DĂ©cembre 14, 2021
Par Contretemps
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L’ouvrage de Sara R. Farris, Au nom des femmes, vient d’ĂȘtre publiĂ© en français aux Ă©ditions Syllepse, traduit par July Robert. La sociologue y dĂ©veloppe le concept dĂ©sormais connu de fĂ©monationalisme Ă  travers une Ă©tude des programmes d’intĂ©gration civique en France, aux Pays-Bas et en Italie. Dans cet extrait issu de son introduction, Sara R. Farris dĂ©finit le concept de fĂ©monationalisme et prĂ©sente les enjeux de son Ă©tude dans les trois contextes europĂ©ens, marquĂ©s par la montĂ©e de l’extrĂȘme-droite et du nationalisme. 

Introduction. Au nom des droits des femmes

« Je pense que nous avons affaire Ă  des femmes trĂšs malades [c’est-Ă -dire les femmes portant le voile intĂ©gral] et je ne pense pas que nous devrions ĂȘtre dĂ©terminĂ©es en fonction de leur pathologie » (Élizabeth Badinter, philosophe fĂ©ministe française).

« L’islam
 rejette les Juifs et les homosexuels et jette des dĂ©cennies de droits des femmes aux toilettes » (Geert Wilders, dirigeant du Parti pour la libertĂ©, parti nĂ©erlandais d’extrĂȘme droite).

« Il ne peut y avoir de rĂ©gularisation de ces [migrants] entrĂ©s illĂ©galement, ceux qui violent les femmes et cambriolent les villas, mais nous tiendrons certainement compte, en perspective d’une rĂ©gularisation, de toutes ces situations ayant un important impact social comme celle des [femmes] migrantes soignantes » (Roberto Maroni, ex-dirigeant de la Ligue du Nord, parti d’extrĂȘme droite italien).

Le succĂšs de l’extrĂȘme droite aux Ă©lections parlementaires europĂ©ennes de 2014 a grandement attirĂ© l’attention internationale. Les partis de droite de tout le continent ont soit remportĂ© un grand nombre de siĂšges, soit consolidĂ© leur important soutien populaire[1]. Ces succĂšs Ă©lectoraux couplĂ©s Ă  la duretĂ© des slogans anti-islam ayant caractĂ©risĂ© les campagnes de ces partis ont provoquĂ© la crainte d’un retour du fascisme. NĂ©anmoins, une des caractĂ©ristiques frappantes qui distingue les partis nationalistes europĂ©ens contemporains de leurs anciens homologues est leur invocation de l’égalitĂ© de genres (et occasionnellement des droits des LGBT) dans leur rhĂ©torique globalement xĂ©nophobe. En fait, en dĂ©pit de leur manque d’intĂ©rĂȘt pour l’élaboration de politiques concrĂštes pour l’égalitĂ© de genres et leur style politique masculiniste, ces partis mettent de plus en plus en avant leurs programmes anti-islam au nom des droits des femmes. Un des tropes centraux mobilisĂ©s par ces nationalistes de droite de Geert Wilders aux Pays-Bas Ă  Marine Le Pen en France et Matteo Salvini en Italie – animateurs-clĂ©s de l’« internationale brune » sur laquelle se concentre ce livre – est le sĂ©rieux danger que constituent les hommes musulmans pour les sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes occidentales en raison, par-dessus tout, de leur traitement oppressif Ă  l’égard des femmes (Kampagiannis, 2014)[2].

