Juillet 17, 2022
Par Tarage Anarcha-féminisme
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La brochrue en pdf page par page : Un réveil antifasciste venu du féminisme
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Selon l’eurodéputé Anticapitalistas (ex-Podemos) Miguel Urbán[1], le parti Vox, fondé en 2013 à partir d’une scission du Parti Populaire, représente à la fois « le franquisme sociologique » et les secteurs les plus conservateurs, héritiers du national-catholicisme espagnol et actuellement regroupés dans divers mouvements extra-institutionnels tels que la plateforme Hazte Oír ou le Forum espagnol de la famille, qui a popularisé la notion d’ « idéologie du genre » (formulée par le pape François). Cette forme d’organisation rappelle ainsi celle du Tea Party nord-américain. Vox mène un intense travail de requalification des violences de genre en « violences intrafamiliales » pour défaire la politisation féministe du sujet et recadrer les faits de violence en termes de relation inter-individuelle. Il recourt également à la « racialisation du sexisme »[2], en imputant les faits de violences sexuelles dans l’espace public aux migrants, voire à leur culture musulmane et/ou africaine. Enfin, il attaque les politiques de lutte contre les violences de genre directement au sein des institutions andalouses[3]. Dans cet entretien, nous revenons avec deux militantes sur les résistances féministes antifascistes qui se sont déployées depuis 2018 en Andalousie, Ana Luna et Auxi Leon. Toutes deux militent au sein du mouvement féministe autonome, la tendance libertaire du féminisme espagnol. Ana Luna, 25 ans, originaire de Málaga, est étudiante et fait partie du collectif féministe non mixte « Café feminista ». Auxi León, 37 ans, originaire des Canaries, réside en Andalousie depuis 17 ans. Elle fait partie du collectif « La Medusa » et est journaliste pour le média féministe indépendant La Poderio. Elle travaille au sein de l’ONG « Mujeres en Zonas de Conflicto ».

*

Mouvements (M.) : La première percée du parti Vox a eu lieu lors des élections andalouses du 2 décembre 2018[4]. En tant que militantes féministes, comment avez-vous vécu cette journée ?

Ana Luna (A. Lu.) : Ce jour-là, je m’en rappelle parfaitement. Les militantes du Café féministe, de la Méduse, plus largement du féminisme autonome andalou, nous sommes organisées dans un groupe Whatsapp et nous nous réunissons pour qu’il y ait une coordination concrète du féminisme autonome. Ces premières rencontres se sont faites il y a deux ans, il y a deux 8M[5]. Ces différentes réunions nous ont beaucoup aidées à coordonner par la suite des réponses communes. Donc, lorsque Vox a gagné, je me souviens que, la matinée suivante, j’étais en train de prendre un café, et nous avons décidé de lancer un appel collectif en vue d’un rassemblement, comme c’était en train d’être discuté dans le reste de l’Andalousie. Toute la journée, dans la précipitation, on a donc discuté pour lancer cet appel commun. Personne ne s’attendait à ce que Vox entre au Parlement. Mais il est vrai qu’avec le temps, on a fini par se dire « Évidemment, ces gens-là étaient déjà là, les machistes étaient là, les racistes étaient là, les homophobes étaient là », on les voyait dans la rue… et il faut bien dire que nous avions aussi une droite très à droite. Maintenant, les choses sont plus claires, mais oui, au début, ça m’a semblé fou.

