Mars 6, 2022
Par Cerveaux Non Disponibles
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Ce texte a été écrit et publié en mai 2018 par un camarade d’origine russe, impliqué depuis longtemps dans les réseaux radicaux russes et ukrainiens, et ayant passé beaucoup de temps en Ukraine ces dernières années. A l’heure de la guerre, il nous permet de saisir avec plus de force encore ce qu’il se jouait déjà il y a 7 ans.

Par une chaude soirée de fin d’été à Kiev, un ami me raconta l’histoire de son grand-père. L’histoire se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale en Ukraine. Venant d’une famille paysanne, celui-ci se retrouva en zone occupée après une énième avancée des Allemands. Le grand-père voulait se battre contre les nazis. Encore fallait-il décider comment. Peu d’options s’offraient à lui : soit rester en territoire occupé et chercher à joindre un groupe de partisans, soit essayer de passer du côté de l’Armée rouge. Il opta pour les partisans. À un moment, il tomba sur une étrange brigade qui se battait contre les occupants. Comment le grand-père comprit qu’il s’agissait de makhnovistes? L’histoire ne le dit pas. Mon ami se souvient cependant du récit coloré de son grand-père qui décida immédiatement de prendre ses jambes à son cou, car « ceux-là » ne pouvaient qu’être battus par les nazis et les Rouges. Ses chances de survie dans une telle brigade étaient quasi-inexistantes.

Il s’agissait probablement de la brigade de Ossip Tsebry, un makhnoviste bien connu, ayant fui les bolcheviks en 1921 pour se réfugier en Europe. En 1942, il retourna en Ukraine avec le projet d’organiser la résistance contre les nazis et les bolcheviks avec des convictions anarchistes. On en sait aujourd’hui très peu sur le succès de cette entreprise, mais on sait que cette brigade a bien existé et qu’elle combattit les nazis, avant d’être défaite. Ossip se retrouva quant à lui en camp de concentration, mais fut libéré par les Alliés, ce qui lui permit d’échapper aux bolcheviks une fois de plus.

Pendant que nous étions en train de nous remémorer l’histoire d’Ossip, nous entrions dans l’automne de l’année 2014. La Russie avait déjà annexé la Crimée et était en train d’avancer ses bataillons vers le Donbass. À ce moment, nous n’aurions pas été étonnés si les tanks russes s’étaient dirigés sur Kharkov, Odessa, et même sur Kiev. Je revenais d’un voyage à Moscou et Saint-Pétersbourg. J’ai clairement compris là-bas que la société russe soutenait massivement l’invasion et qu’il ne fallait pas s’attendre à y voir surgir un mouvement anti-guerre.

Disons que la situation autour de nous devenait tendue, et notre discussion était quelque peu émotive.

Eaux troubles

À l’époque, les discussions du mouvement tournaient presque exclusivement autour du thème du fascisme et de l’antifascisme. Les autres lignes de séparation s’en trouvaient éclipsées. Dès le début du soulèvement ukrainien, la propagande russe – recyclant le vieux vocabulaire soviétique — proclama que tous ceux qui avaient fait partie du mouvement ne pouvaient être que des fascistes, des nazis et leurs complices. Après cela, les anarchistes et les gauchistes en Ukraine se mirent à vouloir prouver qu’en réalité, c’était le gouvernement russe qui était le plus fasciste d’entre tous. Les antifascistes de Russie, de Biélorussie, d’Ukraine, mais aussi d’Espagne, d’Italie et du Brésil déferlèrent soudainement vers le front, d’un côté ou de l’autre. Le plus souvent ils se retrouvèrent aux côtés de fascistes, qui se battaient aussi des deux côtés.

Les gauchistes occidentaux, séduits au départ par les images des vieux bus soviétiques de la Berkout (police spéciale ukrainienne) se consumant dans les rues glacées de Kiev, avaient soutenu Maïdan. Toutefois, après avoir appris que les drapeaux rouge et noir étaient aussi utilisés par les fascistes, la majorité d’entre eux changèrent leur fusil d’épaule et se mirent à soutenir le « soulèvement antifasciste » dans l’Est. Puis, un reportage de Vice montra que les soi-disant antifascistes pro-russes étaient en fait aussi des fascistes. Cela acheva leur confusion. Mais il n’y avait pas que les Occidentaux qui étaient déroutés. Même les anarchistes et gauchistes de la Russie voisine en vinrent à constamment vouloir déterminer qui était devenu fasciste et qui était un vrai antifasciste.

