Novembre 15, 2021
Par Lundi matin
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Élu, à l’âge de 25 ans, à la Convention nationale, à l’été 1792, le parcours de Louis Antoine de Saint-Just, le plus jeune député, est fulgurant. Non seulement par sa brièveté – il sera guillotiné moins de deux ans plus tard avec Robespierre –, mais aussi par sa radicalité. D’emblée, alors que l’assemblée use de tours et de détours sans oser poser frontalement la question de la possibilité de juger la personne royale (et sacrée), Saint-Just se distingue, fait entendre une voix inédite : « je dis que le roi doit être jugé en ennemi, que nous avons moins à le juger qu’à le combattre ». Et sa conclusion de claquer au vent révolutionnaire, en fixant définitivement l’axe de la discussion : « on ne peut point régner innocemment ».

Comment parler de Saint-Just, de son parcours, de ses actes, de ses paroles même, qui hantent le silence et l’action ; de ses paroles « qui tenaient du poème et de la sentence, jetées haut, lancées droit, tombées dru – sur ici et maintenant et pour toujours » (page 135) ? Comment évoquer ce monstre de contradictions, théoricien tragique et malheureux de la Terreur, en même temps que critique libertaire de la tyrannie ; une critique portée, comme l’a si bien montré Miguel Abensour, par une interrogation unique et lancinante : qu’est-ce que faire la révolution ? Peut-être, dès lors, en parler à la manière d’Arnaud Maïsettei qui, dans Saint-Just & des poussières, livre un récit biographique, à cheval entre la poésie et la réflexion sur l’histoire.

« Mais, écrit l’auteur, il y a ce mot de Terreur qui servira comme un vêtement sale qu’on ramasse et qu’on jette pour salir sans rien discerner des temps et pour tout effacer de ces années où des hommes avaient voulu recommencer le monde en renversant la peine et la fatalité du malheur » (page 260). Et c’est au plus près de cette tentative de recommencement que ce livre essaie de se tenir, dans l’écho de « la mélodie obsédante des appels aux renversements des pouvoirs arrachés à leur racine » (page 137). Dans la poussière et les pages des livres d’histoire également, pour interroger les traces et les ombres du passé, et défaire le mensonge que tout passe avec les années. Retrouver le lieu et le temps – une nuit dans cette ville à marcher à deux –, où l’histoire, comme l’amour, comme le bonheur, redeviendrait une hypothèse radicale ; tel est le pari de Saint-Just & des poussières.

Les paradoxes de Saint-Just renvoient aussi à ceux d’une révolution qui avait décrété « quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré et le plus indispensable des devoirs », dans une Constitution mise en suspens et à jamais ajournée. En une formule lapidaire, Saint-Just avait donné la mesure exacte de cette contradiction : « on ne fait pas les révolutions à moitié ». Faute sinon de « se creuser un tombeau ». Or, faire « une révolution dans le gouvernement », sans révolutionner « l’état civil », c’était œuvrer à moitié, se condamner à échouer. D’autant plus que cela affectait en retour la machine gouvernementale, laissant se reproduire les mécanismes de la domination, que le théoricien de la Terreur a dénoncé dans des formules incendiaires : « tous les arts ont produit leurs merveilles : l’art de gouverner n’a presque produit que des monstres » ; « il faut faire peur à ceux qui gouvernent. Il ne faut jamais faire peur au peuple » ; « le gouvernement est une hiérarchie d’erreurs et d’attentats ». Ou encore, embrassant le principe anarchique, le cinglant : « un peuple n’a qu’un ennemi dangereux, c’est son gouvernement ».

On n’écrit pas sur Saint-Just à moitié. Il faut aller jusqu’au bout de ses paradoxes et contradictions, de son lyrisme laconique et de ses silences, de ses rêves et de son échec, pour accorder le temps au présent, et « raconte[r] la seule histoire qui nous servira d’armes quand il faudra prendre possession des villes, bientôt » (page 325).

Frédéric Thomas




Source: Lundi.am