Scène de la vie parisienne
LE JEAN MOULIN DE LA LIGNE 26

Paris, dans l’autobus, ligne 26. Une dame d’un certain âge, comme on dit, est assise en face de moi. Un jeune homme, qui vient de monter, s’installe à côté d’elle, debout. Appelons-le Max. Remarquant que le jeune homme ne porte pas de masque (car il est libre, Max !), la dame lui fait très gentiment, très poliment remarquer que c’est en principe obligatoire dans les transports en commun, ne serait-ce que pour porter attention aux personnes âgées, cibles favorites du virus.
– Je t’emmerde ! répond Max illico, car l’homme libre n’est pas de nature à se laisser importuner au sujet de règles de vie commune tout juste bonnes, selon lui, pour le troupeau dont il n’est pas.
J’interviens alors à mon tour et lui fais remarquer qu’en faisant un petit effort il est possible de s’adresser aux autres de façon correcte.
– Ta gueule ! me lance-t-il, car l’homme libre aime aussi montrer qu’il a du vocabulaire.
Puis Max se lance dans la foulée dans une diatribe sur les « esclaves », les « moutons », les « soumis », etc. Bref, le discours neuneu et fort en gueule des résistants de notre temps, à qui le bistrot du coin ou une page Facebook servent de Vercors.
Max est en plein meeting quand soudain monte dans l’autobus une petite armada d’agents de la RATP. Le tribun les aperçoit et l’intensité de sa rébellion connaît aussitôt une chute vertigineuse. Car il s’interrompt sur-le-champ et fouille alors dans son sac, en sort un masque et le plaque sur son visage, comme tout le monde, intégrant soudainement le troupeau tant vilipendé quelques secondes auparavant. Avec la dame, on se marre. Il nous fusille du regard en grommelant quelque chose d’incompréhensible mais qu’on suppose peu aimable. A l’arrêt suivant, il se faufile pour descendre du bus.
– Au revoir, Zorro ! lui dit la dame.
– Salut Jean Moulin, lui dis-je.

Floréal
https://florealanar.wordpress.com/


Article publié le 01 Sep 2020 sur Monde-libertaire.fr