Mai 18, 2023
Par Archives Autonomie
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Une idĂ©e fraie son chemin dans les milieux rĂ©volutionnaires, celle d’un nouveau parti. Longtemps, nous avons Ă©tĂ© seuls ici Ă  l’envisager. Notre conception a paru abstraite aux empiriques, toujours disposĂ©s Ă  prĂ©voir un fait… aprĂšs coup. Les annĂ©es ont passĂ©. La dĂ©chĂ©ance irrĂ©mĂ©diable des partis communistes, dĂ©jĂ  Ă©vidente pour nous lors de la “bolchĂ©visation”, apparaĂźt de moins en moins douteuse aux plus optimistes capables de quelque rĂ©flexion. Et comme il n’existe aucun moyen de rajeunir la pensĂ©e ni l’action des vieux partis socialistes dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s, la question se pose et s’impose d’un parti nouveau.

Le principal grief de Trotsky contre nous, depuis les divergences de 1926 qui ont abouti Ă  la rupture dĂ©finitive de 1929, est exprimĂ© dans une de ses lettres oĂč il nous impute — en tout arbitraire — de traiter “comme un cadavre” le parti auquel nous avons presque tous appartenu. A l’appui de son assertion, Trotsky est bien incapable de citer la moindre rĂ©fĂ©rence. Et pour cause : nous avons toujours dit et Ă©crit le contraire, la collection du Bulletin l’atteste. Mais il est vrai que depuis 1924, nous dĂ©nions Ă  ce parti tout caractĂšre communiste et rĂ©volutionnaire. Dans ce sens dĂ©fini et limitĂ©, le Parti est mort pour nous, non en tant que parti (destinĂ© Ă  durer avec l’Etat soviĂ©tique dans une certaine phase de l’existence de cet Etat, comme nous l’avons maintes fois expliquĂ©), mais en tant que porteur de la tradition rĂ©volutionnaire et interprĂšte du mouvement communiste. La difficultĂ© essentielle de notre position tient prĂ©cisĂ©ment au fait qu’il nous faut militer pour le communisme authentique, non seulement contre toutes les forces politiques bourgeoises ou socialistes, mais contre un parti qui usurpe la qualitĂ© de communiste grĂące aux moyens de tout ordre que lui confĂšre la vitalitĂ© de l’Etat soviĂ©tique. Si ce parti Ă©tait un cadavre, nous n’aurions plus Ă  le mettre en. terre.

Mais comment Trotsky lui-mĂȘme considĂšre-t-il ce parti ? Au tome 11 de ses MĂ©moires (p. 257 de l’éd. russe), il Ă©crit en termes textuels dans un passage relatif Ă  l’annĂ©e 1924 : “Le Parti cessa d’ĂȘtre un parti“. Devant le ComitĂ© central, le 1er aoĂ»t 1927, il dĂ©clare en toutes lettres : “Le Parti, vous l’avez Ă©tranglĂ©” (p. 179 de l’éd. russe de L’école stalinienne de falsification). Enfin, tout rĂ©cemment, dans un article intitulĂ© ProblĂšmes du rĂ©gime soviĂ©tique, on a pu lire les lignes suivantes : “Le Parti n’existe pas.” (p. 3 du n° 34 du Bulletin de l’Opposition, mai 1933).

Ainsi, le Parti a cessĂ© d’ĂȘtre un parti communiste dĂšs 1924 (exactement notre opinion), le Parti a Ă©tĂ© Ă©tranglĂ© avant 1927 (c’était aussi notre avis), le Parti n’existe pas en 1933 (nous l’avons dit et rĂ©pĂ©tĂ©), mais celui qui s’est permis de penser ainsi sans attendre Trotsky et de le dire sans faire partie de son clan est un dĂ©serteur (sic), passĂ© “de l’autre cĂŽtĂ© de la barricade” (resic). On ne sait vraiment ce dont il faut s’étonner le plus, du manque de mĂ©moire ou de la facultĂ© de se contredire, chez Trotsky. Toujours est-il que la preuve est faite, textes Ă  l’appui : notre point de vue est confirmĂ© mĂȘme par Trotsky, bien qu’il ait le front de nous le reprocher, tout en le dĂ©formant.

