Le schĂ©ma est ancien, hĂ©ritĂ© de Platon : il y aurait d’un cĂŽtĂ© la plĂšbe, « bas-ventre Â» du corps social, de l’autre les philosophes-rois qui en forment la tĂȘte. Par exemple, les partisans des politiques d’immigration menĂ©es depuis vingt ans ne cessent d’afficher leur « raison Â» et d’invoquer les « Ă©motions Â» et les « peurs des Français Â». Ils se disent « Ă  l’écoute Â» des « Ă©motions populaires Â» – la formule, glaciale, est de Lionel Jospin â€“ dans le but de les contenir. Ils affirment enfin qu’ĂȘtre sourd aux « inquiĂ©tudes Â» et aux « demandes de fermetĂ© Â» de « l’opinion Â», c’est « faire le jeu du Front National Â». À ces discours rebattus, il faut opposer une toute autre hypothĂšse : et si le racisme venait d’en haut ? Et si la demande xĂ©nophobe Ă©tait produite par les « rĂ©ponses raisonnables Â» des Ă©lites ?

Les rĂ©sultats Ă©lectoraux confirment cette hypothĂšse : les rĂ©gions les plus touchĂ©es par le vote FN ne sont pas celles oĂč il y a le plus d’immigrĂ©s ou d’étrangers, mais souvent celles oĂč les Ă©lus ont rivalisĂ© de dĂ©magogie et de xĂ©nophobie avec le FN.

Au cours des annĂ©es 1980 et 1990 notamment, il est devenu de plus en plus frĂ©quent de rendre les Ă©trangers responsables du chĂŽmage, de la dĂ©linquance et des dĂ©ficits publics, de prophĂ©tiser l’invasion, la fin de la RĂ©publique ou le « choc des cultures Â», de fantasmer sur l’Afrique, la polygamie, le foulard islamique ou les « banlieues-ghettos Â», et de dĂ©fendre « l’identitĂ© nationale Â», le « droit du sang Â» ou la « prĂ©fĂ©rence nationale Â». Ce sont des PrĂ©sidents de la RĂ©publique et des Premiers Ministres, toutes tendances confondues, qui ont appelĂ© Ă  « remplacer la main d’oeuvre immigrĂ©e par une main d’oeuvre nationale Â», et qui ont parlĂ© d’« invasion Â», de « seuil de tolĂ©rance dĂ©passĂ© Â», d’« overdose d’immigrĂ©s Â» ou de « bonnes questions du Front National Â». L’homme qui s’est plaint du bruit et de l’odeur des immigrĂ©s a fini Ă  l’ÉlysĂ©e [1].

Cette banalisation des stĂ©rĂ©otypes racistes ou xĂ©nophobes doit beaucoup, Ă©galement, aux faiseurs d’opinion que sont les grands mĂ©dias. Les journalistes, les Ă©ditorialistes et les intellectuels mĂ©diatiques apportent en effet Ă  ces stĂ©rĂ©otypes le semblant de sĂ©rieux et de respectabilitĂ© morale qui leur manque, et que ne suffit pas Ă  leur apporter le monde politique, largement discrĂ©ditĂ©. Les dĂ©clarations de Jean-Marie Le Pen l’attestent, par exemple lorsqu’il invoque l’autoritĂ© scientifique de Jean-Claude Barreau, ancien PrĂ©sident du conseil d’administration de l’INED (Institut National d’Études DĂ©mographiques) et conseiller spĂ©cial de François Mitterrand puis de Charles Pasqua et Jean-Louis DebrĂ© :

« De la bouche mĂȘme du spĂ©cialiste, il est entrĂ© en trente ans dans notre pays plus de 10 millions d’étrangers dont 5 millions de musulmans, et qu’il compte aujourd’hui plus de 6 millions de lĂ©gaux plus 1 ou 2 de clandestins en plus Â»  [2].

Toutes les estimations sĂ©rieuses (par exemple celles du Bureau International du Travail) ont beau Ă©valuer Ă  300000 le nombre de sans-papiers, que peut-on rĂ©pondre Ă  Le Pen puisque le prĂ©sident de l’INED donne effectivement raison Ă  ses fantasmes d’invasion ?

Il est vrai que les discours se sont ensuite un peu apaisĂ©s : on a parlĂ© un peu moins du prĂ©tendu « problĂšme de l’immigration Â», et les propos les plus franchement injurieux ou dĂ©gradants sont devenus moins frĂ©quents dans l’espace politique et mĂ©diatique. On a par exemple moins incriminĂ© la responsabilitĂ© des « immigrĂ©s Â» dans le chĂŽmage ou les dĂ©ficits publics [3]. Il reste que trente ans de lepĂ©nisation ne s’effacent pas en deux ans, et que certaines habitudes ont Ă©tĂ© prises, qui ne se perdront pas toutes seules. Il faut se rendre Ă  l’évidence : la « bataille du vocabulaire Â» chĂšre Ă  Bruno MĂ©gret a Ă©tĂ© remportĂ©e par le Front National et perdue par les dĂ©mocrates.

