â», au fait ?) travaillent toute leur vie dans des conditions difficiles « sans jamais de plaindre Â». Devant certainement se considĂ©rer comme suffisamment gratifiĂ© d’avoir un travail, mĂȘme mal rĂ©munĂ©rĂ© et difficile, l’immigrĂ© doit se taire et courber l’échine – comme le bon Kada du film d’Arcady… Et surtout ne jamais se plaindre. C’est Madame Parisot qui va ĂȘtre contente : en nouveau troubadour de l’ordre libĂ©ral, Abd Al Malik renvoie du cĂŽtĂ© du Mal – pardon : du cĂŽtĂ© du « pas-du-lourd Â» – tout syndicalisme et toute contestation
 et pourquoi pas le Code du Travail lui mĂȘme
 [17]

Pour quelle raison avouable, prĂ©cisĂ©ment, les « pĂšres de Majid Â» devraient-ils forcĂ©ment accepter leurs conditions de travail difficiles – et mĂȘme, peut-ĂȘtre, s’estimer heureux (de vivre ?), y compris lorsqu’ils sont soumis Ă  des traitements humainement inacceptables ? Seraient-ils des ĂȘtres infĂ©rieurs dont la prĂ©sence mĂȘme en France serait seulement « tolĂ©rĂ©e Â» ?

Et que devient-on exactement si par malheur il nous prend l’envie de critiquer nos conditions de travail ?

La suite du texte nous le dit. Il qualifie – ou plutît disqualifie – l’autre groupe par l’expression cataphorique

« Et puis t’as tous les autres… Â»

Tous les autres ? C’est-Ă -dire tous ceux qui, contrairement au pĂšre de Majid, osent se plaindre ?

Qu’en est-il exactement de tous ceux-lĂ  ? Le verdict est sans appel : des fainĂ©ants, des sexistes, des nuisibles, qui

« se lĂšvent, comme ça, tard dans la journĂ©e… Â»

Ça ne vous rappelle rien ? La « France qui se lĂšve tĂŽt Â» opposĂ©e Ă  celle qui se lĂšve tard ? Qu’on se le dise, puisqu’Abd Al Malik le pense : quand un immigrĂ© ne trouve pas de travail, c’est parce qu’il refuse de se lever tĂŽt – et lĂ , c’est monsieur Sarkozy qui sera content [18].

On se souvient que Fadela Amara s’était dĂ©jĂ  illustrĂ©e dans cette fonction spĂ©cifique de « l’indigĂšne de service chargĂ© des affaires linguistiques Â», consistant Ă  traduire dans un « parler peuple Â», « jeune Â», « simple et funky Â», les plus vieilles antiennes du discours bourgeois le plus droitier. On se souvient de son « plan anti-glandouille Â», et de son immortel appel au prĂ©sident Sarkozy :

« La suppression de la carte scolaire, ça va foutre le bocson. Mais c’est ça qu’on attend dans les quartiers. Je vous le dis cash, monsieur le PrĂ©sident, allons-y Ă  donf Â».

Abd Al Malik remplit rigoureusement la mĂȘme fonction, en y ajoutant simplement quelques notes de musique.

Un Sganarelle libéral

Tel un Sganarelle soutenant vindicativement l’ordre Ă©tabli malgrĂ© sa condition subalterne, ou tel un Ă©lĂšve mĂ©diocre qui jouerait les fayots, Abd Al Malik parvient dans sa chanson Ă  rĂ©sumer, dans « la langue du pauvre Â» – ou plus exactement dans une version appauvrie de la langue du pauvre – tous les fondamentaux du discours sakozyste :

« Et puis t’as tous ces gens qui sont venus en France parce qu’ils avaient un rĂȘve, et mĂȘme si leur quotidien aprĂšs il a plus ressemblĂ© Ă  un cauchemar, ils ont toujours su rester dignes , ils n’ont jamais basculĂ© dans le ressentiment : ça c’est du lourd, c’est violent . Â»

Tout devient parfaitement explicite : c’est donc bien des immigrĂ©s qu’il est question – « tous ces gens qui sont venus en France Â». Et la leçon est simple : mĂȘme si votre vie est un « cauchemar Â», le seul moyen de « rester digne Â» rĂ©side dans le fait de ne jamais « basculer dans le ressentiment Â». Le ressentiment est par nature indigne.