Certain·es intellectuel·les ont qualifiĂ© ce tournant nationaliste en direction de la thĂ©matique de l’égalitĂ© des femmes de tentative de modernisation de leur programme et afin de progresser dans leur Ă©lectorat fĂ©minin[3]. D’autres ont Ă©tabli un lien entre l’Europe et les États-Unis, oĂč des politicien·nes conservateur·trices ont prĂ©sentĂ© les guerres impĂ©rialistes post-11-Septembre au Moyen-Orient comme des missions destinĂ©es Ă  libĂ©rer les femmes musulmanes des hommes musulmans[4]. Et pourtant, les nationalistes de droite ne sont pas les seules forces Ă  brandir l’étendard de l’égalitĂ© des femmes dans un discours apparemment contradictoire avec le cƓur mĂȘme de leurs idĂ©ologies et politiques. De l’autre cĂŽtĂ© du spectre politique, certaines ferventes fĂ©ministes notoires ont Ă©galement rejoint le chƓur anti-islam. Tout au long des annĂ©es 2000, la philosophe fĂ©ministe française internationalement reconnue Élizabeth Badinter, la politicienne fĂ©ministe nĂ©erlandaise Ayan Hirsi Ali et la cĂ©lĂšbre « fĂ©ministe occasionnelle » italienne Oriana Fallaci ont dĂ©noncĂ© les communautĂ©s musulmanes comme Ă©tant des communautĂ©s exceptionnellement sexistes au regard des pays occidentaux, lieux de rapports de genres « supĂ©rieurs »[5]. De la mĂȘme façon, des organisations de femmes ainsi que des bureaucrates haut placé·es d’organes Ă©tatiques pour l’égalitĂ© des genres – souvent appelé·es fĂ©mocrates – ont toutes et tous identifiĂ© les pratiques religieuses islamiques comme Ă©tant particuliĂšrement patriarcales, soutenant qu’elles n’avaient pas leur place dans la sphĂšre publique occidentale. En consĂ©quence, iels ont toustes soutenu des propositions de loi telles que l’interdiction du voile en dĂ©crivant les femmes musulmanes comme des victimes passives devant ĂȘtre secourues et Ă©mancipĂ©es. Le front fĂ©ministe hĂ©tĂ©rogĂšne anti-islam prĂ©sentait ainsi le sexisme et le patriarcat comme des domaines pratiquement exclusifs de « l’Autre musulman ».

L’étrange rencontre entre des programmes anti-islam et la rhĂ©torique Ă©mancipatoire des droits des femmes n’est cependant pas limitĂ©e aux nationalistes et aux fĂ©ministes. Des militants nĂ©olibĂ©raux qui sont par ailleurs antinationalistes utilisent Ă©galement de plus en plus de reprĂ©sentations anti-islam au nom des droits des femmes. Les programmes d’intĂ©gration civique pour les « ressortissant·es de pays tiers » en sont un bel exemple. Comme je l’expliquerai, ils sont un jalon du nĂ©olibĂ©ralisme. Conçus pour encourager l’inclusion des migrant·es dans la fabrique des sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes, ces programmes ont rendu dĂ©pendante la rĂ©sidence Ă  long terme des migrant·es d’un engagement garanti Ă  apprendre la langue, la culture et les valeurs du pays de destination. Ils poussent les migrant·es Ă  reconnaĂźtre les droits des femmes comme valeur centrale de l’Occident, ainsi qu’à intĂ©grer les pratiques culturelles occidentales prĂ©sentĂ©es comme supĂ©rieures sur le plan civilisationnel. Ce qui est Ă©galement frappant ici, c’est que les politiques d’intĂ©gration civique tendent Ă  gĂ©nĂ©raliser les affirmations concernant la misogynie inhĂ©rente aux communautĂ©s musulmanes, tout en les appliquant Ă  tous les migrantes non occidentaux·ales.

Ainsi, trois acteur·trices politiques trĂšs diffĂ©rents – nationalistes de droite, certaines fĂ©ministes et organismes pour l’égalitĂ© des femmes et nĂ©olibĂ©raux·ales – invoquent les droits des femmes pour stigmatiser les hommes musulmans afin de faire progresser leurs propres objectifs politiques. Mais pourquoi ces diffĂ©rents mouvements invoquent-ils le mĂȘme trope et identifient-ils les hommes musulmans comme l’une des menaces les plus dangereuses pour les sociĂ©tĂ©s occidentales ? Les partis nationalistes « trahissent-ils » leurs politiques traditionnellement antifĂ©ministes, les fĂ©ministes, leurs politiques Ă©mancipatrices et les nĂ©olibĂ©raux·ales, leurs politiques antinationalistes en utilisant tous les droits des femmes contre les sujets masculins musulmans ? Quelles sont exactement les forces nationalistes, fĂ©ministes et nĂ©olibĂ©rales qui mobilisent l’égalitĂ© de genre contre l’islam, et quels sont leurs arguments spĂ©cifiques ? Assistons-nous Ă  l’ascension d’une nouvelle Sainte-Alliance ou cet apparent consensus Ă  travers le spectre politique est-il seulement concomitant et fortuit ? Et finalement, pourquoi les femmes musulmanes se voient-elles offrir d’ĂȘtre « secourues » dans un contexte d’islamophobie et de sentiments antimigratoires grandissants, tout particuliĂšrement en ce qui concerne l’emploi et la santĂ© ?

