Juillet 6, 2022
Par Debunkers De Hoax
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Un texte nommĂ© « Baisse du QI, appauvrissement du langage et ruine de la pensĂ©e
 Â» tourne depuis 2019, regrettant le manque de vocabulaire des jeunes. Sous une apparence de bon sens, il se fait le relais d’une panique morale assez courante ces derniĂšres annĂ©es.

Nous avions dĂ©jĂ  abordĂ© la question du lien entre QI et racisme, ici il s’agira d’aborder le lien entre QI et genre, Ă©criture inclusive. Des thĂ©matiques qui ont en commun d’ĂȘtre les obsessions du camp rĂ©actionnaire.

Un texte sur le QI

D’abord, voyons le texte en question. Il vient de Linkedin, mais nous avons choisi de reprendre une version « copypasta Â» disponible sur Facebook..

Baisse du QI, appauvrissement du langage et ruine de la pensée

« La disparition progressive des temps (subjonctif, passĂ© simple, imparfait, formes composĂ©es du futur, participe passé ) donne lieu Ă  une pensĂ©e au prĂ©sent, limitĂ©e Ă  l’instant, incapable de projections dans le temps. La gĂ©nĂ©ralisation du tutoiement, la disparition des majuscules et de la ponctuation sont autant de coups mortels portĂ©s Ă  la subtilitĂ© de l’expression. Supprimer le mot ‘’mademoiselle’’ est non seulement renoncer Ă  l’esthĂ©tique d’un mot, mais Ă©galement promouvoir l’idĂ©e qu’entre une petite fille et une femme il n’y a rien.
Moins de mots et moins de verbes conjuguĂ©s c’est moins de capacitĂ©s Ă  exprimer les Ă©motions et moins de possibilitĂ© d’élaborer une pensĂ©e.
Des Ă©tudes ont montrĂ© qu’une partie de la violence dans la sphĂšre publique et privĂ©e provient directement de l’incapacitĂ© Ă  mettre des mots sur les Ă©motions.
Sans mots pour construire un raisonnement la pensée complexe chÚre à Edgar Morin est entravée, rendue impossible. Plus le langage est pauvre, moins la pensée existe.
L’histoire est riche d’exemples et les Ă©crits sont nombreux de Georges Orwell dans 1984 Ă  Ray Bradbury dans Fahrenheit 451 qui ont relatĂ© comment les dictatures de toutes obĂ©diences entravaient la pensĂ©e en rĂ©duisant et tordant le nombre et le sens des mots. Il n’y a pas de pensĂ©e critique sans pensĂ©e. Et il n’y a pas de pensĂ©e sans mots. Comment construire une pensĂ©e hypothĂ©tico-dĂ©ductive sans maĂźtrise du conditionnel ? Comment envisager l’avenir sans conjugaison au futur ? Comment apprĂ©hender une temporalitĂ©, une succession d’élĂ©ments dans le temps, qu’ils soient passĂ©s ou Ă  venir, ainsi que leur durĂ©e relative, sans une langue qui fait la diffĂ©rence entre ce qui aurait pu ĂȘtre, ce qui a Ă©tĂ©, ce qui est, ce qui pourrait advenir, et ce qui sera aprĂšs que ce qui pourrait advenir soit advenu ? Si un cri de ralliement devait se faire entendre aujourd’hui, ce serait celui, adressĂ© aux parents et aux enseignants : faites parler, lire et Ă©crire vos enfants, vos Ă©lĂšves, vos Ă©tudiants.
Enseignez et pratiquez la langue dans ses formes les plus variĂ©es, mĂȘme si elle semble compliquĂ©e, surtout si elle est compliquĂ©e. Parce que dans cet effort se trouve la libertĂ©. Ceux qui expliquent Ă  longueur de temps qu’il faut simplifier l’orthographe, purger la langue de ses ‘’dĂ©fauts’’, abolir les genres, les temps, les nuances, tout ce qui crĂ©e de la complexitĂ© sont les fossoyeurs de l’esprit humain. Il n’est pas de libertĂ© sans exigences. Il n’est pas de beautĂ© sans la pensĂ©e de la beautĂ©.»
https://culturesco.com

Intelligence et vocabulaire : une assertion hasardeuse

Pour commencer, l’auteur pose deux raisons comme raison de la « ruine de la pensĂ©e Â»

  • La baisse du QI
  • L’appauvrissement du langage

Soyons clair, ici, on en appelle au bon sens : il faudrait des mots pour penser, et penser serait un gage d’intelligence. C’est imparable, simple, limpide. Seulement, les choses ne sont pas si Ă©videntes. Prenons les affirmations du texte dans l’ordre.