Mais au fait, de quel ressentiment s’agit-il ? On reconnaĂźt ici, Ă©voquĂ©e indirectement, la cĂ©lĂšbre thĂ©matique de la « repentance Â», qu’Abd Al Malik aborde souvent de maniĂšre beaucoup plus explicite sur les plateaux tĂ©lĂ© : alors que personne ne se rĂ©clame explicitement d’un quelconque « ressentiment Â» envers quoi que ce soit, les immigrĂ©s ainsi que leurs enfants sont systĂ©matiquement accusĂ©s de vouloir en dĂ©coudre avec toute la communautĂ© nationale dĂšs lors qu’ils s’intĂ©ressent Ă  l’histoire ou qu’ils dĂ©fendent leur propre mĂ©moire ; et Ă  ce « ressentiment Â» diabolisĂ© on oppose l’oubli, l’ignorance, le mĂ©pris de l’histoire et de la mĂ©moire des dominĂ©s.

Il ne faut pas, nous dit en somme Abd Al Malik, aborder les sujets qui fĂąchent – c’est-Ă -dire rappeler la mĂ©moire des colonisĂ©s et des descendants d’esclaves. Ce serait tomber dans le « ressentiment Â», c’est-Ă -dire dans une focalisation nĂ©gative sur un malheur passĂ© avec un dĂ©sir de s’en venger… Un refus d’aller de l’avant… Une attitude menaçante – qui veut se venger, de quoi, et comment ? Si notre vie aujourd’hui est un « cauchemar Â», il ne faut surtout pas en vouloir Ă  qui ou quoi que ce soit, ce serait « indigne Â». Il ne faut pas rejeter nos propres faiblesses sur les autres


Qu’est-ce Ă  dire ?

« Je pense aussi Ă  ces filles qu’on a regardĂ© de travers parce qu’elles venaient de citĂ©s, qu’ont montrĂ© Ă  coup de tĂ©nacitĂ©, de force, d’intelligence, d’indĂ©pendance, qu’elles pouvaient faire quelque chose de leur vie, qu’elles pouvaient faire ce qu’elles voulaient de leur vie : ça c’est du lourd. Â»

Dans le monde d’Abd Al Malik, donc, comme disent les intĂ©gristes du libĂ©ralisme,

« Quand on veut, on peut Â».

Au lieu de basculer dans un ressentiment qui maintient les immigrĂ©s dans une infĂ©rioritĂ© bien mĂ©ritĂ©e, il faudrait plutĂŽt se mettre au travail, se prendre en main, faire preuve de « force Â», de « tĂ©nacitĂ© Â» et « d’intelligence Â». Toutes celles qui n’y arrivent pas ne doivent donc s’en prendre qu’à elles-mĂȘme : elles ont simplement manquĂ© de force, de tĂ©nacitĂ© et d’intelligence – et elles te remercieront sĂ»rement, Abd Al Malik, pour ce sĂ©vĂšre mais juste rappel Ă  l’ordre !

« Moi je pense Ă  celui qui se bat pour faire le bien, qu’a mis sa meuf enceinte, qui lui dit : j’t’aime, je vais assumer, c’est rien, c’est bien, qui va taffer, des fois mĂȘme pour un salaire de misĂšre, mais le loyer qu’il va payer, la bouffe qu’il va ramener Ă  la baraque, frĂšre, ça sera avec de l’argent honnĂȘte, avec de l’argent propre : ça, c’est du lourd. Â»

« Faire le bien Â» – formulation singuliĂšrement bigote – rĂ©siderait donc dans le fait d’accepter « un salaire de misĂšre Â», et ce uniquement parce que cet argent est« honnĂȘte Â» et « propre Â»… Mais est-il tellement « honnĂȘte Â» de n’accorder Ă  ses employĂ©s qu’un « salaire de misĂšre Â» ? Est-ce si « propre Â» ? Cette question n’intĂ©resse visiblement pas le poĂšte. Selon lui, nous devrions travailler uniquement pour travailler, parce que cela est « bien Â» en soi.