Initialement, ça devait être un rassemblement en réaction à ces résultats, et finalement il s’est transformé sur le tas en une manifestation qui a eu un véritable succès. La police est intervenue, puisque nous avions l’autorisation d’un rassemblement et non d’une manifestation. Ils ont dit à l’une des militantes que si nous restions ils devraient nous mettre une amende. Nous avons donc évacué les lieux, pour des questions de sécurité avant tout, parce qu’il y avait vraiment énormément de gens. Mais ce jour-là on a observé un réveil antifasciste qui a surgi du féminisme. Les antifascistes, eux, les antifascistes hommes, en réalité ils n’étaient pas organisés, et le fait que tout cela parte du féminisme a fini par les agacer. Ça les a agacés parce que le féminisme dérange aussi les antifascistes en montrant du doigt toutes les formes de machismes, de droite comme de gauche. Il y a un slogan à ce propos : « que tu portes un costume ou que tu aies une crête, toute agression aura sa réponse » (con traje o con cresta, toda agresión tendrá respuesta). Toutes les pressions machistes doivent être pointées du doigt, peu importe d’où elles viennent.

Auxi (A.) : Pour ma part, je me rappelle qu’il y a eu deux moments importants. Le premier, en décembre, au moment des résultats électoraux. Moi, je l’ai vécu comme n’importe quelle citoyenne andalouse qui n’avait aucune idée qu’une telle chose allait se passer. Je me rappelle que j’étais chez moi, assise sur mon canapé, je regardais les résultats électoraux. Je participe à une radio communautaire à Malaga qui s’appelle Onda color et à ce moment-là, je n’étais pas dans le studio, je commentais ces résultats sur les réseaux sociaux de la radio depuis chez moi. Je me rappelle parfaitement de cette image, chez moi sur mon canapé, transmettant les résultats sur les réseaux sociaux, et je me disais « 10, 11, 12 députés, non non non ». Dans ce contexte je crois qu’un peu d’humour ne fait pas de mal, bien au contraire. Donc je me souviens que sur ce groupe Whatsapp, celui dont a parlé Ana Luna, le jour suivant, des mèmes avec des images de La Servante écarlate qui disaient « Ne te sens pas comme à Gilead » commençaient à circuler. On a développé cette forme d’humour dès le premier jour face à ces résultats électoraux.

À ce moment-là, il n’y avait pas ce qui, plus tard, a été connu comme « le pacte du trifachito » et qui a été à l’origine de l’investiture, le 15 janvier 2019. L’Andalousie se mobilise donc l’après-midi du 14 en répondant à l’appel du mouvement féministe autonome, et c’est important de le souligner, comme l’a fait Ana Luna. On a été les premières à voir le danger. Par la suite, le SAT[6] nous a rejoint, évidemment, puisque le SAT a aussi cette composante antifasciste dans son identité. Finalement, les syndicats plus mainstream et d’autres collectifs ont relayé l’appel et s’y sont joints. Alors, comment on s’est organisé·es, comment on l’a vécu ? Eh bien, avec beaucoup de rage. Comme activistes, d’un côté, jamais on n’aurait pensé qu’autant de gens allaient répondre à l’appel. Voir cet antifascisme organique, ça a été très émouvant. De l’autre côté, comme journaliste à La Poderio, je me rappelle qu’il y avait ce sentiment d’urgence, cette volonté de tout retransmettre et de ne pas arriver à couvrir tous les événements qui s’enchaînaient. Il régnait une sorte de chaos duquel a surgi une énergie très forte. Le slogan était no pasarán. On l’a tellement crié. Peut-être que maintenant nous devons plutôt affronter le fait qu’« ils ne passeront pas et pourtant ils sont passés » (no pasarán pero pasaron).

 

M. : Cette manifestation s’est déroulée juste après les élections ?

A. : Ça a été l’après-midi du 14 janvier 2020. Il y a eu deux pics dans cette mobilisation antifasciste. Cette manifestation en janvier 2019, puis en février 2020, ce qui s’est appelé « le train de la dignité ».

M. : Tu as évoqué l’expression trifachito (trifasciste, expression couramment employée par la gauche espagnole pour désigner l’alliance entre les trois formations de droite, ndlr) pour désigner ce pacte entre Vox, Ciudadanos et PP pour former une majorité en Andalousie. Ils ont ensuite répété cette formule dans d’autres communautés autonomes, comme Madrid. En France, une alliance entre le Front national et le reste des partis de droite ne semble pas si naturelle. Est-ce que cette alliance a été une surprise pour vous ? Au-delà de ça, pour vous, PP, Vox, C’s, c’est pareil ?