  1. Les gens utilisent mal les temps.
    Ce n’est pas une nouveautĂ©. La concordance des temps est une difficultĂ©. L’usage de certains temps aux sonoritĂ©s exotiques, comme l’imparfait du subjonctif sert mĂȘme de marqueur social.
  2. L’usage du mot « mademoiselle Â».
    Alors lĂ , on se demande le rapport avec le QI ou le vocabulaire ? Rappelons que si en 2012, l‘administration française a retirĂ© le mot mademoiselle de ses formulaires, c’est qu’il n’y avait pas d’intĂ©rĂȘt.
    Le mot lui-mĂȘme n’a pas disparu. Les usages changent, ils Ă©voluent et c’est dans la nature du langage d’évoluer.
  3. « Moins de mots et moins de verbes conjuguĂ©s c’est moins de capacitĂ©s Ă  exprimer les Ă©motions et moins de possibilitĂ© d’élaborer une pensĂ©e. Â»
    Il ne suffit pas d’empiler des mots pour savoir penser. Cela s’apprend aussi. Se faire comprendre, ou faire comprendre quelque chose Ă  quelqu’un, c’est savoir effectivement utiliser les bons mots, pas forcĂ©ment en utiliser des tas Ă  tort et Ă  travers.
  4. « Des Ă©tudes ont montrĂ© qu’une partie de la violence dans la sphĂšre publique et privĂ©e provient directement de l’incapacitĂ© Ă  mettre des mots sur les Ă©motions. Â»
    Nous vivons dans un monde de moins en moins violent, mais notre vocabulaire baisserait ? Voilà qui est étrange ! Sommes-nous condamnés alors ?
  5. La pensée complexe
    Elle n’est complexe que parce qu’elle invoque des domaines diffĂ©rents. Ce n’est pas dans le sens « une pensĂ©e difficile Ă  Ă©laborer et comprendre Â».
  6. Le conditionnel est enseignĂ© dĂ©s la 6Ăšme, le futur simple de l’indicatif est enseignĂ© en ce1.
    Le texte nous propose ici l’hypothĂšse que notre langue ne dispose dĂ©jĂ  plus de ces nuances. Mais il n’a jamais Ă©tĂ© imaginĂ© supprimer le futur.
  7. « Enseignants, faĂźtes lire vos Ă©lĂšves Â»
    Nous y voilĂ , le texte s’adresse en rĂ©alitĂ© aux enseignants. Mais que font-ils toute l’annĂ©e ? Ils se tournent les pouces Ă©videmment !
  8. « Ceux qui expliquent Ă  longueur de temps qu’il faut simplifier l’orthographe, purger la langue de ses ‘’dĂ©fauts’’, abolir les genres, les temps, les nuances, tout ce qui crĂ©e de la complexitĂ© sont les fossoyeurs de l’esprit humain. Â»
    Le diable est dans les détails.
    Il s’agit ici de s’attaquer aux Ă©volutions des langages. On considĂšre qu’il n’existe qu’une langue dont on louerait les dĂ©fauts et la complexitĂ©, nĂ©cessairement synonyme de richesse. MĂ©caniquement, toute Ă©volution n’est plus un progrĂšs, mais une rĂ©gression.
  9. George Orwell Ă  Ă©crit 1984 en 1949 et Ray Bradbury publie Farenheit 451 en 1953.
    Ce sont des livres Ă  lire absolument, dans la façon dont ils critiquent le totalitarisme et ses ressorts. Mais les auteurs ne font pas rĂ©fĂ©rence Ă  une dĂ©chĂ©ance de l’enseignement ou de la jeunesse, Ă©videmment. Ils Ă©crivent leurs chefs d’Ɠuvre sur les ruines d’une guerre mondiale, les nazis dĂ©faits, Staline en co-vainqueur.

Alors quel rapport fait ce texte entre QI et vocabulaire ? Toujours aucun.Ce texte s’adresse Ă  « ceux qui expliquent Â». Sans les nommer, ce texte s’en prend au camp progressiste, qui prend pour acquis que nos langages Ă©voluent et qu’ils sont multiples

  • Si la rĂ©gression est une fatalitĂ©, nous avons affaire Ă  une discours conservateur.
  • S’il s’agit de glorifier un Ăąge d’or, quitte Ă  trahir les mĂ©moires, alors c’est un discours rĂ©actionnaire.

Quand le texte aborde l’usage « mademoiselle Â» ou l’abolition du genre, il est difficile au regard du contexte oĂč il a Ă©tĂ© publiĂ© initialement de ne pas faire rĂ©fĂ©rence Ă  la panique morale de la thĂ©orie du genre.

Christophe Clavé, un auteur branché Management

Christophe ClavĂ© est diplĂŽmĂ© de Sciences-Po et a passĂ© l’essentiel de sa carriĂšre dans le monde de l’entreprenariat et du management. Il va mĂȘme jusqu’à dispenser des formations sur les fake news. Mais attention, il s’agit ici d’apprendre l’esprit critique dans un cadre managĂ©rial. Car ce monsieur enseigne le management, et c’est ici un point essentiel.