En fait, peu d’entre nous avaient une idée claire de ce qu’il fallait faire. Nous essayions de trouver des réponses là où l’on pouvait, entre autres dans le passé. Or, la réalité de la guerre et de la mobilisation générale qui l’accompagne n’était pas un objet d’analyse pour nous. Mis à part ceux qui venaient du Caucase, nous avions grandi en ne pensant pas que la guerre pouvait avoir lieu ici. Nous pensions que ces choses ne pouvaient se passer qu’en périphérie, dans un espace sur lequel nous ne pourrions avoir aucune influence.

La seule histoire de guerre que nous avions en Russie était un récit simple et massivement partagé : celui de la Seconde Guerre mondiale. Un récit qu’on pouvait peu remettre en question ou dispute; une histoire à la portée de tous, schématique et émotive – ce qui en fait un instrument si efficace pour unifier le peuple russe, lui donner un mythe et un sens à ses souffrances. Voilà pourquoi mon ami et moi tentions de nous souvenir de l’histoire des partisans d’Ossip, un récit passablement négligé et oublié.

Le combat des grand-pères

Notre génération, venue au monde à la fin de l’Union soviétique, se souvient encore du grand mythe de la guerre. Nous jouions souvent à la guerre étant enfants. Elle opposait toujours les nôtres et les Allemands, qu’on ne connaissait que par la télé et le cinéma. Les rues de mon quartier, construites dans les années 1980, portaient le nom de héros de la Seconde Guerre. On ne pouvait échapper à tous les monuments à la gloire de l’Armée Rouge et aux martyrs. Ma ville de naissance — Saint-Pétersbourg — est considérée comme une « ville héroïque ». Mon grand-père sortait parfois ses médailles de vétéran. Puis, dans les années 1990, la télévision s’est mise à montrer des gens habillés de camouflage, mitraillettes à la main. Mais je n’arrivais pas à associer ce que je voyais avec l’histoire de mon grand-père, les monuments ou les héros. La Seconde Guerre mondiale était sacrée, on en faisait des chansons et des films. Elle était de l’ordre du pur héroïsme. Alors que ce qu’on voyait à la télé était une boucherie sans nom.

Étonnamment, dans ce pays « qui a vaincu le fascisme », aucune théorisation sérieuse de ce qu’est le fascisme n’a vu le jour. Pour l’homme soviétique moyen, le fascisme signifiait tout simplement ce qu’il y a de plus abject, et par conséquent, l’ennemi absolu. Dans les goulags, les détenus se gravaient des svastikas sur la poitrine pour marquer leur refus du pouvoir soviétique et de son ordre, sans se considérer le moins du monde comme nazis. Les symboles n’étaient pas fixés de la même façon que dans l’univers occidental, et l’interprétation de la guerre relevait d’une logique différente.

En Union soviétique, on appelait cette guerre la « Grande Guerre patriotique », ce qui marquait déjà une différence avec l’historiographie occidentale. C’est une conception de la guerre comme éternelle défense de la « patrie », déjà utilisée à l’époque de l’invasion napoléonienne. Les efforts de mobilisation staliniens pendant la guerre reprirent le terme, traçant en outre un parallèle direct entre la guerre de résistance contre Napoléon en 1812 et celle d’Alexandre Nevski contre les chevaliers de l’ordre Teutonique en 1242 – une glorification de l’ordre féodal et aristocratique inimaginable quelques années auparavant. En ce temps de mobilisation générale, il fallait montrer que le Grand Peuple Russe, avec son histoire monumentale, était le seul en mesure d’écraser la peste fasciste et libérer l’Europe. Et plus la guerre s’enlisait, plus elle devenait non seulement une lutte contre l’idéologie fasciste, mais aussi un combat contre l’envahisseur qui voulait ruiner la Sainte terre russe.

Dans le contexte des répressions des années 1930, les déportations ethniques étaient massives. Elles se poursuivirent durant la guerre et furent dans bien des cas justifiés par des accusations de collaboration avec les nazis, portées sur des peuples entiers. Bien sûr, les historiens soviétiques aimaient donner en exemple des unités militaires « non-russes » ayant collaboré avec les Allemands, afin de renforcer la figure du traître à la Nation. Ils laissaient souvent de côté le fait que bien des « Russes ethniques » avaient aussi collaboré, espérant peut-être ainsi se libérer du joug stalinien. Cette historiographie a largement contribué à justifier la politique coloniale de l’URSS et les répressions ethniques.

Mais surtout, ce révisionnisme soviétique, puis russe, contribua à construire une équivalence entre le peuple russe et l’antifascisme. Être Russe en est venu à signifier, par essence, être antifasciste. Conséquemment, être contre les Russes, c’est être fasciste. Cette logique du chantage, où être un vrai Russe demande une allégeance aux structures du pouvoir central, fit en sorte que toute manifestation ou toute critique contre ce pouvoir pouvait rapidement être recadrée dans cette alternative simpliste: soit Russe, soit fasciste.