A. Lu. : Non, ça n’est pas pareil. Je ne dis pas qu’ils ne pensent pas la même chose, mais la manière de l’exprimer est différente. Vox s’exprime d’une manière qui, auparavant, n’était pas possible dans l’espace public. Tu ne pouvais pas dire aussi clairement que tu étais raciste, par exemple. Vox n’a pas de problème à clarifier ses positions, bien qu’il y ait une personne noire dans son parti. Pour ce qui est de cette alliance, pour moi c’était une évidence. Par ailleurs, en Espagne, il y a eu tout ce « conflit catalan » qui a conduit à des positionnements sur « qu’est-ce que c’est qu’être espagnol ».

Donc oui, tout ça pouvait se camoufler, parce que bon, ce qu’il y a derrière la droite espagnole, c’est le racisme, le machisme, l’homophobie, et ça, ça a toujours été. Ils continuent de se revendiquer du drapeau franquiste. Nous, nous sommes passé·es par une guerre civile, et le drapeau espagnol ne peut pas être un symbole puisque ces couleurs ont été une source d’oppression pour certaines familles. Donc oui, il était clair qu’ils allaient s’allier, ce ne sont pas les mêmes, mais c’est la même pensée qu’il y a derrière, c’est du moins ce qu’il me semble.

A. : Selon moi, il y a deux questions. La première est de savoir s’il était prévisible que ces trois forces politiques, à un moment, s’allient. Je souscris totalement à ce qu’a dit Ana Luna, je crois également, et c’est aussi ce que croit le reste du mouvement, que c’était prévisible. C’est-à-dire qu’a priori ils se disputent, ils sont en conflit, mais par la suite, s’ils doivent s’allier, ils s’allieront. Donc non, ça n’a pas été une surprise.

Ta deuxième question porte sur la différence entre cette droite-là et celle qu’il peut y avoir ailleurs, par exemple en France. Évidemment oui, la droite espagnole est héritière du régime franquiste, ce qu’a dit Ana Luna. Et, en Espagne, nous avons un problème supplémentaire qui est que nous avons une forme de tolérance sociale à certaines formes d’expressions culturelles associées à ce que nous pourrions nommer « le fascisme ». Il y a une tolérance face à cela, et ça fait partie de la droite, ça lui est inhérent. Il me semble que c’est une chose différente de ce qui par exemple se passe en France, en tout cas de ce que j’en vois depuis l’extérieur. C’est comme si pour vous il était plus clair qu’il y a une droite conservatrice, néolibérale, etc, et il y a le fascisme ouvertement assumé, l’extrême droite, le système Le Pen. Et je crois qu’en général, tout le monde a quand même cette différence en tête. En Espagne, non. En Espagne, tout cela s’entremêle.

De plus, le régime franquiste a été un régime très pervers, parce qu’il a procédé à des formes d’appropriation de ce que sont initialement les manifestations de diverses cultures populaires qui se trouvent sur la péninsule ibérique. Il se les est donc volontairement appropriées par un discours qui voulait désigner « ce qui est espagnol » et cette recherche de « ce qui est espagnol », de cette « Espagne », par la suite symbolisée par ce drapeau, a finalement conduit à la création d’un discours moitié romantique et moitié vide, un produit vendu par la droite espagnole. C’est quelque chose de vraiment effrayant parce que ce sont des discours absolument vides mais qui galvanisent, qui amadouent, dont on tombe amoureux. Je crois qu’un bon exemple de ça est celui du comportement de Vox au parlement national pendant la gestion de l’épidémie. Nous avons eu une opposition parlementaire qui n’a fait absolument aucune proposition, aucune, ils n’ont en revanche pas cessé de mythifier cette « espagnolité », en disant que ce gouvernement de gauche ne prend pas soin des « Espagnols », de cette « espagnolité » et ça a été ça en boucle, ce qui semble normal pour la plupart des gens. Maintenant, il y a une problématique supplémentaire, qui est de savoir comment, en tant que féministe, on peut arriver à démasquer ce discours, qui selon moi est un phénomène spécifiquement espagnol. Par exemple, je vis avec un Italien et j’ai donc l’opportunité d’avoir le feedback d’une personne étrangère à la maison. Il dit souvent « bon, c’est vrai qu’en Italie on n’est pas au top, mais en Espagne… ». À ce niveau-là donc, je le vois comme un excès de tolérance, un excès de légitimation des symboles fascistes que nous avons normalisés.