Trotsky (et d’autres avec lui, de divers cĂŽtĂ©s) conteste qu’on puisse “servir la cause du prolĂ©tariat en dehors du Parti”. De la part d’un homme dont la vie a Ă©tĂ© consacrĂ© au prolĂ©tariat mais le plus longtemps en dehors du Parti, la nĂ©gation est audacieuse. L’exemple illustre pourtant au mieux notre conception : entre 1903 et 1917, Trotsky n’était pas du parti bolchĂ©vik, et il a cessĂ© d’en ĂȘtre depuis 1923. Nous disons bien, depuis 1923, depuis Cours nouveau (Ă  la rigueur, mettons 1924) car peu importe la date formelle de l’exclusion. Cela signifie-t-il que Trotsky n’ait pu servir en communiste la cause du prolĂ©tariat, pendant tout le temps qu’il a passĂ© hors du Parti ? Le cas est devenu collectif et d’aspect multiple, ce qui embrouille le problĂšme mais laisse intact le principe. Le loisir et la place nous manquent pour une Ă©tude historique du sujet. Qu’il suffise d’indiquer que Marx et Engels aussi ont servi la cause du prolĂ©tariat sans appartenir toujours au Parti communiste ou Ă  l’une des organisations rĂ©volutionnaires qui en tenaient lieu Ă  l’époque.

Nous avons en vain essayĂ© de retenir l’attention de Trotsky sur la distinction Ă  observer entre le mot et la chose, tant Ă  propos du Parti que sur d’autres thĂšmes. AprĂšs cela, le contradicteur rĂ©pond que notre analyse “part des mots et non des notions”. Il est facile Ă  chacun de se convaincre du contraire et de retourner la critique. Depuis le dĂ©but de la crise mortelle du communisme contemporain, nous avons toujours dit que cette crise Ă©limine diversement de l’enveloppe du Parti ceux qui font la pensĂ©e, la politique, l’action rĂ©ellement communistes, et y conserve ou renouvelle une masse inconsciente, appelĂ©e Ă  se diffĂ©rencier dans plusieurs sens au cours d’une autre phase de rĂ©volution ou de contre-rĂ©volution. Il ne peut donc ĂȘtre question de “cadavre” dans une telle conception. En gros, le Parti est hors du Parti, sauf en Russie oĂč le phĂ©nomĂšne se complique d’une identification du Parti Ă  l’Etat, et oĂč les mobiles Ă©conomiques directs l’emportent sur l’idĂ©ologie.

Le Parti vit dans la conscience des hommes qui l’incarnent ; ses contours ne sont pas comparables Ă  des murs mitoyens entre catĂ©gories sociales ; si les individus qui lui donnent une physionomie de classe consciente de ses intĂ©rĂȘts historiques en sont exclus, de grĂ© ou de force, le vrai parti dissĂ©minĂ© dans la masse, impuissant pour un temps Ă  l’influencer de façon dĂ©cisive, se cherche, se regroupe en petits ou grands noyaux, tend Ă  se reconstituer d’abord en fraction, puis enfin en parti distinct, hĂ©ritier des traditions saines et des expĂ©riences valables du prĂ©cĂ©dent. Le Parti de l’avenir sera donc un confluent de divers processus dont certains s’accomplissent dans les partis du prĂ©sent et du passĂ© mais dont les principaux leur sont extĂ©rieurs, pour des raisons assez connues sur lesquelles il n’est pas besoin d’insister. Le Cercle Communiste DĂ©mocratique, dont nous voudrions ici traduire l’opinion moyenne, n’a jamais eu d’autre visĂ©e que devenir un des Ă©lĂ©ments du parti futur.

Le premier stade de la tentative devait nĂ©cessairement comporter l’étude approfondie des causes de notre dĂ©confiture, la rĂ©vision des idĂ©es toutes faites, formules et axiomes qui font obstacle au travail original de la pensĂ©e et l’empĂȘche de s’élever au niveau des problĂšmes neufs Ă  rĂ©soudre. Car selon l’expression si intelligente de Fustel, pour un jour de synthĂšse, il faut des annĂ©es d’analyse. MĂȘme dans la pĂ©riode analytique vĂ©cue depuis bientĂŽt dix ans, nous n’avons pas renoncĂ© Ă  l’action et Ă  la lutte. Mais il fallait prendre la mesure de nos forces et nous garder de toute illusion dĂ©cevante. C’est pourquoi, dĂšs l’origine de notre embryon, nous avons prĂ©vu une dizaine d’annĂ©es de marasme, le temps approximatif de voir monter une nouvelle gĂ©nĂ©ration. On peut dire que cette hypothĂšse a Ă©tĂ© une de nos, caractĂ©ristiques principales, une de celles qui nous ont distinguĂ©s de toutes les autres tendances plus ou moins communistes non-conformistes. Remettre en question les vieilles notions caduques, faire son examen de conscience sous tous les rapports, repenser la doctrine hĂ©ritĂ©e des gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes, tenir ferme et sans jactance sur la position rĂ©pondant Ă  nos convictions Ă©prouvĂ©es, aller aux jeunes, — voilĂ  ce que nous avons prĂ©conisĂ© et tentĂ©, contre l’hostilitĂ© unanime de tous les groupements qui se disputent l’influence sur les hors-partis.