Mais de quel « Bien Â» s’agit-il ? Que sait Abd Al Malik du « Bien Â», exactement, pour le prĂȘcher avec une telle assurance ? Fait-il rĂ©fĂ©rence Ă  la vertu aristotĂ©licienne ou Ă  une quelconque « valeur travail Â»… ? Et si les conditions de travail sont intolĂ©rables ? Et si notre vie en devient cauchemardesque ? Est-ce toujours « faire le bien Â» que de se soumettre ainsi Ă  l’ordre libĂ©ral ? Le travail peut ĂȘtre nĂ©cessaire – pour vivre ou survivre – et mĂȘme dans certains cas Ă©panouissant, enrichissant, mais quand il ne prĂ©sente aucun intĂ©rĂȘt, en quoi est-il toujours « bien Â» de travailler, qui plus est pour un « salaire de misĂšre Â» ?

Par ailleurs, ce sont bien Ă©videmment les hommes qui sont tenus de « ramener la bouffe Ă  la baraque Â» pour nourrir leur « meuf enceinte Â» : drĂŽle de rĂ©partition des tĂąches…

Et les bourgeois dans tout ça ? Abd Al Malik ne les oublie pas, mais curieusement, c’est cette partie de la population qui semble accumuler le moins de dĂ©fauts. LĂ  oĂč les immigrĂ©s en prennent plein la gueule sur plusieurs paragraphes, les « bourgeois Â», eux, n’ont droit qu’à deux-trois lignes tout en nuances et circonvolutions :

« Mais t’as le bourgeois aussi, genre empruntĂ©, mais attention je n’gĂ©nĂ©ralise pas, je dis pas que tous les bourgeois sont condescendants, paternalistes ou totalement imbus de leur personne, parce que ça, c’est pas du lourd… Â»

Il ne faut pas gĂ©nĂ©raliser, donc. Curieusement, les immigrĂ©s n’ont pas bĂ©nĂ©ficiĂ© de cette excellente prĂ©caution mĂ©thodologique. Eux se sont, dans les couplets prĂ©cĂ©dents, divisĂ©s clairement en deux camps : les bons et les mauvais – et ça, dans le genre gĂ©nĂ©ralisation, « c’est du lourd Â»â€Š

Les bourgeois sont donc Ă©voquĂ©s en une phrase alambiquĂ©e, avec anacoluthe, instabilitĂ© syntaxique traduisant ici les contorsions du poĂšte voulant critiquer sans critiquer, dire du mal tout en disant du bien – bref : se soumettre en ayant l’air de se rĂ©volter… Le tout soutenu par une figure de correction :

« Attention, je ne dis pas que… Â»

En somme, les critiques qu’il formule, il ne les formule pas… La dimension critique reste donc pour le moins timide : pas de racisme, pas d’exploitation, pas de malhonnĂȘtetĂ©, comme c’était le cas cĂŽtĂ© immigrĂ©s. Mais simplement certains bourgeois qui n’acceptent pas de s’ouvrir complĂštement… La critique est Ă  ce point timide que lorsqu’on s’attendrait Ă  entendre enfin lĂąchĂ© le mot racisme , la phrase s’interrompt brusquement par une aposiopĂšse :

« Je veux juste dire qu’il y a des gens qui comprennent pas, qui croient qu’ĂȘtre français c’est une religion, une couleur de peau, ou l’épaisseur d’un portefeuille en croco. Ça c’est bĂȘte, c’est pas du lourd, c’est… Â»

Le silence qui suit est, involontairement, d’une remarquable Ă©loquence : comment dire mieux le vĂ©ritable interdit social qui pĂšse en France sur le mot racisme ? Comment dire mieux que, s’il est de bon ton de se dĂ©clarer, dans l’abstrait, farouchement antiraciste, il n’est en revanche pas question, dans une situation concrĂšte, de traiter quiconque de raciste ? Comment mieux dire, plus exactement, que celui qui s’aventure Ă  prononcer ce mot s’expose de maniĂšre quasi-systĂ©matique Ă  l’incrĂ©dulitĂ© et l’amusement s’il est le tĂ©moin blanc de l ’acte raciste (« Du racisme ? Ah oui, vraiment ? Tu crois ? Oooh, non, c’est pas si simple ! Â»), et s’il en est la victime non-blanche, Ă  une cinglante fin de non-recevoir (« Lui / elle, raciste ? Comment osez-vous ? Â») ? Comment dire mieux, pour ĂȘtre plus prĂ©cis, l’interdiction, pour celui ou celle qui subit le racisme, de simplement le dire, sous peine de se retrouver accusĂ© Ă  son tour – d’affabulation, de paranoĂŻa ou d’auto-complaisance dans la « victimisation Â» ?