M. : Depuis l’arrivée de Vox, on a la sensation qu’ils créent des polémiques qui portent sur des questions en rapport avec le genre, il y a eu le Pin Parental par exemple à Murcia. Pensez-vous que Vox soit une conséquence politique de la réussite du mouvement du 8M et plus largement de l’essor du féminisme ?

A. Lu. : Je ne crois pas que ce soit une conséquence, mais de la même manière que le conflit catalan, ça a probablement aidé. Disons que lorsqu’il y a un mouvement émancipateur fort, il y a aussi un contremouvement qui se sent agressé. À partir de ce premier 8M, lorsque tout le monde a pris la rue, cette super organisation, ça aussi ça a démontré que les féministes étaient capables de prendre la rue. Personne ne s’attendait à ça. Ça a participé à raviver le feu. Je ne dis pas que ça l’a créé. Concernant les changements depuis que Vox est arrivé dans les institutions, je dirais que ce qu’il recherche c’est la réaction. C’est une provocation continue pour générer une réaction. Le Pin parental à Murcia, ou quand on a demandé que soient identifiées toutes les personnes qui travaillent sur des thématiques en rapport avec le genre en Andalousie, c’est cette volonté de placer des petites bombes, et d’arriver par la suite à faire des coupes dans les politiques publiques. C’est de cette manière-là que le budget contre la violence de genre a été amputé en Andalousie. Ce que Vox recherche, c’est que nous réagissions et qu’il y ait une contre-réaction de leur part. Le 8M les a aidés à obtenir plus de pouvoir et à générer cette contre-réaction et il nous lance de petites bombes pour que nous nous agitions.

A. : Par rapport à la première question (Vox comme conséquence du mouvement féministe) je crois pour ma part que tout est toujours multicausal. Je crois que la réussite du mouvement féministe a contribué à ce qu’il y ait un relent très réactionnaire, rétrograde, patriarcal. Parce que les discours de Vox, je le dis sérieusement, sont très anciens. On ne parle pas d’une droite comme celle incarnée par PP ou C’s, qui peuvent être des néolibéraux, de droite, conservateurs, là on parle de choses très anciennes. Ils manient un discours qui parle de valeurs anciennes, et même leur manière de s’exprimer ainsi que leur usage du castillan dénote à certains moments des formes archaïques de castillan. Ici il y a une stratégie médiatique qui consiste à capter l’attention avec ces manières de faire. Donc je crois, et je rejoins pleinement Ana Luna, que cette performativité du discours de Vox a donné l’opportunité que des personnes rances, qui ont toujours été là, sortent du placard. C’est une performance. Par exemple cette histoire du drapeau espagnol, vous l’avez probablement vu, cette gamine dont la robe est en fait un drapeau espagnol pendant la manifestation qu’a montée Vox… tout est théâtralisé, comme a dit Ana Luna, ce sont des bombes.