Selon cette logique, les pertes humaines incalculables ne pouvaient pas être attribuées aux erreurs tactiques des dirigeants soviétiques, ni au manque de préparation et au rapport je-m’en-foutiste à la vie de leurs sujets, mais devaient être considérées comme un martyr nécessaire. Cette idée s’accordait tellement bien avec l’image de la mission presque divine du peuple russe; c’est-à-dire celui qui a pris sur lui les souffrances des autres et qui a sauvé l’Europe d’afflictions quasi-eschatologiques.

Les antifas en Russie et l’antifascisme d’État

C’est ainsi que la compréhension de l’antifascisme en Russie passe, davantage qu’en Europe, par le prisme de l’histoire de la Grande Guerre patriotique.

Bien qu’il ait perdu de sa vigueur ces dernières années, le mouvement antifasciste russe était, au milieu des années 2000, une force de mobilisation significative pour une bonne partie de la jeunesse. Sous l’appellation « antifa » se retrouvaient des militants de tendances très différentes. La seule chose qui semblait les unir était la volonté — certes esthétiquement sublime, mais parfois éthiquement discutable — d’en découdre enfin avec ces « foutus fascistes ».

Plus forte était la volonté pratique de « casser la gueule » de la droite, moins ils arrivaient à proposer une analyse sérieuse du fascisme. Ces antifas pouvaient qualifier de « fascistes » n’importe qui qui ne leur plaisait pas. Ainsi pour les bandes de jeunes originaires du Caucase qui, en plus d’être des concurrents dans l’hégémonie de la rue, refusaient de s’intégrer et de reconnaître la supériorité de la culture russe dans les villes « naturellement » russes. « Le racisme noir » ou « le fascisme du Caucase » sont vite devenues des expressions largement acceptées dans ces milieux.

Une partie significative du mouvement antifa n’hésitait pas à se qualifier de « patriotes russes », alors que les nazis étaient accusés d’être des « Russes tarés » ayant renié leurs racines. Dans une des chansons les plus écoutées de ces milieux, le refrain clamait fièrement « C’est moi le vrai Russe/ Toi t’es qu’une pute nazie ».

À l’origine de ce phénomène, il y avait manifestement un contre-récit historique. Sauf à de rares exceptions, les antifas se contentaient de reprendre les mêmes mantras sur le caractère « antinaturel » du nazisme au sein même du pays qui a vaincu le fascisme, où chacun se vante d’avoir un grand-père qui a été à la guerre.

Développer d’autres discours et d’autres représentations aurait couru le risque de se séparer de la base des « gens ordinaires », disaient-ils. Pire : ils essayaient autant que possible de paraître comme de tels gens ordinaires et ne pas renvoyer une image marginale, prétendant ainsi au rôle d’une avant-garde militante de la portion « saine » de la société russe. Cette stratégie populiste n’était pas une question, mais une évidence. Rien d’étonnant donc qu’avec le temps, plusieurs d’entre eux devinrent des sympathisants des idées impériales — certains allèrent même défendre le « monde russe » jusqu’au Donbass !

Le printemps russe contre Maïdan

Le mouvement de l’hiver 2014 en Ukraine était profond et de longue haleine. Lorsque le président Ianoukovitch s’enfuit, la majorité des participants de Maïdan se disaient prêts à rester dans la rue pour continuer la « Révolution de la dignité », nom qu’on donnait au mouvement en Ukraine.

Le régime de Vladimir Poutine, quant à lui, se retrouvait dans une position délicate. La crise économique perdurait depuis 2012 et son gouvernement était encore ébranlé par les manifestations de 2011-2012. Ce genre de soulèvement à sa porte, particulièrement un mouvement victorieux, n’avait rien pour lui plaire. Le régime trouva rapidement une façon ingénieuse non seulement de créer une unité interne, mais aussi de délégitimer tout soulèvement et toute résistance. Les événements de Maïdan n’étaient pas encore terminés que la Russie annexait la Crimée, créant de facto une guerre là où il n’y avait eu qu’un soulèvement « populaire ». Le régime de Poutine montrait ainsi aux peuples voisins comment les soulèvements ont pour effet d’affaiblir une nation, en faisant une proie facile pour l’annexion de puissances étrangères.

L’annexion de la Crimée suscita une vague spectaculaire du soutien au régime de Poutine dans les sondages. Territoire-clé dans l’identité impériale russe, la Crimée était considérée, depuis l’indépendance de l’Ukraine, le 24 août 1991, comme la première sur la liste des territoires à récupérer. Krimnash (« la Crimée est à nous ») est vite devenu un mème viral et la base d’un nouveau consensus impérial.

