Octobre 30, 2019
Par Les mots sont importants
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On dirait un (mauvais) remake de « Fourest à l’ULB » et de « Fourest à la fête de l’Huma ». La dramaturgie, bien rodée, est la même. Acte 1 : une personnalité très médiatique et très réactionnaire est invitée à sermonner, sans réelle opposition, dans un espace de débat public prestigieux. Acte 2 : des militant.e.s de l’égalité, exaspérés de devoir subir à l’infini les mêmes sermons offensants, expriment leur désaccord et annoncent qu’ils empêcheront la grande messe de se dérouler comme prévu. Acte 3 : les institutions organisatrices refusent d’entendre cette autre parole et de lui accorder un espace d’expression, elles préfèrent supprimer tout événement, en invoquant l’ordre public. Acte 4 : la star désinvitée crie à la censure et au terrorisme intellectuel, vite relayé par toute la fachosphère de droite (type Causeur, Valeurs actuelles) ou de gauche (Printemps républicain), avec quelques soutiens de taille : celui de l’inévitable Blanquer, ou celui de Jean-Luc Mélenchon. C’est cette fois-ci Sylviane Agacinski, grande adversaire de l’homoparentalité, qui vient de reprendre le rôle de Caroline Fourest, suite à une conférence annulée à la faculté de Bordeaux, tandis les étudiant.e.s, syndicats et associations anti-homophobie qui protestaient contre sa venue endossent le rôle des méchants « sectaires », « censeurs » et « maccarthystes ».


Un « nouveau maccarthysme », s’est emporté le ministre Jean-Michel Blanquer, l’homme qui convoque et sanctionne les enseignants réfractaires à ses réformes, l’homme qui a voulu poursuivre en justice un syndicat parce qu’il avait le très grand tort d ’utiliser les mots « racisme d’État », l’homme qui est allé jusqu’à faire voter un kafkaesque devoir de réserve des enseignants dans son orwellienne loi intitulée « L’École de la confiance ». « Je ne tiens pas à me victimiser » a déclaré pour sa part la philosophe auprès du Figaro, tout en s’inquiétant sans rire d’un « climat d’intimidation » et d’une « terreur intellectuelle ». La réalité des faits a été assez bien rétablie – et dédramatisée – par les fact-checkers de Libération, ce qui n’a toutefois pas empêché leur boss, l’ineffable Laurent Joffrin, de colporter, dans la page « Éditos » qui lui revient [1], le storytelling mensonger des réacs, opposant les vertus du « débat démocratique », incarné par le sermon de « l’intellectuelle reconnue », à des « groupes LGBT » qui prononcent des « oukases », « se posent policiers de la pensée », et se rendent au final responsables d’un acte de « censure pure et simple ». Avant de conclure par ces mots tout en nuances :

« Notons enfin que Jean-Luc Mélenchon a été l’un des plus virulents dans la protestation : “honte à cet odieux sectarisme”, a-t-il écrit. On ne saurait mieux dire. »

Il nous semble pour notre part, bien évidemment, qu’au contraire on saurait dire mieux les choses, et même beaucoup mieux.

On pourrait dire par exemple que l’intellectuelle médiatique qui dit endurer « l’intimidation » et la « terreur » en toute impassibilité, « sans se victimiser », est, au moment où elle dit cela, en train de faire rigoureusement le contraire.

On pourrait dire qu’une fois de plus les ultra-dominants, ceux qui monopolisent de nombreux espaces de parole publique dans les plus grands médias, pour par ailleurs y défendre l’ordre établi, se posent en héros et martyrs de la libre pensée, en réprouvés et en persécutés.

On pourrait dire que dans le même temps, sans décence aucune, ils font passer pour les maîtres du jeu (en les qualifiant de « police », ou de « censeurs ») des protestataires qui sont en général des citoyen.ne.s lambda, sans titre, sans gloire, sans rond de serviette à LCI, et même assez souvent des discriminé.e.s, qui subissent directement ledit ordre établi, dans leur chair et – pour le coup – à la place de la victime.

Ces inversions ne sont pas nouvelles, et ne méritent donc pas qu’on y consacre des heures. Nous nous contenterons, pour finir, de citer Jean-Luc Mélenchon, comme l’a fait Laurent Joffrin, mais pas vraiment pour saluer son parler-vrai. Car ce qui nous frappe est plutôt le caractère consternant de cette parole publique, qui constitue bel et bien, elle, ce qu’on appelle un « oukase ». Ce qui nous frappe, plus encore, est le contraste saisissant entre la promptitude du Mélenchon à condamner et insulter les étudiants protestataires, et l’extrême lenteur qui fut sienne quand il s’est agi de « voir » le racisme d’Eric Zemmour. Pour préciser notre pensée, trois citations suffisent.

Jean-Luc Mélenchon en 2010 (après qu’Eric Zemmour a déclaré qu’il était normal que la police pratique des contrôle au faciè, les « trafiquants » étant « pour la plupart » des Noirs et des Arabes) :

« Je connais Zemmour, il ferait mieux de dire qu’il a dit une bêtise, ce type n’est pas un raciste, c’est un brillant intellectuel. »

Jean-Luc Mélenchon six ans plus tard, en 2016 (à propos du racisme de Zemmour et de ses propres propos de 2010 niant ce racisme) :

« Je n’avais pas vu ça à l’époque chez lui. Donc par rapport à ce personnage (Zemmour), vous avez raison, je me suis lourdement trompé »


Jean-Luc Mélenchon en 2019 (à propos de « l’affaire » Agacinski) :

« Je découvre aujourd’hui l’annulation forcée de Sylviane Agacinski à l’université de Bordeaux. Honte à cet odieux sectarisme. D’accord ou pas avec elle, cette philosophe est un grand esprit. Elle nous aide à penser. Je partage son raisonnement sur la GPA. »

Pour que notre lourdaud se ravise sur la philosophe lesbophobe (ou plutôt, puisque ce « raccourci » que font nombre de concernées choque les partisans de l’exactitude et de la littéralité : la philosophe ennemie de « l’homoparenté », de « l’effacement de la filiation biologique sexuée » et du « rêve de l’enfant sur commande » offert aux lesbiennes, au nom « « des intérêts individuels et des demandes sociétales » »), il semble donc qu’il faille attendre l’année 2025.




Source: Lmsi.net