Septembre 21, 2021
Par CQFD
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Dessin de Gwen Tomahawk

« La nuit n’est peut-ĂȘtre que la paupiĂšre du jour. Â»(Omar Khayyām)

ProphĂšte de malheur portĂ© sur l’angoisse, j’ai longtemps Ă©tĂ© rĂ©solument pessimiste, ne croyant pas du tout Ă  la possibilitĂ© d’inflĂ©chir la trajectoire de notre civilisation malade. L’horizon selon ma pomme ? Terre brĂ»lĂ©e, aux mains de fous dingues illuminĂ©s et de tarĂ©s aux passions tristes. Je m’entends encore rĂ©sumer ma pensĂ©e Ă  l’ami Adnan entre deux lignes de fraises, dans mon mauvais franglais dĂ©pressif : « We’re fucked up, mec, totally fucked up. Â»

Et si j’ai mis du vin dans mon eau croupie, je le dois en grande partie Ă  ce camarade de rĂ©colte, croisĂ© Ă  l’occasion d’un taf agricole printanier.

Au moment de notre rencontre, Adnan vivait en France depuis neuf mois. Frais dĂ©barquĂ© de sa Malaisie natale Ă  21 ans, il affichait une bouille juvĂ©nile d’Indien des plaines mais oscillait entre naĂŻvetĂ© de l’ñge encore tendre et cette expĂ©rience du dĂ©racinement qui fait tant grandir.

C’est en fuyant sa petite entreprise familiale de beignets de poisson et Kuala Lumpur qu’il avait atterri au dĂ©bottĂ© dans le Limousin profond, guidĂ© par une belle histoire de cƓur. Il ne connaissait du pays que ce petit coin paumĂ© et vert, qu’il sillonnait au volant d’une 4L dĂ©glinguĂ©e, en quĂȘte de savoirs agricoles ne ruinant pas la planĂšte.

Pour lui c’était ça, la France : des petits bleds tranquilles, des agriculteurs branchĂ©s permaculture et les Ă©tals apaisĂ©s du marchĂ© paysan de Limoges. Un autre monde. Comme si le versant FNSEA du monde rural n’existait pas, enterrĂ© par la Conf’ et une armĂ©e de moustaches bio. Quant Ă  la ville et ses furies : KĂ©saco ?

*

J’aimais bien bosser avec Adnan. On se branchait sur Swing FM, passion Louis Armstrong, et on alternait longues discussions et rĂ©colte silencieuse de ces fraises qui en fin de journĂ©e nous horripilaient fatalement – gariguettes go fuck yourself. S’il parlait peu, il me relançait beaucoup : montĂ©e du fascisme, complotisme sauce QAnon, instagrammisation du monde, quel que soit le sujet il m’écoutait religieusement. À tel point que je me sentais presque intelligent par moments, c’te blague.

Mais faut pas croire, si Adnan ne connaissait pas grand-chose Ă  mes lubies, de l’anarchie aux BĂ©rus en passant par le cĂŽtes-du-rhĂŽne, il avait l’esprit aiguisĂ© et fonciĂšrement politique. Simplement, il dĂ©roulait sa propre vision du monde, forgĂ©e en autodidacte, loin des chapelles et des brĂ©viaires.

Adnan avait beau se targuer d’optimisme, il lui arrivait parfois de cĂ©der Ă  des accĂšs de mĂ©lancolie. Il suffisait pour ça qu’au troquet, on se pose pas loin d’une tĂ©lĂ© diffusant les infos en continu ou des pubs criardes. « This world is running crazy, man, but not the good crazy Â», qu’il m’avait diagnostiquĂ© un jour oĂč l’on buvait un coup, accoudĂ©s au comptoir aprĂšs une journĂ©e de boulot. Et moi j’avais opinĂ©, me disant que finalement, il Ă©tait politiquement aussi dĂ©sespĂ©rĂ© que moi. En ça, je me trompais largement. Oui, son diagnostic Ă©tait sans appel. Mais lui n’avait pas lĂąchĂ© l’affaire. Ce qu’Adnan avait formulĂ© ainsi, un jour oĂč je lui confiais mon sentiment d’impuissance face Ă  la montĂ©e brune : « There’s always quelque chose we can do, mon ami. Â»

Tout sauf des paroles en l’air.

*

Par la suite, on a pris des chemins diffĂ©rents, sans pour autant perdre le contact. Adnan est restĂ© dans le Limousin et moi je me suis installĂ© Ă  Marseille oĂč un canard rebelle me proposait un boulot de grouillot sous-payĂ©. La Conf’, la permaculture, les fraises, les chevreuils au rĂ©veil, c’était soudain trĂšs loin. Surtout que la situation politique partait en vrille et qu’on avait du pain sur la planche niveau manifs et cuites dĂ©sespĂ©rĂ©es.

Oui, ça dĂ©gĂ©nĂ©rait salement : extrĂȘme droite au pouvoir, rĂ©pression tous azimuts, attentats de style Loge P2 pour attiser la haine des musulmans, guerre civile and co. L’enfer sauce brune.

L’islamophobie n’avait dĂ©sormais plus de limites. Il Ă©tait non seulement fort dĂ©conseillĂ© de porter un voile ou une barbe fournie, mais Ă©galement de revendiquer sa foi musulmane. MĂȘme raser les murs n’était pas une solution, tant les patrouilles des Milices citoyennes de souche (MCS) se montraient enthousiastes dans leur traque des « terroristes Â» – comprendre : toute personne non-blanche ne baissant pas la tĂȘte, ainsi que ceux et celles tentant de les dĂ©fendre.