La bataille du vocabulaire

Bruno MĂ©gret a toujours accordĂ© une extrĂȘme importance au vocabulaire. Lorsqu’il Ă©tait encore membre du Front National, il diffusait auprĂšs des militants des listes de mots Ă  dire et Ă  ne pas dire (par exemple : ne pas dire « les associations antiracistes Â» mais « le lobby de l’immigration Â» ; ou encore : ne pas dire « les Arabes Ă  la mer Â» mais « il faut organiser le retour des immigrĂ©s du tiers-monde dans leur pays Â»). Il s’en expliquait le 16 juin 1990 dans le journal PrĂ©sent :

« Notre stratĂ©gie de conquĂȘte du pouvoir passe par une bataille du vocabulaire (…) Lorsqu’ils parlent d’identitĂ©, de libanisation, de classe politico-mĂ©diatique, lorsqu’ils utilisent des termes comme l’établissement, le cosmopolitisme, le peuple, le totalitarisme larvĂ©, hommes de la rue, journalistes et politiciens entrent dans notre champ lexical Â».

Plus de dix ans aprĂšs, malgrĂ© le retour de la croissance et l’éclatement du Front national, peu de choses ont changĂ© sur le plan du vocabulaire : la majoritĂ© des dirigeants politiques et des Ă©ditorialistes, ainsi qu’un nombre consĂ©quent de journalistes et de chercheurs, ont adoptĂ© sans s’en rendre compte un lexique qui a toujours pour effet de mettre Ă  distance l’étranger. Par exemple,

- en parlant sans cesse des « prĂ©occupations des Français Â», ils excluent de notre champ de vision les quatre millions d’étrangers qui rĂ©sident en France ;

- en opposant « Français et immigrĂ©s Â», ils laissent entendre qu’un immigrĂ© ne peut pas ĂȘtre vraiment français – alors que prĂšs d’un tiers le sont, par naturalisation ou par mariage avec un(e) Français(e).

Le mot immigrĂ© lui-mĂȘme fonctionne, dans le dĂ©bat politique, comme une catĂ©gorie raciale, puisqu’on appelle ainsi certains enfants d’origine africaine ou maghrĂ©bine qui sont nĂ©s en France – et qui n’ont par consĂ©quent jamais immigrĂ© â€“ et qu’inversement un cadre allemand ou amĂ©ricain qui arrive en France n’est jamais appelĂ© « immigrĂ© Â» – du moins s’il est blanc. Tout le monde ne va certes pas aussi loin dans l’absurditĂ© que « l’expert Â» Jean-Claude Barreau, qui parle d’« immigrĂ©s nĂ©s en France Â»  [4] ; mais l’usage du mot immigrĂ© comme catĂ©gorie raciale se retrouve dans une expression dĂ©sormais courante : « immigrĂ©s de la seconde gĂ©nĂ©ration Â». L’immigration n’est alors plus un acte qu’on accomplit, mais un stigmate transmissible de pĂšre en fils.

Une bataille sĂ©mantique importante a eu lieu Ă©galement sur le nom des Ă©trangers en situation irrĂ©guliĂšre : il a fallu plus d’un an de lutte pour que, dans les grands mĂ©dias, les « clandestins Â» deviennent des sans-papiers. On a, Ă  ce propos, assistĂ© Ă  d’étonnants retournements : on a pu voir par exemple deux cĂ©lĂšbres universitaires de gauche dĂ©noncer la connotation « criminalisante Â» du mot « clandestins Â», et user pourtant de ce mot quelques annĂ©es plus tard, lorsqu’ils s’employĂšrent Ă  justifier les lois ChevĂšnement, qui maintenaient l’essentiel des lois Pasqua [5].

Plus gĂ©nĂ©ralement, le nom donnĂ© aux immigrĂ©s en lutte manifeste souvent une fascination pour leurs origines lointaines et une indiffĂ©rence totale Ă  l’enjeu de leur lutte : on a plus souvent parlĂ© des « Maliens de Vincennes Â» ou des « Maliens de Nouvelle France Â» que de mal-logĂ©s ou de rĂ©sidents de foyers. Seuls les « Africains de Saint Bernard Â» ont rĂ©ussi Ă  imposer un nouveau nom : sans-papiers.

