Un temps chelou

La grande grève de décembre, que l’on annonçait avant qu’elle arrive – dans des AG ratés – comme un moment historique, a commencé. Elle est là, massive, illimitée, suivie, même la CFDT l’a rejoint dernièrement.

Pourtant, sans surprise, pas d’arrêt général de la machine, pas de rassemblement spontané de parisien.e.s enfin libéré.e.s du travail, pas de barricades à Saint-Michel. Un temps et une humeur maussade, des métros automatiques, des jaunes partout, du télétravail et des trottinettes électriques.

Sans surprise non plus, le 5 décembre le cortège syndicale a été dissous dans un cortège de tête s’étalant de gare de l’Est à Nation. Un cortège immobile dans lequel la tête, elle est aussi, fût dissoute. Le 10, le parcours entier recouvert de monde, errant entre invalides et Denfert. Des milliers d’humains marchant dans un sens comme dans l’autre dans un silence étonnant, personne n’aurait pu dire alors dans quel sens allait la manifestation. Un va-et-vient bizarre n’appartenant ni à la temporalité capitaliste ni à la révolte.

A de rares exceptions (au Chatelet, aux Halles et à Pompidou), le dispositif policier n’a pas été débordé, après le tube du 5, l’entonnoir du 10 a eu raison de nos déterminations, et le goulot d’étranglement de Denfert ou de Nation a achevé les plus téméraires. La psychologie fascistoïde des flics est paralysante : ils arrachent même les autocollants du NPA qu’on avait mis pour être plus scred.

Pourtant, du monde, beaucoup de monde et ça chante fort et c’est joyeux. La manifestation qui n’est plus qu’un gigantesque sit-in est dissoute à son tour. On se croit revenu au Bastille-Nation de 2016.

Pas d’arrêt du temps, pas de surgissement populaire, pas de 1er ou de 8 décembre 2018 lorsque le pouvoir cherche à s’enfuir en hélico. Pas non plus de grève à grande gueule qui se tait au bout de quelques jours, plutôt un sentiment diffus, étrange. Comme si on n’arrivait pas à se mettre dedans, comme si on ne croyait plus au père-noël.

Dans cette atmosphère dissolvante toute parole héroïque semble devoir finir dans un bavardage comme à l’Echangeur, comme à la Générale et entrainer avec elle les vieux radoteurs.

Alors on y croit ou on n’y croit pas, c’est pas la question. Puisque milles petites machines sont à l’œuvre. Si les grands discours dans les AG officielles ne prennent pas, il n’y a pas un café ou un kebab où l’on ne parle de la grève et où le ton monte.

Dans les AG de quartier, dans des couloirs discrets, la résistance s’organise, des liens se tissent. La parole ne se perd pas dans le lyrisme révolutionnaire, on désapprend le folklore. Reste le rapport de force, le matin au blocage et le soir en sauvage. On frappe, on se sauve. La fin de la révolte, c’est la fin des héros et des martyres.

D’où ce sentiment diffus, maussade : ni triste ni joyeux, dégrisé en somme. La joie viendra des victoires et la tristesse des défaites.

Furio Jesi distingue la révolte de la révolution, qui recoupent deux temps différents. La révolte n’est pas la révolution avortée. La révolte c’est le temps du mythe, un temps qui fait irruption, qui casse les causalités historiques. « Toute révolte peut être décrite comme une suspension du temps historique […]. La majorité de ceux qui participent à une révolte choisissent d’engager leur propre individualité dans une action dont ils ne connaissent ni peuvent prévoir les conséquences ».

Les partis révolutionnaires ou toute organisation structurée sont ainsi bien incapables de prendre part à la révolte et encore moins de la diriger car leurs actions s’inscrivent dans ce temps long, ce temps causal, ou chaque acte est pris dans le jeu des moyens et des fins. Chaque action a un but et une certaine efficacité. La révolte suspend cet engrenage des moyens et des fins, ce calcul mécanique des mouvements des révolutionnaires et des réactions de l’adversaire. On se jette à corps perdu dans la révolte. On y va avec méthode et patience dans la révolution.