Enfin, comment dire mieux que par ce silence tout ce qu’il y a chez Abd Al Malik de renoncement, d’abdication, de pure et simple reddition face Ă  l’oppresseur ?

Un Sganarelle nationaliste

« La France elle est belle, tu le sais en vrai, la France on l’aime, y’a qu’à voir quand on retourne au bled
 Â»


Qu’on se le dise : les « bons Â» immigrĂ©s aiment particuliĂšrement la France. Comme ses sources d’inspiration idĂ©ologique que sont sĂ»rement Gallo, Finkielkraut et Bruckner, Abd Al Malik fait l’apologie de la France qu’il aime, qu’il exalte et semble bien mettre au-dessus de toutes les autres nations. Loin de n’ĂȘtre qu’un territoire ou une abstraction dont les fondements historiques pourraient s’analyser rationnellement, le poĂšte nous invite, par une personnification un peu lourde, Ă  la considĂ©rer comme une entitĂ© aimable, qu’on se doit d’aimer pour elle-mĂȘme, de maniĂšre absolue et exclusive, quelles que ce soient les circonstances… MĂȘme si ses ancĂȘtres ont peut-ĂȘtre maltraitĂ© les miens, mĂȘme si elle peut aujourd’hui rendre nos vies cauchemardesques, nous nous devons de l’aimer toujours passionnĂ©ment [19]… Et si nous ne sommes pas contents,

« Y’a qu’à voir quand on retourne au bled… Â»

Quel bled ? Celui de mes parents ? Mon bled, n’est-ce pas la France ? Je ne suis donc pas un Français comme les autres ? Que suis-je alors ? Un indigĂšne ? Un allogĂšne ? Merci de me renseigner.

Et que devrait prouver cette comparaison avec « le bled Â» ?

LĂ , encore, ça ne vous rappelle rien ?

Ceci, par exemple : l’invitation faite par le secrĂ©taire d’État Azouz Begag aux jeunes de banlieue, pendant les Ă©meutes de novembre 2005, Ă 

« aller visiter leurs pays d’origine, pour voir ce que c’est que la vĂ©ritable misĂšre Â».

Ou bien ce rappel Ă  l’ordre adressĂ© en septembre 2003 par le ministre Xavier Darcos Ă  deux lycĂ©ennes musulmanes qui avaient commis cet insupportable affront de venir au lycĂ©e les cheveux couverts d’un foulard :

« Si l’on n’aime pas la RĂ©publique française, il faut aller ailleurs. Â»

Ou encore ceci :

« S’il y en a que cela gĂȘne d’ĂȘtre en France, qu’ils ne se gĂȘnent pas pour quitter un pays qu’ils n’aiment pas ! Â»

(Nicolas Sarkozy)

Ou encore ceci :

« La France, on l’aime ou on la quitte. Â»

(Jean-Marie Le Pen)

Il est vrai qu’Abdel Malik n’est pas aussi brutal et explicite. Il se contente d’en appeler Ă  l’évidence :

« Y’a qu’à voir Â»â€Š

Mais y’a-qu’-Ă -voir quoi ? La France n’est-elle belle que par rapport Ă  la laideur supposĂ©e des autres nations, ou plutĂŽt de certaines d’entre elles – et pas n’importe lesquelles ? Le chauvinisme et le racisme s’affichent ici de maniĂšre de plus en plus « dĂ©complexĂ©e Â». La beautĂ© de la France rĂ©side tout entiĂšre, si l’on Ă©coute Abd Al Malik, dans la beautĂ© de ses « visages qui s’entremĂȘlent. Â».

Pourquoi ? Les visages sont-ils tous laids en Afrique ? [20]

Soyons indulgents. MĂȘme s’il semble aimer la France par dessus tout, peut-ĂȘtre Abd Al Malik n’est-il tout simplement qu’un bon patriote… Mais pourquoi les immigrĂ©s et leurs enfants devraient-ils spĂ©cifiquement ĂȘtre de bons patriotes, alors que personne n’attend systĂ©matiquement ce sentiment d’un blanc ? [21] Cette attitude vis-Ă -vis des IndigĂšnes Ă©tait prĂ©cisĂ©ment celles des colonialistes,qui attendaient des SĂ©nĂ©galais et autres soldats MaghrĂ©bins plus de dĂ©vouement, d’abnĂ©gation et d’amour Ă  dĂ©fendre une nation qui les opprimait.