Comme je l’examine dans les chapitres qui suivent, divers·es chercheur·euses ont expliquĂ© le nouveau rĂŽle central que joue l’égalitĂ© de genres et parfois des homosexuel·les dans les programmes anti-islam comme Ă©tant une consĂ©quence du glissement vers la droite et de la guerre contre le terrorisme qui a marquĂ© les annĂ©es 2000 en Europe et aux États-Unis – particuliĂšrement aprĂšs le 11-Septembre. Ils soulignent ainsi la logique sĂ©curitaire des rĂ©cits de sauvetage contemporains qui ciblent les femmes musulmanes comme victimes et lisent ces rĂ©cits comme Ă©tant principalement les constellations politiques qui caractĂ©risent le Zeitgeist nationaliste et nĂ©olibĂ©ral actuel.

Ce livre soutient plutĂŽt que les importantes dimensions politico-Ă©conomiques qui sous-tendent ces intersections paradoxales en Europe occidentale ont, pour la plupart, Ă©tĂ© nĂ©gligĂ©es. En outre, j’affirme que les façons par lesquelles les campagnes anti-islam au nom de l’égalitĂ© de genres se nourrissent et façonnent des idĂ©ologies et des institutions racistes et anti-immigration plus larges ne se sont pas vu accorder l’attention soutenue qu’elles mĂ©ritent. Au nom des femmes propose ainsi de nouveaux liens, de nouvelles conceptualisations et catĂ©gories d’analyse afin de dĂ©chiffrer les raisons de cette surprenante intersection entre les nationalistes, les fĂ©ministes et les nĂ©olibĂ©raux·ales. Pour nommer cette intersection et formuler la logique politico-Ă©conomique qui l’étaye, j’introduis la notion de fĂ©monationalisme.

Raccourci pour « nationalisme fĂ©ministe et fĂ©mocratique », le fĂ©monationalisme fait autant rĂ©fĂ©rence Ă  l’exploitation des thĂšmes fĂ©ministes par les nationalistes et les nĂ©olibĂ©raux·ales dans les campagnes anti-islam (mais aussi, comme je le montrerai, dans les campagnes anti-immigration), qu’à la participation de certaines fĂ©ministes et fĂ©mocrates dans la stigmatisation des hommes musulmans en vertu de l’égalitĂ© de genres. Par consĂ©quent, le fĂ©monationalisme dĂ©crit d’une part les tentatives des partis de droite et nĂ©olibĂ©raux d’Europe occidentale de faire avancer des politiques xĂ©nophobes et racistes par le biais d’un racolage de l’égalitĂ© de genres, tandis que, d’autre part, il saisit l’implication de diverses fĂ©ministes et fĂ©mocrates assez visibles et reconnues dans l’actuelle mise en scĂšne de l’islam comme religion et culture typiquement misogyne. Afin de dĂ©finir et de dresser une carte du fĂ©monationalisme, ce livre se propose d’éclaircir le rĂŽle de trois formes politiques structurantes (les Pays-Bas, la France et l’Italie entre 2000 et 2013) et trois acteurs et programmes politiques spĂ©cifiques : (1) les partis nationalistes de droite (Partij voor de Vrijheid [PVV ; Parti pour la libertĂ©] aux Pays-Bas, le Front national [FN] en France et la Lega Nord [LN, Ligue du Nord] en Italie) ; (2) un nombre important d’intellectuelles et politiciennes fĂ©ministes, d’organisations de femmes et de fĂ©mocrates au sein de ses pays ; (3) et les politiques nĂ©olibĂ©rales visant les migrant·es non occidentaux·ales avec les programmes d’intĂ©gration civique.