C’est à ce moment que sont apparus deux nouveaux slogans, dont peu de gens se souviennent aujourd’hui — Le « Printemps russe » et le « Monde russe ». Le Printemps russe se voulait une référence sarcastique aux Printemps arabes. Ces derniers, déclaraient le plus sérieusement du monde les idéologues russes, n’avaient été que des opérations de la CIA dirigées contre des dirigeants légitimes. Le Printemps russe, par contraste, était un mouvement authentique de populations russes qui avaient voulu se rattacher à l’État russe en vue de ressusciter le « Monde russe ».

Comme toute idée populiste, ce Monde Russe était présenté comme quelque chose qui allait de soi, sans besoin d’aucune justification : il était tout à fait naturel que des russophones expatriés aient envie d’être annexés à leur mère patrie. Dans cette opération discursive habile, ce n’est pas l’empire qui envahit ou reprend des territoires, mais bien les populations elles-mêmes qui se libèrent d’un gouvernement ennemi – soutenu par la force impériale occidentale – et retournent à leur berceau. De la même façon que l’Armée rouge n’a jamais occupé de nouveaux territoires en Europe et en Asie Centrale pendant la Grande Guerre patriotique, mais a simplement libéré ces peuples du joug du fascisme.

Ainsi, la Crimée avait tout simplement « réintégré sa patrie », et l’on souligna à grands traits combien cette annexion correspondait à la volonté de sa population, qui ne pouvait être qu’exclusivement russe. Les Tatars de Crimée, qui étaient bien organisés politiquement et qui avaient protesté contre l’annexion, entre autres en boycottant le nouveau pouvoir, ont été soit ignorés ou bien présentés comme des traîtres. Après l’occupation, tous ceux qui n’étaient pas pro-russes — les activistes, les anarchistes, les membres d’associations un tant soit peu politiques — ont tous dû fuir. Certains ont été emprisonnés, certains ont tout bonnement disparu. Toute activité politique publique est devenue inimaginable. Il s’agit de la Russie, après tout – et la Russie, c’est la guerre.

Le soulèvement populaire antifasciste

Pour donner une apparence de mouvement populaire à l’occupation de la Crimée et du Donbass, différentes tactiques ont été utilisées. En Crimée, où la Russie possède d’importantes bases militaires, il a suffi de quelques jours pour déployer des soldats à travers toute la péninsule. Ceux-ci ont rapidement pris d’assaut les infrastructures les plus importantes, notamment l’aéroport. Puis ils adoptèrent une posture d’observateurs, se présentant comme des « gardiens de la paix » qui seraient seulement là pour s’assurer que le mouvement populaire se déroule de manière sécuritaire et pour empêcher que les populations russes ne soient attaquées en réponse.

Dans un jeu de miroir déconcertant, les forces pro-russes se mirent à copier les tactiques de Maïdan. Dès les premiers jours de l’annexion, on créa les « Forces d’autodéfense de la Crimée », sur le modèle des groupes d’autodéfense de Maïdan. Dans la version officielle, ces forces étaient organisés par des locaux, qui souhaitaient défendre leurs villes contre les hordes de nazis venant de Kiev, déterminés à agresser les Russes vivant en Crimée. On a évidemment vite prouvé que ces milices étaient contrôlées par des officiers russes et étaient surtout composés de petits bandits locaux et des militants rouges-bruns venus de Russie. Dans les faits, ces groupes « populaires » agissaient de concert avec l’armée russe. Lors de leurs opérations, les civils faisaient tout le travail visible, donnant ainsi l’image d’une authentique révolte populaire. Mais les soldats russes n’étaient jamais très loin et restaient prêts à intervenir, dans le cas où les pro-Ukrainiens ou l’armée ukrainienne auraient répliqué. Cette tactique contribua à diffuser l’image d’une annexion pacifique et volontaire.

Les bases de cette stratégie de communication furent jetées pendant le mouvement de Maïdan, alors qu’un mouvement de réaction anti-Maïdan s’installait dans les centres urbains de l’est de l’Ukraine. Au cœur de ce mouvement se trouvaient des groupes pro-russes, souvent proches d’idées impérialistes russes. Le mouvement anti-Maïdan se qualifia lui-même très vite de mouvement « antifasciste », reprenant pour son compte les principaux clichés de la propagande russe. Son discours était évidemment aux antipodes de celui de Maïdan : rejoindre la Russie, réinstaller Ianoukovitch au pouvoir, défendre les valeurs conservatrices, célébrer la Berkout et faire ouvertement appel à une intervention des forces armées russes. Bien entendu, il y avait aussi beaucoup de gens ordinaires qui participaient à leurs manifestations, pensant sincèrement que les nazis, unis aux homosexuels et aux services secrets américains, auraient pris le pouvoir à Kiev.