« Ensemble tout devient possible Â»

« Et quand t’insultes ce pays, quand t’insultes ton pays, en fait tu t’insultes toi-mĂȘme. Il faut qu’on se lĂšve, faut qu’on se batte dans l’ensemble, rien Ă  faire de ces mecs qui disent “Vous jouez un rĂŽle” ou “Vous rĂȘvez”, ces haineux qui disent “Vous allez vous rĂ©veiller”, parce que si on est arrivĂ©, si on est arrivĂ© Ă  faire front avec nos diffĂ©rences, sous une seule banniĂšre, comme un seul peuple, comme un seul homme, ils diront quoi tous ? Que c’est du lourd. Du lourd. Un truc de malade ! Â»

Le texte ne se contente donc pas de dĂ©signer des « gentils Â» – ceux qui acceptent de travailler pour un salaire de misĂšre sans rien dire, ramĂšnent de l’argent propre Ă  leur Ă©pouse et leur progĂ©niture et, quelles que soient leurs difficultĂ©s, aiment toujours la France parce qu’ils pensent que c’est dans ce pays que les visages sont les plus beaux… Dans le mĂȘme mouvement, il stigmatise (Ă  la maniĂšre d’Arcady, c’est-Ă -dire en mĂȘlant des comportements lĂ©gitimes – qui ne peuvent ĂȘtre illĂ©gitimes que pour des racistes – Ă  des Ă©lĂ©ments absolument et indiscutablement illĂ©gitimes) des ennemis de l’intĂ©rieur : ces Ă©trangers qui ne veulent pas se soumettre au libĂ©ralisme, qui refusent de sombrer dans le nationalisme le plus niais – et qui sont forcĂ©ment tous fainĂ©ants, nuisibles, sexistes, haineux et vendeurs de « ke-cra Â» [22]

Patrick Bruel et Richard Berry, les deux hĂ©ros d’Alexandre Arcady, formaient, comme l’indiquait le titre du film, une Union SacrĂ©e, rendue nĂ©cessaire par une Croisade contre le Mal Absolu (un État arabe du Moyen-Orient qui tentait de dĂ©tabiliser l’Occident). Pareillement, Abd Al Malik nous exhorte pratiquement Ă  prendre les armes, cette fois-ci contre un ennemi intĂ©rieur. Son vocabulaire devient martial (« faut qu’on se batte Â», « faire front Â», « sous une seule banniĂšre Â»…), le ton injonctif puis quasi prophĂ©tique, comparable Ă  celui du cĂ©lĂšbre « Ensemble tout devient possible Â» 
 de qui-vous-savez.


Dans la plus pure tradition de la prĂ©dication, le texte s’achĂšve par une adresse directe Ă  l’auditeur, interpellĂ© d’abord Ă  la seconde personne puis, lorsque la communion qu’il appelait de ses voeux s’est enfin rĂ©alisĂ©e (tous « sous la mĂȘme banniĂšre Â», « comme un seul homme Â»…), Ă  la premiĂšre personne du pluriel, avec un « on Â» (« on est arrivĂ©s Ă  faire front Â») opposĂ© Ă  un « ils Â» adverse (« Ils diront quoi, tous ? Â») que le texte ne permet pas de renvoyer Ă  d’autres qu’à :

- Â« tous les autres Â», ceux qui se lĂšvent tard et qui « se grattent les bourses Â»

- tous les « haineux Â», tous ceux qui « basculent dans le ressentiment Â», tous ceux qui, en objectant « Vous rĂȘvez Â» ou « Vous jouez un rĂŽle Â», affirment clairement leur refus de jouer le jeu de l’Union nationale.

Bref : ce sont bien ses frĂšres immigrĂ©s ou descendants d’immigrĂ©s qu’Abd Al Malik dĂ©signe ici comme l’ennemi intĂ©rieur. Il s’agit, tout au long du texte, de convaincre,conscientiser et sensibiliser l’auditeur quant Ă  l’existence d’un danger, et quant Ă  la nĂ©cessitĂ© de le combattre, ce qui constitue l’une des fonctions lĂ©gitimes de l’art (la fonction didactique, voire Ă©difiante), mais le contenu du message, l’identitĂ© de l’ennemi et la nature du combat posent un immense problĂšme :

- Dans le tableau qui est fait de notre si « belle Â» France, oĂč sont le chĂŽmage structurel, la dĂ©rĂ©glementation et la prĂ©carisation, la discrimination Ă  l’embauche, le harcĂšlement policier, l’incarcĂ©ration massive ?