La révolution « désigne correctement tout un complexe d’actions […] accomplies par qui est conscient de vouloir changer dans le temps historique une situation politique, sociale, économique et élabore ses plans tactiques et stratégiques en considérant constamment dans le temps historique les rapports de cause à effet, dans la plus longue perspective possible ».

Pas de révolte de masse ni de « be water » honk-kongais à la française qui se serait transposé par la magie de la propagande. Pour l’instant, il pleut. Parce que c’est ça aussi l’eau : les gouttes tombent du ciel (du travail, du temps normal et bourgeois) et forment des flaques, des marécages, des trous d’eau croupie (syndicats ou partis) ou rentre dans la terre (le quartier, le rond-point). Vient la fonte des glaces (la grève, un mouvement social, une révolte), l’eau coule des collines en ruisseaux (départs collectifs) rejoint des rivières qui deviennent des fleuves (les manifs) qui devraient se jeter dans les océans (les révolutions). Puis s’évaporer pour redevenir goutte, flocon, grêle et retomber sur la gueule des flics. Pour l’instant il y a des fleuves, endigués par des GM, qui coulent indéfiniment, sans devenir mer, sans s’évaporer, la sécheresse guette les nappes phréatiques et les torrents se tarissent.

Laissons s’évaporer les manifs et se dissoudre la nouvelle vieille gauche, retrouvons le cycle de l’eau. S’il vous plait camarades, plus de grandiloquence où tout un chacun veut giletjauner les rouges ou faire rougir les jaunes. Une fois pour toutes : ce sont les actes qui forment les idées, il n’y aura pas d’entente cordiale et d’arrangement contractuel. Abattons les assemblées constituantes et leurs convergence des flûtes, tant pis pour le superbe schéma indiscutable et scientifique du P« C »F.

Après réflexion, peut-être ce n’est pas si mal cette grisaille dans nos têtes, cette grève « rampante » comme l’était le mai italien. L’entrée dans un temps historique c’est moins la fête mais ça nous débarrasse du mythique et du sacrifice.

Les Gilets jaunes ont été cette irruption de révolte. Les syndicats et organisations étaient à la traine, impuissants et débiles. Les Gilets jaunes parvenaient à suspendre le temps, mais à la différence des autres révoltes, la révolte des Gilets jaunes est une révolte spectrale et discontinue. Les Gilets jaunes ont plané sur la France pendant un an, et continuent de nous accompagner, surgissant parfois de manière inattendue comme en Mars, ou lentement canalisés par le pouvoir comme les manifestations de cet été. Les Gilets jaunes ont été l’ouverture « au pied de biche » des possibles révolutionnaires.

Pour le mouvement partant de la grève du 5 décembre, il s’agit de partir de cette révolte, de cette ouverture des possibles. Attention pourtant camarades, ne nous trompons pas, nous ne sommes pas dans une révolte. Il est clair que le moment politique présent avec les organisations à la manœuvre (CFDT, CGT, SUD…) est réinscrit dans le temps historique. Mais il est tout aussi certain que la révolte des Gilets jaunes a eu des effets de dissolution de ces mêmes organisations et de leur temporalité. Moment bizarre où les centrales syndicales sont à la ramasse en manif et pourtant seuls acteurs à imposer leur agenda. Partir de la révolte tout en sachant que nous n’y sommes plus, voici le chemin de crête devant nous.

Nous avons trouvé des forces dans les assemblées de quartier, trouvons des lieux où nous tenir chaud et gardons nos forces, il faut survivre à noël. C’est-à-dire ne pas faire de cadeaux. Nous l’avons compris avec plus d’un an de Gilets jaunes (nécessaire et magnifique) le plaisir d’offrir ses forces,

c’est la joie de recevoir des coups.

Vive les assemblées d’actions révolutionnaires


Article publié le 16 Déc 2019 sur Lundi.am