Anti-Maïdan se présentait au début comme une révolte contre Maïdan et ses méthodes. Un mouvement de rue contre un autre, des manifestations contre d’autres manifestations, des prises de bâtiments administratifs contre d’autres occupations, une violence constituante contre une autre. Cependant, la réalité des deux mouvements était on ne peut plus différente. À Donetsk et Lughansk, anti-Maïdan agissait avec la bénédiction de la bureaucratie locale, de la police et du crime organisé. Alors que Maïdan se faisait réprimer, les anti-Maïdan avaient carte blanche, et les pro-russes purent facilement occuper des immeubles officiels et se procurer des armes. Des « Assemblées populaires », contrôlées par des militants armés, élurent des « représentants populaires ». On proclama des Républiques populaires qui appelaient l’armée russe en renfort. Puis on organisa des référendums sur le rattachement à la Fédération de Russie : c’est là que se termina le soi-disant soulèvement et que débuta une toute autre vie quotidienne dans les territoires « libérés ». Dans les faits, comme en Crimée, les rôles-clés dans les institutions de ces nouvelles républiques étaient occupés par des officiers des forces spéciales envoyés par Moscou.

Rappelons que dans les premiers temps, lorsque les manifestants ordinaires se faisaient face dans la rue, ils réalisaient souvent qu’ils avaient en commun plus qu’ils ne le pensaient. À Kharkov, les rassemblements pro-Maïdan et anti-Maïdan se tenaient face à face sur la Place de la Liberté. Maïdan invita ses opposants à venir expliquer leurs récriminations au micro. Quelques-uns d’entre eux décidèrent, sur le coup, de changer de camp. Bien sûr, cela n’avait rien pour plaire aux nationalistes radicaux des deux côtés, ni aux organisateurs russes de l’anti-Maïdan. Ces derniers cherchaient à créer une image d’un vrai soulèvement, avec ses martyrs, au lieu de quoi ils avaient des réunions interminables et des pourparlers qui donnaient lieu à une certaine fraternisation. En outre, les deux mouvements prétendaient à l’hégémonie dans la rue, qui devait démontrer lequel des deux était réellement un mouvement « populaire ». Ainsi, les accrochages et les provocations devenaient inévitables et de plus en plus violentes. Après les événements du 2 mai 2014 à Odessa (incendie de la Maison des syndicats, ayant causé la mort de 42 militants pro-russes) et le début des combats dans l’Est, les protestations dans la rue cessèrent presque totalement et nombre d’organisateurs de l’anti-Maïdan s’exilèrent en Russie ou à l’Est, dans les Républiques populaires nouvellement créées.

Néanmoins, le projet de fonder la Novorossia (la partie de l’Ukraine qui serait essentiellement russe et qui devrait être réunifiée avec la Russie), tomba assez rapidement à l’eau. La tentative de reproduire les scénarios de Lughansk et Donestk, malgré tout le soutien financier dont elle bénéficia en Russie, se solda par un échec. Mais le récit du soulèvement populaire, pour sa part, resta en circulation dans la population. En faisant recours au schéma familier du Printemps russe, on qualifia le soulèvement du Donbass d’« antifasciste ». Personne en Russie ne semblait gêné du fait qu’à la tête du soulèvement se trouvaient des officiers fraîchement débarqués de Moscou. Après tout, ils continuaient la mission du NKVD et de l’Armée russe : sauver le peuple du fascisme et des machinations de l’Occident. Le concept de l’antifascisme devint la clé de voûte qui permettait de faire le pont entre l’Empire monarchique, les bolcheviks et la puissance de l’État russe – une puissance mondiale qui continue de se renforcer malgré les intrigues de ses ennemis.

Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que la guerre en Ukraine n’ait pas suscité de grandes protestations en Russie. Au contraire, les rues furent rapidement envahies de tentes montées par des associations de solidarité avec le Donbass pour collecter, sur une base soi-disant volontaire, argent et biens pour soutenir les milices populaires. Le 9 mai, jour de la Victoire de la Grande Guerre Patriotique, donna lieu à d’imposantes parades, avec feux d’artifice, défilés populaires, enfants habillés en soldats de l’Armée rouge, et autocollants « À Berlin, à Kiev, à Washington! », adossés à « Merci grand-père pour la Victoire » … Le conflit ukrainien s’intégra le plus naturellement du monde au récit national russe.

