Acta copublie avec la Plateforme d’enquêtes militantes un texte issu d’un long entretien, mené la veille du 1er mai dernier, avec trois membres du collectif des Gilets jaunes de Rungis. Collectif singulier dans le panorama du mouvement, par sa composition sociale et géographique hétérogène, et qui a joué un rôle central dans la mobilisation parisienne lors des derniers mois. Moteur dans la construction de l’assemblée régionale des Gilets jaunes d’Île-de-France, le collectif a aussi été partie prenante du processus de structuration du mouvement au niveau national au sein de l’Assemblée des assemblées depuis son premier rendez-vous à Commercy les 26 et 27 janvier derniers.

Malgré ses spécificités, le collectif de Rungis, qui est issu des blocages filtrants qui ont perturbé en décembre dernier pendant plusieurs nuits consécutives les flux logistiques à Rungis, l’un des pôles logistiques les plus importants d’Europe, est caractéristique de la dynamique « tentaculaire » – pour reprendre les mots d’une des trois personnes rencontrées – qui singularise le mouvement des Gilets jaunes dès ses débuts, et qui distingue ce soulèvement des mobilisations qui ont caractérisé le cycle de luttes de 2011-2013. Connu comme « le mouvement des places », ce dernier avait eu comme trait distinctif la concentration de la conflictualité sociale dans les centres urbains et la place comme symbole, et s’était achevé avec le mouvement brésilien de 2013 qui avait envahi l’ensemble de la métropole à partir – lui aussi – d’une opposition à l’augmentation des coûts du transport. Au contraire, le mouvement des Gilets jaunes s’est caractérisé dès le départ par une dynamique diamétralement opposée et scandée par une double temporalité. La mobilisation s’est en effet déployée au travers de l’articulation entre la diffusion territoriale – ample et moléculaire – de la pratique du blocage, dont l’expérience de Rungis est emblématique, et des moments « intensifs » – les Actes – d’assaut en métropole.

Au cours de l’entretien, l’accent a été mis sur les conditions de vie, les trajectoires sociales et politiques, et donc sur les processus de subjectivation au sein du mouvement. L’entretien nous permet ainsi de saisir un regard singulier sur le mouvement des Gilets jaunes, situé du côté de l’expérience des habitants des quartiers populaires de la banlieue parisienne qui prennent part à la mobilisation. Une expérience et un regard certainement spécifiques, trop souvent invisibilisés dans les récits journalistiques aussi bien que militants, mais qui permettent de mieux comprendre en quoi, beaucoup plus que les mouvements qui l’ont précédé depuis 2016, celui des Gilets jaunes, par ses revendications et par ses formes d’organisation nouvelles – en dehors des structures classiques de la politique – a permis à une plus grande partie de la population de se sentir immédiatement concernée par le soulèvement en cours.

Une traduction de l’entretien en italien est disponible sur Infoaut.

« En 2005 j’avais 11 ans, et je suis allée de temps en temps avec mon grand frère le soir assister aux émeutes en bas de chez moi. Il me protégeait. Ça a été mes premières lacrymos, à 11 ans… ». Am., qui vient d’une commune du 93, nous raconte aussi – non sans hésitation – le moment où ils ont décidé de brûler son école, tout en se demandant si un tel acte pouvait être considéré comme politique ou pas. Mais, au cours de l’entretien, elle répond indirectement à cette question en soulignant à plusieurs reprises le rôle central de l’école comme expérience qui définit et reproduit les inégalités sociales en France, avec des classes beaucoup trop nombreuses et des conditions matérielles désastreuses dans les quartiers populaires.