Il y a une complicité absolue des médias de communication mainstream dans le sens où ils ne font pas de suivi. Tout ce que fait Vox en disant « Je veux les noms des personnes qui travaillent sur le genre (en Andalousie, ndlr) » ; « On va abroger la loi contre les violences de genre », toutes ces conneries performatives, les médias les reprennent parce que ce sont de petites bombes, ça devient viral. Mais par la suite, les médias mainstream n’assurent pas le suivi de ces nouvelles. Et, en réalité, le plus souvent, ces petites bombes sont des pétards mouillés soit parce que ces mesures sont anticonstitutionnelles, soit parce qu’elles tombent sous le coup de la loi sur la protection des données personnelles, soit, enfin, plus récemment, parce que quand le juge du moment examine leur demande de criminaliser la manifestation du 8 mars pour avoir propagé le coronavirus, ça finit archivé, sans suite. Mais les médias mainstream promeuvent ces petites bombes, sans par la suite promouvoir l’échec de toutes ces petites bombes à trouver un écho matériel dans la réalité. Tout ça est à mettre en relation avec la thématique des fake news qui bénéficient d’une impunité absolue.

M. : Est-ce qu’il y a eu des résistances féministes à Vox au sein même des institutions, par exemple en Andalousie ?

A. : Je travaille dans ce secteur, donc je prends la question avec plaisir. Je travaille au sein d’une organisation féministe du secteur tertiaire qui s’appelle « Mujeres en Zonas de Conflicto » (Femmes en Zones de Conflit), qui est une ONG. Nous avons des projets dans des pays tiers et en Andalousie nous avons une branche qui concerne les droits sociaux et l’éducation.

Oui, il existe une réponse institutionnelle organisée, de la part des organisations de femmes. Mon opinion est qu’elle est tiède, elle est très tiède, très tiède. Ça à avoir avec le fait qu’en réalité il n’y a pas de réseau de communication ou de réseau associatif. Il y a un réseau, mais c’est un réseau qui ne fonctionne pas pour faire de l’activisme. En clair, le féminisme institutionnel ne fonctionne pas de la même manière que le féminisme autonome, il n’y a pas de capacité d’articulation et de réponse rapide, les choses se font de façon différente, le profil des personnes participantes de ce féminisme institutionnel est habituellement celui de femmes en situation de vulnérabilité, donc on peut dire qu’il y a plusieurs facteurs qui concourent au fait que les réponses soient tièdes. Il faut aussi voir que cette professionnalisation va de pair avec le fait qu’il y a une multitude d’organisations féministes dans le secteur tertiaire, d’organisations de femmes, tels que des bars féministes, mais enfin parler de tout ça reviendrait à ouvrir un autre vaste sujet… Mais il y a aussi beaucoup de personnes qui utilisent le terme « genre » parce que ça fait bien, mais qui par la suite ne vont pas se mouiller. Ça, ça rend très difficile qu’il puisse y avoir un positionnement plus solide. Peut-être que le plus grand succès en termes d’articulation a pu être ce « train de la dignité » qui s’est organisé en février 2020 et qui, pour le coup, a été une réponse concrète face à une coupe budgétaire de l’Institut Andalou de la Femme. Ça a eu lieu entre novembre et décembre 2019. À ce moment-là, il y a eu des pétitions en ligne, des manifestes et, par la suite, ce « train de la dignité » qui est allé jusqu’à Séville, etc. Dans ce féminisme plus institutionnel, participent des partis politiques, des branches féminines de syndicats, des fédérations d’associations de femmes plus institutionnalisées, des services de mairie destinés aux femmes dans de petites municipalités, ou encore des ONG comme la nôtre.

M. : On voulait vous interroger aussi sur la question de l’héritage des luttes antifascistes. Vous vous définissez toutes les deux comme féministes autonomes, et vous avez des liens avec l’anarchisme. Cela fait penser à l’héritage de la guerre civile espagnole, que tu as mentionné Ana Luna, peux-tu développer ce point ?