- Parmi « tous les autres Â» dont il faudrait se mĂ©fier, se dĂ©fier et se dĂ©fendre, oĂč est le MEDEF ? Le Gouvernement ? Les MarchĂ©s financiers ? Les policiers violents ? Les patrons qui discriminent ? Les armĂ©es colonialistes ? Les politiciens vĂ©reux ? Les responsables politiques corrompus ?

Nulle part, et c’est tout le problĂšme. Tout le discours d’Abd Al Malik repose au contraire sur l’opposition manichĂ©enne entre une essence française immaculĂ©e, qui n’est qu’amour, gloire et beautĂ©, et une altĂ©ritĂ© menaçante qui n’est ni Ă©conomique, ni sociale, ni politique ou policiĂšre, mais uniquement Ă©thico-ethnique – au sens oĂč tout le mal qui ronge notre sociĂ©tĂ© est attribuĂ© Ă  une dĂ©gĂ©nĂ©rescence morale (laisser-aller, paresse, ressentiment, haine) affectant un segment ethnique bien particulier de la population, ou du moins une large fraction de ce segment ethnique (« tous les autres Â», opposĂ©s Ă  quelques individus singuliers : « ma mĂšre Â», « le pĂšre de Majid Â»,« celui qui se bat pour faire le bien Â»…).

Et en quoi consiste exactement cette dĂ©gĂ©nĂ©rescence morale ? Dans le simple fait de ne pas toujours accepter sans bruit et sans « ressentiment Â» la vie cauchemardesque et les salaires de misĂšre dont Abd Al Malik se fait le chantre …

Cette rhĂ©torique ne vous dit rien ?

Nous l’avons dĂ©jĂ  relevĂ©, tout au long de cette lecture : l’éloge de la « France qui se lĂšve tĂŽt Â» et qui « travaille plus pour gagner plus Â», le grand « Non Ă  la repentance Â», l’invitation Ă  « aimer la France Â» et Ă  la servir, le mythe du « Ensemble tout devient possible Â», ce sont tous les mots d’ordres sarkozystes qui se trouvent condensĂ©s dans ce slam. Abd Al Malik ne fait ici rien d’autre que donner, de ces mots d’ordre, une traduction littĂ©rale dans cette langue simplette et simpliste qu’avec un profond dĂ©dain on assimile Ă  la (bien plus riche et, pour le coup, bien plus diverse et variĂ©e) « langue des jeunes de banlieue Â».

Abd Al Malik, « traducteur attitrĂ© du prĂ©sident Sarkozy auprĂšs des populations indigĂšnes Â» ?

« Le Fadela Amara du slam Â» ?

À ces rĂ©fĂ©rents dĂ©jĂ  accablants, s’en ajoute malheureusement un autre, pour celles et ceux qui ont un peu de mĂ©moire. Car enfin, la coĂŻncidence est troublante : si l’on rĂ©sume le mouvement gĂ©nĂ©ral de « C’est du lourd Â», nous avons, dans l’ordre :

- une apologie du travail, d’abord, valorisĂ© abstraitement comme une vertu en soi (avec la dĂ©nonciation connexe de l’oisivetĂ© comme mĂšre de tous les vices et de toutes les misĂšres) ;


- puis une valorisation du modĂšle traditionnel de la famille, avec le mĂąle qui va travailler afin de rapporter de l’argent « propre Â» et ainsi nourrir sa femme enceinte ;

- et enfin une glorification et une exaltation de la patrie, derriĂšre laquelle tous sont sommĂ©s de s’unir, riches et pauvres, exploitĂ©s et exploiteurs main dans la main.

Travail, Famille, Patrie
 Du lourd, en effet.

Historiquement, politiquement, oui, sans conteste : c’est du lourd.

Et oui, assurĂ©ment, ce « truc Â» – je veux dire cette assimilation intĂ©grale de la francitĂ© la plus rĂ©actionnaire et raciste de la part d’un enfant d’immigrĂ© africain – est bel et bien, au sens littĂ©ral,

UN TRUC DE MALADE.




Source: Lmsi.net