Après 2014

Comme presque tous les soulèvements contemporains, Maïdan prit par surprise les anarchistes, les gauchistes et les milieux politiques en général et ce, des deux côtés de la frontière. Historiquement, les milieux radicaux russes, ukrainiens et biélorusses ont toujours été très proches, entretenant de nombreux contacts. Entre toutes les situations, l’Ukraine était considérée comme la moins mauvaise, jouissant de plus de liberté – c’est-à-dire d’un peu moins de répression. Mais la réalité sociale ukrainienne n’en était pas moins cruelle : Ianoukovitch tentait de concentrer toutes les ressources et les pouvoirs entre ses mains, et resserrait les boulons des libertés civiles tout en imposant des réformes néo-libérales. Lorsque nous nous retrouvions entre camarades des différents pays, nous plaisantions que bientôt l’Ukraine deviendrait la Russie, la Russie, la Biélorussie et la Biélorussie, la Corée du Nord. Il semblait que tout ne pouvait qu’aller de mal en pis. Si quelqu’un avait prophétisé au jour de l’an 2014 que Maïdan deviendrait l’un des soulèvements les plus importants des dernières décennies en l’Europe de l’Est, il aurait été accueilli par des éclats de rire.

Au départ, une bonne partie des milieux de l’extrême-gauche en Ukraine ne croyaient pas aux perspectives ouvertes par ce mouvement. Quelques-uns se souvenaient encore de l’échec du mouvement anti-corruption de 2004, qui n’avait abouti qu’à un léger remaniement du personnel politique, et ne voyaient dans les manifestations de 2014 que des « pièges à cons ». D’autres, au contraire, ne voulaient pas s’embarrasser de tant d’analyses, et considéraient simplement qu’il est important de prendre part à toute initiative populaire. Et Maïdan était effectivement — dans l’expérience, du fait de son esthétique et par sa composition — un tel soulèvement « populaire ».

La majorité d’entre nous n’arrivaient pas à cesser de tergiverser. La présence de slogans vaseux sur le rattachement à l’Union européenne, la participation de la droite et des néonazis, tout cela nous mettait mal à l’aise. Bien que l’extrême-droite n’arrivait pas à dicter ses directions au mouvement, elle était manifestement la frange la mieux organisée et n’hésitait pas à exclure ses ennemis. Ce qui jouait pour elle, c’était aussi le fait que toute la symbolique de la gauche était unilatéralement perçue par Maïdan comme un rappel de l’URSS, et en cela impérialiste et rattachée au régime de Ianoukovitch. Pour leur part, les franges anarchistes et radicales n’étaient pas assez nombreuses ni organisées pour participer au mouvement en tant que groupe distinct.

À la fin décembre 2014, le mouvement, qui était alors devenu massif, semblait néanmoins à court d’idées et condamné à devenir un simple campement dans le froid et l’ennui. Mais à la mi-janvier, le président décida soudainement de durcir la répression et passa des lois d’exception. La police attaqua violemment l’occupation, faisant plusieurs victimes. Après ces attaques, la situation changea radicalement : il s’agissait à présent d’une lutte contre une véritable dictature. Laissant de côté leurs doutes, les milieux radicaux s’investirent corps et âmes dans le mouvement.

Ils furent rapidement rejoints par des camarades venant de pays voisins. Nous avons vu de nos yeux comment la soi-disant russophobie de Maïdan avait été inventée de toutes pièces par les médias russes. Sur les barricades, personne ne se gênait pour parler russe, même avec un accent de Moscou. Au pire, les gens plaisantaient que vous pouviez être un espion — mais ajoutaient aussitôt: « On se reverra sur les barricades à Moscou et on dégagera Poutine aussi! ».

Maïdan grandit par vagues, en prenant une forme de plus en plus radicale alors que davantage de gens s’y plongeaient. Autour des occupations, on construisait les infrastructures nécessaires au maintien de la lutte : cuisines en plein air, hôpitaux, ateliers d’arts martiaux, réseaux de transport et de distribution. Il y eut même des tentatives de faire émerger des structures décisionnelles similaires aux assemblées ou aux soviets, sans qu’elles aient assez de temps pour vraiment s’enraciner. Car la Berkout se mit tout à coup à tirer – souvent à balles réelles – sur les manifestants de Kiev. Par suite de quoi l’insurrection gagna tout le pays, occupant les bâtiments, et affrontant la police. Le régime s’essaya à une dernière offensive, mais surestima ses forces : Ianoukovitch dut déposer les armes et s’enfuit en Russie.

En apparence, Maïdan avait gagné. Quantité de gens en Ukraine avaient acquis une précieuse expérience d’auto-organisation et savaient dorénavant comment tenir la rue. Cette expérience paraissait une réussite, et les sacrifices ne semblaient pas avoir été vains. Les gens sentaient que le jeu s’était inversé et qu’ils pouvaient désormais dicter leurs conditions au pouvoir.