À ce stade, il est nĂ©cessaire d’émettre deux prĂ©cisions. PremiĂšrement, je dois souligner que contrairement aux partis nationalistes de droite qui instrumentalisent l’égalitĂ© de genres dans leurs campagnes anti-immigration, les fĂ©ministes, les organisations de femmes et les fĂ©mocrates que j’ai mises en avant dirigent leur critique principale contre les musulmans et non contre les migrants en gĂ©nĂ©ral. Ce livre dĂ©taille cependant l’implication de certaines de ces fĂ©ministes, organisations de femmes et fĂ©mocrates dans l’élaboration et la mise en Ɠuvre de quelques Ă©lĂ©ments des programmes d’intĂ©gration civique visant les femmes migrantes non occidentales en gĂ©nĂ©ral. Je montre ainsi comment la rhĂ©torique anti-islam s’est infiltrĂ©e dans les mĂ©canismes institutionnels qui ciblent la population migrante non occidentale en gĂ©nĂ©ral. Au nom des femmes tente de dĂ©tricoter cet entrelacement complexe, affirmant que tandis que la rhĂ©torique antimusulmane est devenue la rhĂ©torique anti-Autre dominante, Ă  certains moments, dans certains endroits et certains discours, elle concorde avec la rhĂ©torique anti-immigration. J’explique cette complexitĂ© en indiquant comment, d’une part, le glissement entre les politiques anti-islam et anti-immigration apparaĂźt au travers de l’hypothĂšse de l’homme et la femme musulmane comme les reprĂ©sentant·es principaux·ales de la binaritĂ© oppresseur/victime. Cette binaritĂ© est ensuite projetĂ©e et gĂ©nĂ©ralisĂ©e aux migrant·es non occidentaux·ales, plus gĂ©nĂ©ralement du Sud global (comme, par exemple, dans le cas des politiques d’intĂ©gration civique). D’autre part, j’explique comment cette binaritĂ© d’oppresseur et de victime utilisĂ©e aujourd’hui pour mettre en avant les musulman·es en particulier se nourrit de reprĂ©sentations et stĂ©rĂ©otypes dĂ©ployĂ©s Ă  l’époque coloniale dans ces trois pays et qui font partie intĂ©grante de rĂ©pertoires racistes plus gĂ©nĂ©raux.

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Illustration : https://solidarites.ch.

Notes

[1] Trois partis nationalistes de droite ont remportĂ© les Ă©lections dans leurs pays respectifs : le Danish People’s Party obtenant 25 % (+18,7) des voix ; le FN obtenant 26,6 % (+11,8) des voix ; et le United Kingdom Independence Party avec 27,5 % des voix (+11,4). De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ce sont dans les pays d’Europe occidentale que les partis de droite ont obtenu les rĂ©sultats les plus Ă©levĂ©s (Ă  l’exception de la Hongrie). Pour une analyse plus approfondie de ces rĂ©sultats, voir l’analyse de Cas Mudde (2014), « Fighting the system ? Populist radical right parties and system change Â», Party Politics, vol. 20, n°2.

[2] Kampagiannis, Thanasis (2014), « The “Brown International” of the European Far Right” Â», MR Online.

[3] Bartlett, Jamie, Jonathan, Birdwell et Sarah de Lange (2012), Populism in Europe : Netherlands, Londres, Demos ; Mayer, Nonna (2013), « From Jean-Marie to Marine Le Pen : Electoral change on the far right », Parliamentary Affairs, n° 6. ; Akkerman, Tjitske et Anniken Hagelund (2007), « “Women and children first!” Anti-immigration parties and gender in Norway and the Netherlands », Patterns of Prejudice, n° 41 ; Towns, Ann, Erika Karlsson et Joshua Eyre (2014), « The equality conundrum : Gender and nation in the ideology of the Sweden democrats », Party Politics, n° 20.

[4] L’invasion de l’Afghanistan ayant suivi les attentats contre les Twin Towers Ă  New York fut soutenue et prĂ©sentĂ©e au grand public Ă  l’international tout autant comme une mission pour libĂ©rer les femmes afghanes de l’oppression du rĂ©gime des talibans que comme un acte de dĂ©fense et de riposte contre les auteurs de ces attaques. À partir de ce moment-lĂ , les images de femmes musulmanes voilĂ©es comme des corps emprisonnĂ©s ont pĂ©nĂ©trĂ© notre inconscient collectif occidental en mĂȘme temps que celles des hommes barbus musulmans prĂ©parant de toute Ă©vidence des attaques terroristes contre des cibles occidentales [
].

[5] Oriana Fallaci ne se dĂ©finissait pas comme fĂ©ministe bien qu’elle fĂ»t associĂ©e au fĂ©minisme libĂ©ral en raison de son soutien aux combats pour les droits Ă  l’avortement et au divorce dans les annĂ©es 1970.

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Source: Contretemps.eu