Trotsky a vu dans cette attitude un signe supplĂ©mentaire de “dĂ©sertion”. Il raconte dans sa lettre dĂ©jĂ  citĂ©e qu’on entendait en Russie, pendant la contre-rĂ©volution et au commencement de la guerre, une “philosophie” ainsi formulĂ©e : “Il faut se taire et attendre”. Se taire ? Il n’en a jamais Ă©tĂ© question. Et d’ailleurs, Trotsky s’empresse d’ajouter : “Je suis sĂ»r que demain, vous ne vous tairez pas”. Pas plus demain qu’aujourd’hui ni qu’hier, dans la mesure de nos moyens d’expression et oĂč notre devoir nous dicte de parler. Il a, bien fallu que quelqu’un refuse de se tairs, aprĂšs la mort de LĂ©nine, quand “l’appareil” a entrepris de se dĂ©barrasser de Trotsky et d’instaurer la dictature du secrĂ©tariat. Les mĂȘmes causes produiront les mĂȘmes effets, tant qu’il y aura des hommes pour ne pas s’incliner devant le mensonge triomphant. Bref, de la “philosophie” en question, il ne reste que le second terme : “Attendre”, — encore que personne n’ait suggĂ©rĂ© d’attendre sans rien faire. Mais prenons encore une fois l’autobiographie de Trotsky. On y lit (p. 281, tome II, Ă©d, r.) que l’auteur aurait dit Ă  loffe, en 1927 : “… Il faut rĂ©Ă©duquer la nouvelle gĂ©nĂ©ration du Parti et viser loin”. En 1928, le mĂȘme Ă©crit (p. 301) Ă  Okoudjava : “Ne pas s’énerver, ne tracasser ni soi-mĂȘme, ni les autres, s’instruire, attendre, regarder d’un Ɠil vigilant… voilĂ  quelle doit ĂȘtre notre conduite”. Ici, l’inconscience de Trotsky passe toutes les bornes. Tout ce qui est “de droite” sous notre plume devient par miracle “de gauche” sous la sienne. Libre Ă  lui de se dĂ©considĂ©rer aux yeux des gens sĂ©rieux, Ă  force de suivre dans la polĂ©mique le mauvais exemple de ses proscripteurs, libre Ă  lui de se satisfaire d’approbations serviles. Mais pour qui sait raisonner de sang-froid, la cause est entendue.

D’autant que les faits, pendant ce temps, ont justifiĂ© avec Ă©clat notre position ingrate. Nulle part, l’opposition communiste n’a pu exercer la moindre activitĂ© de fraction du Parti. En cherchant Ă  y parvenir coĂ»te que coĂ»te, les groupes infĂ©odĂ©s Ă  Trotsky n’ont rĂ©ussi qu’à se couvrir de honte et de ridicule, accumuler dĂ©boires et mĂ©comptes, essuyer mille avanies de la part de leurs frĂšres en bolchĂ©visme-lĂ©ninisme auxquels ils s’efforcent de ressembler le plus possible pour les thĂ©ories et dont ils calquent les rĂ©pugnantes pratiques. Trotsky a eu beau annoncer avec persĂ©vĂ©rance la guerre prochaine contre l’U. R. S. S. depuis 1927, puis cĂ©lĂ©brer les grands succĂšs Ă©conomiques de Staline, — la paix en Europe et la famine en Russie ont fait justice de cette Ă©mulation dans la dĂ©magogie, sans que “le Parti” daigne en tenir compte. Il a pu emprunter Ă  la soi-disant droite nos arguments sur le front unique, sur le social-fascisme, sur lia tactique Ă©lectorale, sur l’unitĂ© syndicale, personne n’a Ă©prouvĂ© le besoin de lui en rendre hommage. Enfin, traĂźnĂ© Ă  la remorque des Ă©vĂ©nements d’Allemagne, il en vient Ă  reconnaitre au moins pour un pays essentiel la nĂ©cessitĂ© d’un nouveau parti, c’est-Ă -dire Ă  se rendre Ă  l’évidence avec prĂšs de dix ans de retard, Ă  se rĂ©signer d’admettre par empirisme ce qui Ă©tait prĂ©visible et prĂ©vu depuis la bolchĂ©visation,