Cependant, parmi les cercles anarchistes et gauchistes, l’euphorie s’est vite dissipée. Grâce aux efforts, pourtant opposés, des médias ukrainiens et russes, l’extrême-droite réussit à donner l’image qu’elle avait formé l’avant-garde radicale de Maïdan. Une partie de ceux que l’on venait tout juste d’affronter hier dans la rue obtinrent tout à coup des postes dans les nouvelles structures de pouvoir. Peut-être voulaient-ils régler de vieux comptes ? Chez plusieurs d’entre nous, la joie fut vite remplacée par la panique.

Pour le nouveau pouvoir ukrainien, cette guerre était certes difficile, mais elle s’avérait également une occasion inespérée de gonfler ses forces. L’énergie qui était née à Maïdan fut vite canalisée vers l’assistance volontaire à l’armée ukrainienne. Cette armée faible et à moitié ruinée n’était manifestement pas en mesure de faire face à l’armée russe. Ainsi apparurent les bataillons de volontaires, qui absorbaient d’ailleurs certains éléments des forces d’autodéfense de Maïdan. Désormais, défendre la « Révolution de la dignité » ne signifiait plus se retrouver sur les barricades à Kiev, mais sur le front. Et soudain, le mouvement s’éteignit complètement : on ne proteste pas alors que le pays est en guerre.

Quant à la gauche russe, elle se joint au concert de la propagande d’État et se mit à critiquer vivement le fascisme ukrainien. Des personnalités connues de la gauche radicale, comme Boris Kagarlitsky, se mirent à décrire les nouvelles républiques du Donbass comme le fruit d’un soulèvement antifasciste prolétarien. On pouvait désormais voir ces intellectuels boire du thé avec les nationalistes russes à un sommet pour le Monde russe en Crimée. Les plus jeunes et les plus actifs se portèrent volontaires pour partir à la guerre, bombarder des villages, ou à tout le moins prendre quelques photos glorieuses, kalachnikov à la main. D’autres s’improvisèrent journalistes de guerre en accompagnant des brigades du Donbass comme la brigade Prizrak, dont le chef, après avoir réuni quelques néonazis de renom, appela à violer les femmes qui ne respectaient pas le couvre-feu. Tout ceci ne semblait pas troubler la gauche, aussi longtemps que ces milices continuaient à brandir les drapeaux rouges, à reprendre les chants de la Grande Guerre patriotique, agrémentés d’histoires de soldats ukrainiens entraînés par l’OTAN et d’images d’enfants tués. Une portion de la gauche occidentale se trouvait pour sa part en terrain connu, pouvant se complaire dans le récit d’une nouvelle guerre froide contre l’impérialisme américain en menant des campagnes de support pour les « antifascistes du Donbass ».

Après le choc des premiers mois, la majorité des milieux radicaux en Russie se désintéressa progressivement de cette situation décidément trop complexe. Ou bien la question de la guerre ne les concernait pas, ou encore ils n’y pouvaient rien. Simultanément, une nouvelle vague de répression secoua la Russie, dans le contexte d’un soutien populaire inouï à l’égard de Poutine. Il y avait de moins en moins d’initiatives politiques publiques, et plusieurs se tournèrent vers des projets matériels, autant des coopératives que des maisons d’édition. D’autres choisirent d’émigrer, vers l’intérieur du pays ou à l’étranger.

En revanche, les milieux radicaux ukrainiens poursuivirent la lancée de Maïdan. Mais les choses bougeaient vite. Les sous-cultures antifa et hardcore s’alignaient en général vers des positions de plus en plus nationalistes et patriotiques. Les milieux anarchistes n’étaient pas épargnés non plus. Les « nationalistes autonomes » du groupe Autonomous Resistance, qui avaient été présents sur les barricades de Maïdan, prônaient désormais l’idée d’un nationalisme des peuples opprimés, entendu comme un mélange d’anti-impérialisme et d’idées issues de la nouvelle droite. Selon leur logique, la nation et la classe ne sont qu’une seule et même chose, la guerre contre la Russie incarnant le combat d’un peuple opprimé contre l’impérialisme. Beaucoup suivirent une pente similaire. En voulant démasquer le caractère fasciste de l’État russe, ils se retrouvaient à supporter l’armée ukrainienne; en appelant à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, ils se faisaient le miroir de la propagande russe et se mettaient à accuser de fascisme quiconque critiquerait la position du gouvernement ukrainien.