A. Lu. : Je crois que cette question dépend du contexte familial de la personne avec qui tu parles. Il est vrai que ma famille a toujours pris en compte ce qu’il s’est passé. J’ai un grand-père qui a 99 ans, qui est dans une maison de retraite à Madrid. Lui, il est communiste, son frère est mort au combat, lui, il n’y était pas parce qu’il était trop jeune. J’ai grandi avec des chansons antifranquistes, communistes ou anarchistes, depuis que je suis toute petite dans ma famille on a toujours eu à cœur de continuer ça. Ma mère est féministe et antifasciste, et elle nous a éduqué·es comme ça. Je suis de Málaga mais mes parents sont de Madrid, donc la sortie du franquisme, tout cela, pour eux ça s’est passé en ville. Mais dans un village, c’est différent. Dans les villages, on est sorti du franquisme d’une manière différente, beaucoup de choses ont été tues, donc oui, ça dépend de qui tu es, de la famille dans laquelle tu as été élevée, tu peux avoir cet héritage, tu peux ne pas l’avoir. Il y a des familles au sein desquelles on préfère ne pas parler de ça, d’autres dans lesquelles on a préféré oublier ces quarante ans de dictature. Quarante ans pendant lesquelles les familles devaient survivre, d’une manière ou d’une autre, et je trouve que c’est très présent, certaines compañeras se considèrent antifascistes et leur famille leur dit « Chérie, fais attention », « Fais attention avec ces fachos », « Ne te montre pas telle que tu es parce qu’il peut t’arriver quelque chose ». À moi aussi on m’a dit « Fais attention », mais la première à venir avec moi dans les manifestations c’est ma mère. Donc je crois que ça dépend beaucoup du contexte familial de chaque personne, si tu viens d’un village ou de la ville, de comment ta famille a vécu tout ça, car ça a été très long, et il y a eu beaucoup de peur. Il y a des gens qui sont restés dans la peur et qui ont transmis cette peur aux nouvelles générations.

M. : D’après vous, c’est donc important de désigner Vox comme étant « fasciste » et d’assimiler votre combat à un combat « antifasciste » ?

A. Lu. : Oui, je pense qu’il est important de le désigner ainsi, de dire que c’est un parti fasciste, en partie parce qu’il s’inscrit dans un mouvement fasciste au niveau global, il faut le dire. Il est aussi important de le désigner comme tel pour que les gens prennent conscience de ce qu’est Vox et du fait que si tu t’identifies à ce parti tu t’identifies à une idéologie fasciste concrète. Bien qu’ils ne le disent parfois pas ouvertement, il est clair qu’ils s’inscrivent dans ce mouvement global.

Je crois aussi que pour constituer un front antifasciste, il est important de revenir à des choses simples : l’antifascisme est la lutte contre le fascisme. On doit pouvoir se reconnaître dans cet antifascisme et ça, ça passe par le fait de constituer un mouvement qui parle à tout le monde : que ce soit un facteur d’union. Dans le divorce actuel de la population avec l’antifascisme, certains groupes antifascistes radicaux ont une part de responsabilité qui se matérialise dans le fait de s’être revendiqué de l’antifascisme d’une manière sectaire, très violente, très masculinisée, peu séductrice et peu globale, très hooligans, très ultra, disons. En ce sens, je crois qu’ils ont une part de responsabilité dans le fait qu’il y ait des personnes qui ne se considèrent pas antifascistes et qui ne pensent pas s’unir à la lutte antifasciste. Dans cette perspective, je crois qu’il faut relever le rôle qu’a joué le mouvement féministe en se disant antifasciste et en montrant un antifascisme très différent à celui auquel les « antifa » nous ont habitués. C’est très bien d’avoir repris ce terme et de montrer un autre type d’antifascisme, qui soit actif et présent là où il faut l’être, qui ne va pas se bagarrer à la fin des matchs de foot. Ce mouvement de type ultra, je le connais un petit peu, donc j’en parle à la première personne, cet antifascisme peut avoir du sens pour certaines personnes, il peut s’avérer séducteur, mais ça n’est pas de l’antifascisme en tant que tel.