Le grand argument contre nous, avant l’avĂšnement de Hitler, c’était le simili parti communiste allemand avec ses milliers de membres et ses millions d’électeurs. Nous n’avons pas attendu l’ignominieuse dĂ©bĂącle sans combat de ce troupeau pour le mettre au niveau de la social-dĂ©mocratie, pour montrer et dĂ©montrer qu’il n’existait de parti communiste pas plus en Allemagne qu’ailleurs. Il fallait vraiment, comme Trotsky et ses suiveurs, s’en tenir Ă  une thĂšse qui “part des mots et non des notions” pour ĂȘtre dupe d’apparences aussi fallacieuses, de telles fictions statistiques, de tout ce bluff impudent. Un parti qui laisse destituer et se laisse imposer du dehors ses dirigeants, qui rĂ©cite et Ăąnonne des mots d’ordre fabriquĂ©s en sĂ©rie Ă  Moscou, qui rivalise de nationalisme avec ses pires ennemis, qui rĂ©alise sous quelque prĂ©texte que ce soit un front unique avec ses bourreaux, — ce parti n’était pas et ne sera jamais un parti communiste, peu importe la couleur de son drapeau. Le plus curieux, c’est de voir maintenant Trotsky s’évertuer Ă  soutenir l’idĂ©e du nouveau parti “dans un seul pays”. il faudra partout des catastrophes irrĂ©parables pour le dissuader de transposer sur le plan international la situation particuliĂšre de la Russie oĂč les Ă©lĂ©ments d’un nouveau parti languissent dans les prisons, les isolateurs et les bagnes.

Nos perspectives ne sont pas immuables et, tout les premiers, nous ne dĂ©sespĂ©rons pas de les voir changer dans un meilleur sens, aprĂšs avoir vĂ©cu depuis la bolchĂ©visation les pires heures de l’histoire rĂ©volutionnaire. ConsidĂ©rant les deux principaux partis ouvriers actuels comme destinĂ©s Ă  se disloquer tĂŽt ou tard, Ă  traverser crise sur crise, Ă  subir scission sur scission, nous devons envisager des Ă©ventualitĂ©s et possibilitĂ©s multiples, Le nouveau parti recrutera ses plus forts contingents parmi les communistes, cela va sans dire, car l’esprit de rĂ©volte et la haine de la sociĂ©tĂ© bourgeoise ont Ă  peu prĂšs disparu du ci-devant socialisme. Mais dans le parti socialiste, on ne compte pas seulement des fractions de gauche, de droite, d’extrĂȘme-gauche et du centre, qui se tiennent lieu rĂ©ciproquement de repoussoirs : on y discerne aussi une jeunesse rebutĂ©e par tous les politiciens vulgaires et dont certains Ă©lĂ©ments ne sont pas encore perdus pour la rĂ©volution, Ă  condition d’ĂȘtre orientĂ©s en temps utile dans la bonne voie. LĂ  encore, nous avons assumĂ© un rĂŽle difficile et non exempt de risques, soit dit sans faire ’allusion aux insanitĂ©s de prĂ©tendus “gauchistes” qui, semble-t-il, ne savent aujourd’hui qu’imiter notre exemple comme ils nous ont dĂ©jĂ  copiĂ©s en d’autres circonstances. La collusion Ă©clatante de Trotsky avec les jeunes socialistes du Danemark et ses rapports moins voyants, mais d’autant plus efficaces, avec d’autres socialistes moins jeunes, nous auraient consolĂ©s des sĂ©vĂ©ritĂ©s de ses satellites si la consolation avait Ă©tĂ© indispensable. Ce n’est pas le cas. Nos idĂ©es sont en progrĂšs, et voilĂ  l’essentiel.

Un nouveau parti rĂ©volutionnaire ne se crĂ©e pas d’emblĂ©e, sur l’initiative de quelques hommes, si fondĂ©es que puissent ĂȘtre leurs raisons. Il lui faut du temps pour mĂ»rir, des conjonctures favorables pour se former, bien du travail prĂ©paratoire pour naĂźtre viable et pour durer. En outre, a-t-on tirĂ© toutes les leçons de l’expĂ©rience prĂ©sente et passĂ©e ? Il y a un crĂ©tinisme parlementaire, classique et trop connu ; mais il y a aussi un crĂ©tinisme syndicaliste, dont nous sommes bien placĂ©s en France pour constater les effets ; de mĂȘme, n’en dĂ©plaise Ă  Trotsky, il y a un crĂ©tinisme de Parti, qui prend forme parfois de crĂ©tinisme de fraction. Il s’agit de ne plus retomber ni dans l’un, ni dans l’autre, Nous avons sans doute de nouvelles fautes Ă  commettre, mais le tout est de ne pas rĂ©pĂ©ter les anciennes.




Source: Archivesautonomies.org