Une autre bataille importante s’est jouĂ©e autour du foulard islamique, rebaptisĂ© « voile Â» ou « tchador Â». Ces jeux de langage ont suscitĂ© ou favorisĂ© un terrible amalgame : pour beaucoup, un simple morceau de tissu Ă©voque dĂ©sormais l’intĂ©grisme iranien ou afghan, dont les exactions font rĂ©guliĂšrement la une des journaux tĂ©lĂ©visĂ©s. Certains intellectuels ont mĂȘme entretenu la confusion en parlant de voile « islamiste Â». D’autres ont tout bonnement assimilĂ© le foulard au terrorisme, au fascisme et au nazisme, ou affirmĂ© que la scolarisation de quelques jeunes filles voilĂ©es marquait l’avĂšnement d’un « modĂšle d’intĂ©gration couleur taliban Â» [6]. La peur a enfin Ă©tĂ© entretenue par les grands mĂ©dias, y compris la presse magazine dite modĂ©rĂ©e : lors des rentrĂ©es scolaires de 1989, puis de 1994, les kiosques se sont couverts d’images de femmes en tchador, accompagnĂ©es de lĂ©gendes menaçantes :



- Â« Fanatisme : la menace religieuse Â»

- Â« La poussĂ©e islamiste en France Â»

- Â« Foulard : le complot. Comment les islamistes nous infiltrent Â»

- Â« La pieuvre islamiste Â»  [7].

Il n’est donc pas Ă©tonnant qu’au nom des attentats du 11 septembre 2001 aient Ă©tĂ© initiĂ©e, dans un trĂšs grand nombre de mĂ©dias français, une immense campagne de dĂ©nigrement et de stigmatisation de l’Islam sous toutes ses formes. La notion extrĂȘmement floue de « nĂ©buleuse islamique Â» a permis aux amalgames les plus grossiers de ressortir : la communautĂ© musulmane dans son ensemble a Ă©tĂ© sommĂ©e de « s’expliquer Â» sur son rapport Ă  Oussama Ben Laden, les banlieues ont Ă©tĂ© montrĂ©es du doigt, les contrĂŽles au faciĂšs multipliĂ©s et plusieurs unes, dont celle du Point et celle du Nouvel Observateur, ont Ă  nouveau fait voisiner l’image du tchador et le mot Islam :



- Â« Islam : le temps de l’autocritique Â»

- Â« Islam et terrorisme : la vĂ©ritĂ© Â»

La peur de l’immigrĂ© est Ă©galement omniprĂ©sente, de maniĂšre implicite, dans les nombreux discours incantatoires qui en appellent Ă  la « raison Â» ou Ă  la « modĂ©ration Â», et qui dĂ©noncent « l’irresponsabilitĂ© Â» de certaines revendications comme la rĂ©gularisation de tous les sans-papiers, le droit de vote des Ă©trangers ou l’égalitĂ© complĂšte des droits sociaux entre français et Ă©trangers. En effet, en parlant d’irresponsabilitĂ©, ces discours laissent entendre qu’il existe un danger liĂ© Ă  la prĂ©sence des rĂ©sidents Ă©trangers, ou du moins Ă  la reconnaissance de leurs droits – sans jamais dire prĂ©cisĂ©ment quel danger .

Un autre lieu commun entretient la peur et le rejet : l’assimilation de l’arrivĂ©e de nouveaux immigrants Ă  un afflux de « toute la misĂšre du monde Â», qui occulte toute la richesse produite par l’exploitation des travailleurs immigrĂ©s. Une rĂ©cente circulaire officielle est Ă  cet Ă©gard explicite : elle encourage les prĂ©fectures Ă  refuser des titres de sĂ©jour aux parents et aux conjoints de français ou de rĂ©sidents rĂ©guliers, autrement dit Ă  sĂ©parer des familles, et donc Ă  violer la Convention EuropĂ©enne des Droits de l’Homme, en prĂ©textant que l’atteinte Ă  la vie familiale n’est « pas excessive Â» par rapport au « but lĂ©gitime Â» qu’est « la protection du bien-ĂȘtre Ă©conomique du pays Â» [8].

Au regard malveillant ou mĂ©prisant portĂ© sur l’immigrĂ© s’oppose un regard on-ne-peut-plus complaisant sur les politiques d’immigration. Et au langage brutal, voire ordurier qu’on adresse Ă  l’un, s’oppose une langue suave et euphĂ©misĂ©e : on dit qu’on « renvoie chez eux Â» les expulsĂ©s, alors qu’ils ont leur chez-eux en France et qu’on les en chasse – et l’on emploie le mot « reconduite Â», qui Ă©voque plus les joies du retour au foyer que la douleur du bannissement.

