Juillet 28, 2016
Par Paris Luttes
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La première explication que nous pourrions commencer à donner, et qui rejoint en partie celle développée dans notre article Pensée critique et pensée contestatrice est qu’on ne peut pas appréhender la fonction d’un discours uniquement du point de vue de son contenu.

La vocation, par exemple d’un texte, n’est pas que de dire quelque chose dans l’absolu mais d’établir un rapport social, de mettre en relation celui qui écrit à ceux qui le lisent.

Il faut donc déjà comprendre la production intellectuelle comme une activité sociale qui met en relation celui qui produit le discours et le(s) personne(s) susceptible(s) d’accéder à ce discours.

Or, l’émetteur du discours et le récepteur ne sont pas deux individus abstraits, existant de façon isolée. Les rapports sociaux interindividuels se font par un certain nombre de médiations.

On peut rapidement dire que les groupes sociaux, les milieux, les classes, les champs etc. sont des formes de médiation entre ce qu’on appelle l’individu et la société [1]. C’est-à-dire que nous faisons notre socialisation et que nous construisons notre vision du monde à partir d’une cellule restreinte (souvent la famille) puis des sphères plus larges : le quartier, notre classe sociale, l’école, les groupes d’amis, le travail, l’université, le « milieu contestataire » etc.

Bref, une pensée est produite depuis un point du tissu social.

Lorsqu’un discours est produit dans un milieu spécifique, comme le milieu universitaire ou le milieu contestataire, il est également souvent produit pour ce milieu, c’est-à-dire que malgré ses prétentions à dire l’universel il répond au moins dans une large mesure à des problématiques qui ont une origine et des finalités propres à ce milieu.

Lesquelles ? L’exemple le plus simple et le plus parlant que nous pouvons donner est celui des rapports de pouvoir.

Pour prendre l’exemple des milieux contestataires, l’accès à la production théorique, c’est-à-dire le fait de pouvoir comprendre et/ou produire de la théorie, est une ressource, un outils de distinction, qui sert notamment à distribuer les rangs dans la hiérarchie symbolique dudit milieu.

On peut donc mieux comprendre la fonction objective de l’imperméabilité de la théorie : il s‘agit d’une ressource que l’on peut exploiter pour occuper des positions de prestige et de pouvoir, et donc qu’il n’est pas forcément dans notre intérêt égoïste de partager si on la détient.

Bref, la théorie n’est pas produite abstraitement pour tout le monde mais pour un certain milieu, et elle y sert notamment (voir parfois surtout) à y occuper des positions de pouvoir.

Rien de très original dans notre propos, voila une explication sur laquelle bon nombre de personnes seront d’accords a priori.

Cependant, une fois cette hypothèse émise, il manque encore une explication un peu sociologique à son fonctionnement, faute de quoi on pourrait en conclure à une espèce de complot des intellectuels, résultant d’une stratégie consciente et organisée dont on peinerait à faire la démonstration empirique.

Comment expliquer la mécanique, disons structurelle, de reproduction d’une fraction spécialisée de théoriciens dans les milieux contestataires ?

Selon nous, le défaut de vulgarisation ne provient ni d’un complot ni d’une mauvaise volonté des théoriciens [2] mais d’une réelle incapacité à vulgariser. Pourquoi ? Parce que, toujours selon nous, ce n’est pas comme ça que les théoriciens ont eux- même acquis leurs connaissances. Expliquons nous…




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