A. : Je partage ce qu’a dit Ana Luna. J’ajouterais que oui, il faut nommer les choses et il faut le faire comme une prémisse féministe, parce que ce qui ne se nomme pas n’existe pas. En conséquence, il faut nommer le fascisme et il faut que le mouvement féministe se dise antifasciste, en partie parce que le féminisme ne peut pas exister s’il n’est pas antifasciste. Selon moi, il faut aussi nommer l’alliance entre le fascisme et le capitalisme. En Espagne, c’est comme si le fascisme s’était mis en sommeil avec la Transition, et aujourd’hui, il revient déguisé sous les traits d’un courtier en bourse. Ce fascisme est très associé et aligné au néolibéralisme, c’est pour cela qu’on assiste à des situations comme celles de l’alliance entre Ciudadanos et Vox, parce que ce qu’ils ont en commun, c’est un néolibéralisme extrême. En outre, ces gens de Vox sont racistes et ont une mentalité « traditionnelle ». Pour parler de quelque chose que nous connaissons bien ici en Andalousie, ils veulent que des personnes partent de leur pays d’origine pour venir travailler pendant quatre mois, le temps de la récolte. Pourquoi ? Parce que les propriétaires terriens veulent continuer à payer peu les personnes qu’ils emploient, ils ne veulent pas que les gens du coin travaillent pour eux. Si c’était le cas, ils devraient les payer correctement, leur faire un contrat de travail, etc. Ce paradoxe, c’est l’alliance très perverse « patriarcardo y capital, alianza criminal » et actuellement le « fascisme » fait partie intégrante de ce « capital ».

Si je regarde mon expérience d’activiste au sein de différents collectifs, je me rappelle qu’il y a encore cinq ou six ans, on avait d’un côté les groupes d’activistes, dans la lignée antipatriarcale avec nos groupes de consommation (AMAP), notre cercle non mixte, on pariait sur une autre manière d’être et de se comporter pour rendre notre mode de vie compatible avec les ressources naturelles dont on dispose, et de l’autre côté, il y avait la lutte antifasciste. On percevait qu’elle s’exerçait contre ce qu’il restait de quelques petits groupes nazis ou néonazis qui, de temps en temps, sortait dans les rues. J’ai vécu à Grenade, et à Grenade les fascistes sortent toujours dans la rue, ils continuent de commémorer le 20N, des choses comme ça, dramatiques. Parfois on assistait à des situations terrifiantes où un groupe néonazi tabassait un sans-abri qui dormait dehors ou une personne migrante qui passait par là. Mais en tant que féministe, j’ai ressenti dans mon activisme quotidien ce changement de perception, d’un fascisme de groupuscules présents mais résiduels, quatre dingos qui se réunissaient le 20N et qui parfois montaient des actions violentes, à un fascisme sorti du placard, qui s’est organisé, des groupes qui se sont articulés entre eux et qui sont maintenant légitimés. Oui, je trouve que tout cela est plus organisé, plus intégré à la société et il est absolument nécessaire de nommer ce phénomène, parce qu’il est dangereux, évidemment.

[1] M. Urban, La emergencia de Vox. Apuntes para combatir a la extrema derecha española, Editorial Sylone/Viento Sur, 2019.

[2] Voir N. Alabao, « Defender a la familia contra migrantes y mujeres: convergencias entre antifeminismo y soberanía », in Familia, raza y nación en tiempos de posfascismo, Traficantes de Sueños, 2020, p. 111-125.

[3] Voir à ce sujet l’article de A. Ceballos Cuadrado, « Nous n’avons plus peur ». Chronique des mobilisations contre les violences sexuelles en Espagne (2017-2019) », Mouvements, 2019/3 (n° 99), p. 11-21.

[4] http://www.slate.fr/story/170715/espagneelections-andalousieextreme-droite-vox.

[5] 8M pour 8 mars, journée transnationale de grève féministe.

[6] Le SAT désigne le Sindicato Andaluz de Trabajadores y Trabajadoras (Syndicat Andalou des Travailleurs·euses) fondé en 2007.




Source: Tarage.noblogs.org