Bien d’autres lieux communs mĂ©ritent un examen critique, notamment

- la tenace mythologie coloniale qui imprĂšgne le discours mĂ©diatique et politique sur les banlieues, conçues comme des « zones de non-droit Â» Ă  « reconquĂ©rir Â» ;

- les mĂ©taphores biologiques comme l’ Â« assimilation Â» ou le « seuil de tolĂ©rance Â», qui lĂ©gitiment les rĂ©actions racistes en les faisant apparaĂźtre comme des rĂ©flexes de dĂ©fense du « corps social Â» â€“ rejetant l’aliment trop diffĂ©rent (inassimilable) ou trop abondant (en overdose).

Un consensus lourd de conséquences

Il faudrait aussi s’interroger sur les raisons de cette dĂ©rive : la conviction souvent, mais parfois aussi le calcul politique Ă  court terme ou le dĂ©sir Ă©perdu d’apparaĂźtre proche du peuple – ou encore le plaisir infantile de se singulariser en dĂ©fiant « le politiquement correct Â». Sans oublier la simple incompĂ©tence et l’absence de sens critique face aux poncifs ou aux chiffres fantaisistes assĂ©nĂ©s par les dĂ©magogues Ă  propos des immigrĂ©s.

Ce dernier point est important : pendant deux dĂ©cennies, il y a souvent eu, chez les journalistes de tĂ©lĂ©vision ou de radio qui recevaient complaisamment des dirigeants d’extrĂȘme droite, un silence aux effets symboliques redoutables. En effet, qui ne dit mot consent : en n’apportant pas la contradiction lorsqu’un chiffre mensonger Ă©tait avancĂ©, lorsqu’un argument fallacieux Ă©tait Ă©noncĂ© ou lorsque la loi contre l’injure raciste Ă©tait bafouĂ©e, les journalistes ont souvent laissĂ© des mensonges apparaĂźtre comme des vĂ©ritĂ©s, des sophismes apparaĂźtre comme des arguments et des propos illicites apparaĂźtre comme des opinions respectables.

Les motivations peuvent ĂȘtre diverses, mais quelles qu’elles soient, elles vont toujours de pair avec une profonde indiffĂ©rence ou un profond mĂ©pris Ă  l’égard des immigrĂ©s, et elles dĂ©bouchent toujours sur les mĂȘmes consĂ©quences : la banalisation et la lĂ©gitimation de la violence raciste, qu’elle soit verbale ou physique, individuelle, collective ou institutionnelle. Car les mots engendrent des actes : le changement de discours produit un changement de climat, qui entraĂźne chez tous ceux qui ne prennent pas garde un changement de regard et donc de comportement. Il suscite par exemple des rĂ©flexes d’inquiĂ©tude ou de mĂ©fiance lorsqu’un homme jeune et basanĂ© entre dans une rame de mĂ©tro. Il fait du moindre problĂšme de voisinage ou de la moindre altercation un psychodrame vĂ©cu comme un « choc des cultures Â», et facilite ainsi le passage Ă  l’injure, Ă  l’agression ou mĂȘme au crime raciste.

La lepĂ©nisation du discours politique et mĂ©diatique se traduit aussi par une lepĂ©nisation des pratiques administratives  : aux guichets des prĂ©fectures ou des services sociaux s’est dĂ©veloppĂ©e une attitude de soupçon systĂ©matique face aux Ă©trangers, parfois accompagnĂ©e de dĂ©lation [9].


La lepĂ©nisation se rĂ©percute enfin dans le droit lui mĂȘme [10]. En trente ans, les rĂ©sidents Ă©trangers ont perdu une sĂ©rie importante de droits, alors qu’il en restait encore beaucoup Ă  conquĂ©rir. Notamment :

- le droit Ă  l’asile politique (la gestion par le ministĂšre de l’intĂ©rieur et l’accĂ©lĂ©ration de l’examen des dossiers se sont traduites par des restrictions draconiennes du nombre de demandes acceptĂ©es) ;

- le droit au regroupement familial (des conditions de plus en plus contraignantes ont Ă©tĂ© fixĂ©es) ;

- le droit aux titres de sĂ©jour (les plein-droits ont Ă©tĂ© perdus par certaines catĂ©gories d’étrangers qui en bĂ©nĂ©ficiaient, et les garanties d’inexpulsabilitĂ© ont Ă©tĂ© supprimĂ©es par l’usage incontrĂŽlĂ© (car incontrĂŽlable) de la dĂ©rogation pour raison d’« ordre public Â») ;

- le droit Ă  un jugement Ă©quitable pour les actes de dĂ©linquance (perdu du fait de la double peine, appliquĂ©e de maniĂšre de plus en plus systĂ©matique).

Pour se faire une idĂ©e du chemin parcouru, il faut se rappeler qu’en 1978, le Parti socialiste soutenait le droit de vote des rĂ©sidents Ă©trangers aux Ă©lections locales, l’abrogation de la double peine et mĂȘme l’interdiction des expulsions forcĂ©es.


Article publié le 17 Sep 2019 sur Lmsi.net