Une partie du mouvement ukrainien, se référant toujours à la Seconde Guerre mondiale, se dit qu’il valait mieux s’unir avec le dernier des démons pour combattre le Mal absolu, c’est-à-dire la Russie. Cette collaboration de la dernière chance impliquait de soutenir l’armée ukrainienne, les bataillons de volontaires et le gouvernement ukrainien. Une partie de nos ex-camarades décida d’aller combattre les pro-russes, ou soutenaient une telle décision. Évidemment, personne ne voulait devenir la chair à canon des capitalistes et de l’État. Certains estimaient cependant que se battre du côté ukrainien était la seule manière de résister à l’invasion des bataillons russes et au régime de Poutine. Les plus naïfs voulaient croire à l’imprévisibilité révolutionnaire du « peuple » et pensaient pouvoir faire de l’agitation anarchiste parmi les combattants et les soldats, jusqu’à ce qu’ils retournent leurs armes contre leurs vrais oppresseurs. Certains y allèrent par simple désœuvrement, les plus cyniques y voyant une occasion d’« acquérir une expérience de combat ». Le support à la lutte armée engendra une véritable fascination pour le domaine militaire; une partie du mouvement semblait complètement hypnotisée par tout ce camouflage et ces mitraillettes.

Bientôt, il était rendu périlleux d’aborder le sujet de la guerre. La propagande ne faisait pas seulement des ravages en Russie, mais aussi en Ukraine. Là-bas, les discours antimilitaristes étaient associés aux pro-russes, et dénoncer la guerre pouvait rapidement entraîner l’accusation d’être un agent de Poutine. D’autant que tenir un discours public contre la conscription était devenu une infraction pénale.

Bien des gens se sentaient simplement fatigués de ces conflits, et quittèrent simplement le mouvement. La crise économique ukrainienne faisait pression et forçait les gens à travailler plus ou à se débrouiller avec ce qu’ils avaient sous la main. Alors que l’énergie de Maïdan continuait encore d’alimenter des projets autonomes, cette stagnation frappa le mouvement de plein fouet, précisément au moment où la société ukrainienne était en crise et que le gouvernement n’avait pas encore repris le contrôle de la situation.

D’autres histoires

Rétrospectivement, il semble que le mouvement ne soit pas parvenu, ni en Russie ni en Ukraine, à mettre un frein à la montée du nouveau consensus impérial-populiste. Pour cela, il faut blâmer non seulement notre faiblesse, mais aussi la façon dont nous avons généralement défini nos priorités ces dernières années.

Trop occupés à combattre les fascistes dans la rue, nous avons négligé de développer une analyse en profondeur de ce qu’est le fascisme et avons échoué à proposer une autre version historique de la Seconde Guerre mondiale. Au niveau des rituels et des symboles, nous avons fini par suivre la version avancée par l’État russe : le mythe de l’unité du peuple soviétique contre le fascisme. Les récits des autres expériences ayant confronté à la fois le nazisme et le stalinisme sont demeurés marginaux, comme ceux qui concernent le mouvement des partisans qui rejetaient la direction de l’Armée rouge. Nous avons également accordé trop peu d’attention aux conflits des simples travailleurs et paysans face au stalinisme, ou encore aux insurrections dans les goulags pendant la guerre.

D’un autre côté, il nous faudrait penser à nouveaux frais le caractère colonial de l’Empire russe et soviétique. Les conflits armés dans les zones éloignées sont si vite oubliés. Même les guerres en Tchétchénie ou dans le nord du Caucase, qui avaient été si importantes pour les anarchistes du début des années 2000, ont été négligées par les générations suivantes. Nous manquions cruellement des structures internes nécessaires pour transmettre ces expériences et leurs apprentissages.

Il n’est donc pas étonnant que le mouvement ait été pris au dépourvu lorsque la guerre en Ukraine a éclaté. Nous n’avions pas tenu compte du fait que la Russie est continuellement en guerre quelque part dans le monde. Et maintenant cette guerre est à nos portes, et atteint nos proches, amis et camarades. Nous ne savons plus sur quel terrain commun maintenir des liens forts entre nos mouvements, au moment où nous en aurions le plus besoin.

Il nous semblait, Russes et Ukrainiens, que nous vivions pratiquement dans le même espace, avec un passé et un présent très proche. Nous partagions nos expériences et nos ressources pour nous battre contre les mêmes maux. Toutefois, lorsque nos États entrèrent en guerre, en s’alimentant des mythes de notre passé commun, nous n’avons pas su y résister. Plus ils essayeront de mobiliser les morts pour nous diviser, plus nous devrons montrer que l’histoire ne se réduit pas à celle qui est écrite par les vainqueurs et qu’en aucun cas nous ne devrions nous y référer pour faire nos choix. Nous avons une histoire à raconter, au-delà des mythes impériaux, peu importe la forme qu’ils revêtent. Car seule cette histoire révolutionnaire saura nous tenir chaud au milieu de ce trop long hiver.




Source: Cerveauxnondisponibles.net