Dans le fond, ce texte s’adresse aux enseignants, donc traite de l’école. Il ne faut pas perdre de vue que nous avons affaire Ă  un billet d’opinion, pas une publication scientifique.
Ce texte de 2019 fait rĂ©fĂ©rence Ă  la novlangue d’Orwell, et pourtant le langage managĂ©rial est un exemple parfait de jargon professionnel farfelu Ă  base d’anglicismes. Affreux pour la belle langue française ou progrĂšs ? Une chatte n’y retrouverait pas ses petits


Mais pourquoi ce texte a rencontré un tel succÚs ? Pourquoi des centaines de commentaires louent le bon sens contre la déchéance de cette jeunesse qui passe trop de temps sur les écrans ? Il formule une panique morale.

Analphabétisme et illettrisme

Petit apartĂ© sur l’analphabĂ©tisme en France, parce que c’est finalement de ça qu’il s’agit ici. Regardons les dĂ©finitions :

Illettrisme

On parle d’illettrisme pour des personnes qui, aprĂšs avoir Ă©tĂ© scolarisĂ©es en France, n’ont pas acquis une maĂźtrise suffisante de la lecture, de l’écriture, du calcul, des compĂ©tences de base, pour ĂȘtre autonomes dans les situations simples de la vie courante. Il s’agit pour elles de rĂ©apprendre, de renouer avec la culture de l’écrit, avec les formations de base, dans le cadre de la politique de lutte contre l’illettrisme.

Analphabétisme

On parle d’analphabĂ©tisme pour dĂ©signer des personnes qui n’ont jamais Ă©tĂ© scolarisĂ©es. Il s’agit pour elles d’entrer dans un premier niveau d’apprentissage.

Prenons les donnĂ©es officielles, en 2012 il y avait 2.5 millions de personnes en situation d’illettrisme en France ; si l’on considĂšre les 2 500 000 personnes concernĂ©es par tranche d’ñge.

18 – 25 ans 9 %
26 Ă  35 ans 15 %
36 Ă  45 ans 23 %
46 Ă  55 ans 23 %
56 Ă  65 ans 30 %

L’étude de L’agence nationale contre l’illettrisme porte sur les personnes de 18 Ă  65 et qui ont Ă©tĂ© scolarisĂ© en France.

Ce qu’on voit ici, c’est que la proportion de jeunes qui sont illettrĂ©s est de plus en plus faible. C’est un long combat qui demande des moyens et il faut faire confiance aux enseignants.Est-ce qu’on pose la question de tout ce que connaissent les enfants aujourd’hui et qu’on inclut dans l’instruction?

Conclusion

Alors, tout ça pour quoi? Ce texte, en tous cas l’extrait retenu, ne parle pas de QI, et il fait rĂ©fĂ©rence Ă  un certain vocabulaire. Nous avions dĂ©jĂ  abordĂ© l’effet Flynn et la façon dont on lui faire dire ce qu’on veut.

Nous voyons ici une autre facette de ce discours dĂ©cliniste : si notre langage s’affaiblit, c’est notre civilisation qui est en danger. C’est ce que soutient Eric Zemmour. Mais pire, ici, il s’agit en fait de faire la promotion de son auteur, de ses livres et de ses formations en management.

Tiens, en parlant de vocabulaire spĂ©cifique ? On n’aurait pas un excellent exemple avec le langage managĂ©rial ? Prenons la question sous un autre angle : le texte, sous prĂ©texte de parler QI et vocabulaire, nous sert une soupe rĂ©actionnaire sur le genre. Mais le genre, ce n’est pas justement une question qui a nĂ©cessitĂ© de crĂ©er un lexique spĂ©cifique, un vocabulaire qui n’est pas enseignĂ© Ă  l’école ? C’est justement la pensĂ©e qui a permit de crĂ©er le vocabulaire, et non l’inverse.

La nostalgie d’une Ă©cole qui instruisait en empilant les connaissances souffre d’un biais du survivant : on ne montre jamais les copies des enfants laissĂ©s pour compte, sortis de l’école trop tĂŽt.

Ainsi, on peut voir que non seulement le texte ne rĂ©pond Ă  sa propre question, mais en plus, il sert une position rĂ©actionnaire dans sa nature, le tout dans un langage qui n’est pas si soutenu. Alors mĂȘme que les niveaux d’instructions sont en constante augmentation et que la violence baisse dans la sociĂ©tĂ©.

PS : ce texte a été partagé par Breizh Info, un bon signe sur la qualité du contenu.




Source: Debunkersdehoax.org