De son cĂŽtĂ©, Adnan bouillonnait, m’écrivait-il. Plus la bile brune se gĂ©nĂ©ralisait, plus il Ă©tait dĂ©terminĂ© Ă  faire quelque chose. Lui qui se proclamait musulman soufi de type « spiritualo-pacifiste Â» et n’aurait pas fait de mal Ă  une mouche de souche avait mĂȘme dĂ©cidĂ© d’entrer en rĂ©sistance. À sa façon.

« Je crois Ă  la theory of the “grain de sable”, comme vous dites Â», m’avait-il expliquĂ© Ă  l’époque de nos aventures fraisiĂšres, un matin oĂč, entre lignes de deux Marats des bois, je lui exposais mes doutes quant Ă  la possibilitĂ© d’un rebond, mĂȘme infime. « Il suffit d’un seul petit broken thing pour que la machine s’arrĂȘte, mec. Â»

Pour ce faire, il avait donc dĂ©cidĂ© de lancer une campagne de propagande antifasciste, Ă  son image, poĂ©tique et artisanale. Le principe : armĂ© d’un seau de peinture verte et d’un pinceau, il recouvrait les murs des villes du coin d’inscriptions empruntĂ©es Ă  des poĂštes et penseurs arabes – souvent musulmans – qui lui tenaient Ă  cƓur.

Sur la façade d’un restaurant des environs tenu par le chef de la milice locale, cet affront signĂ© du Palestinien Mahmoud Darwich : « Vous, qui tenez sur les seuils, entrez / Et prenez avec nous le cafĂ© arabe / Vous pourriez vous sentir des humains, comme nous. Â»

Sur la devanture du Flunch de Limoges, le premier de la chaĂźne Ă  avoir optĂ© pour une politique « porc obligatoire Ă  tous les repas Â», cette petite pique fort avisĂ©e du Persan Omar Khayyām : « Avant notre venue, rien ne manquait au monde. AprĂšs notre dĂ©part, rien ne lui manquera. Â»

Et ainsi de suite, quelques mots barbouillés à la face de notre inertie, défiant le silence coupable.

Il Ă©tait malin et habile, Adnan, Ă©chappant aux camĂ©ras et aux patrouilles d’autoproclamĂ©s citoyens « vigilants Â», offusquĂ©s par de tels actes relevant dĂ©sormais du « terrorisme par insinuation Â» (loi Lejeune du 23/09/24). Et dans la populace du coin comme dans les mĂ©dias, la colĂšre montait : allait-on laisser une telle campagne de vandalisme semer le grain de la discorde communautaire auprĂšs de la jeunesse limousine ?

Pas question, nom d’un chien brun.

*

L’immonde dĂ©nouement a montrĂ© son groin le 15 juillet, vers cinq heures du matin. Cette nuit-lĂ , Adnan avait dĂ©cidĂ© de frapper un grand coup, ciblant la prĂ©fecture de Limoges. Il savait qu’il y avait des camĂ©ras de surveillance et qu’il faudrait se masquer tout en opĂ©rant fissa. Mais il n’avait pas comptĂ© sur cette bande de miliciens encore bourrĂ©s de leur 14 juillet et dĂ©bouchant au moment mĂȘme oĂč Adnan finissait de tracer une citation de Mohammed Ali : « Qui n’a pas d’imagination n’a pas d’ailes. Â»

Mauvaise rencontre.

TrĂšs mauvaise.

SĂ»rs de leur bon droit, les apĂŽtres de la ratonnade filmĂšrent toute la scĂšne. Les injures. Les gifles. Les crachats. Le tabassage forcenĂ©. Puis, Adnan parvenant Ă  fuir, quelques foulĂ©es Ă  peine, et s’écroulant sous les tirs de Famas d’une patrouille de Vigie nation rappliquĂ©e fissa.

Encore un terroriste neutralisĂ©, se fĂ©licitĂšrent les hyĂšnes au pouvoir et leurs partisans.

La routine. Et les chaĂźnes d’info d’opĂ©rer servilement le service aprĂšs-vente, louant la vigilance sĂ©curitaire des gouvernants.

Cependant, il y eut chez certains d’entre nous une forme de frĂ©missement, de rĂ©action face aux abominables images multidiffusĂ©es. Un dĂ©clic. Comme un bruit de fond disant que ce n’était plus tolĂ©rable, qu’on ne pouvait pas mourir Ă  20 ans pour un tag, que c’était la goutte d’eau faisant dĂ©border la vase.

Ou plutĂŽt : le grain de sable, mec.

Cinq ans plus tard, c’est toute une plage de grains qui s’inviterait dans les bottes du rĂ©gime honni. Et qui finirait par provoquer la chute de la clique brune et l’avĂšnement timide d’horizons moins viciĂ©s.

Entre temps, il y aurait eu beaucoup de drames, de meurtres, de larmes. Mais aussi : de pleins ocĂ©ans de courage et de dĂ©termination.

Et cela, cette Ă©tincelle enflammant les possibles, ce soubassement de l’imaginaire agissant soulevant le prĂ©sent aplati Ă  la maniĂšre d’un cric salvateur, c’est Ă  feu Adnan qu’on la devrait, puis Ă  tous ceux et toutes celles qui s’engouffrĂšrent dans ses traces.

Quant Ă  moi, je dois avouer qu’il m’arrive dĂ©sormais de regarder l’avenir avec un soupçon d’optimisme. Et que c’est entiĂšrement sa faute si parfois le Chien Noir se teinte d’un brin de lumiĂšre et rappelle qu’aprĂšs tout, un grain de sable, c’est toujours possible.

Il faut dire qu’il y a des moments oĂč ça urge, my friend.

Chien Noir

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Source: Cqfd-journal.org