L’entretien a commencé en demandant à Leo., Cor. et Am. s’ils avaient eu des expériences politiques antérieures aux Gilets jaunes. Dans les trois réponses, l’importance du cycle de luttes de 2005-2006 (soulèvement des quartiers populaires d’abord et mouvement contre le CPE après) est ressortie. Leo et Cor., un peu plus âgés, ont cité également les révoltes de novembre 2005, mais l’attention des trois s’est concentrée surtout sur la participation aux blocages lycéens pendant la mobilisation de 2006 contre le CPE. « Je sais pas s’il y avait un sens directement politique à ma participation au mouvement étudiant, je participais surtout aux blocages », dit Am., alors que Cor., qui a obtenu une licence, souligne comment cette mobilisation l’a en quelque sorte accompagné jusqu’à l’université où, pour la première fois, il s’est retrouvé immergé dans un milieu politique extrêmement varié. « Il y avait tellement de tendances politiques, ça a été une expérience formatrice, dans mon quartier j’avais pas du tout accès à ce type d’offre politique […] là je me suis rapproché de l’AGEN (Association générale des étudiants de Nanterre), qui m’a attirée parce qu’ils parlaient beaucoup de la question palestinienne. » Mais cette expérience a duré le temps de la vie universitaire, et a été suivie par un substantiel vide politique et militant, partiellement interrompu seulement par l’épisode d’une rencontre qui a entraîné sa participation à une liste électorale lors des élections municipales. Ce que Cor. dit avoir regretté par la suite. Leo. nous dit en revanche n’avoir jamais traversé aucune forme de militantisme, à l’exception de quelques participations isolées à des cortèges contre le CPE ou, encore une fois, en soutien à la Palestine. Am. a quant à elle quelques expériences en plus, notamment au sein d’associations en soutien aux migrants, et elle a participé aux manifestations contre la guerre à Gaza et aux affrontements à Barbès en 2014 : « mais la politique ne m’a jamais intéressée, je savais que droite ou gauche, pour nous [les habitants des quartiers populaires], ça n’aurait pas changé grand- chose […]. J’ai voté qu’une fois, Mélenchon, car mon père m’a poussé à le faire ».

Quand nous demandons aux trois ce qui les a amenés à s’engager pendant ces mois avec les Gilets jaunes, Leo. nous répond « c’est un mouvement qu’on attendait inconsciemment depuis très longtemps ». Le mouvement est perçu comme quelque chose de profondément populaire, avant tout parce qu’il se joue en dehors des structures de la politique classique, partis et syndicats, et parce qu’il est né sur des revendications vues dès le début comme essentielles pour la vie des gens et non pas sur des demandes abstraites.

Leo. est descendu dans la rue immédiatement, au premier Acte du 17 novembre, prenant conscience de ce qui s’était passé dans la rue grâce aux lives Facebook de quelques-uns de ses contacts qui se trouvaient sur les Champs-Élysées. « La première chose qui m’a frappée, c’est l’âge de ceux qui se trouvaient là, la majorité avait plus de quarante ans ». Cor., au début plus sceptique, nous dit : « tu sais, ça semblait être un mouvement… de blancs ». Il a donc observé, au début, le déroulement des premiers Actes à distance, dans les médias. Mais ensuite, « quand j’ai vu un vieux se faire matraquer sans raison sur la tête par la police, j’ai pensé ; là ils ont dépassé les bornes, je dois y aller ». C’est donc à l’Acte II aussi que Cor. décide de descendre dans la rue, avec la conscience « que l’on ne va pas là pour manifester pacifiquement. J’avais pris mes précautions ». Les images des violences policières semblent d’autre part avoir constitué pour tous un déclencheur important dans le choix de participer au soulèvement. Am. aussi (qui a suivi les premiers pas des Gilets jaunes sur Facebook et est allée au deuxième acte avec une amie, laquelle n’est plus jamais revenue) dit que pour elle le fait que le mouvement s’opposait à l’augmentation du prix du gasoil était crucial. « L’histoire du carburant est la goutte qui a fait déborder le vase […] certains travaillent, et ont peut-être travaillé 30 ans, et ils ne peuvent pas se permettre d’aller au cinéma, d’avoir une vie décente, et ils ne peuvent pas non plus acheter des produits premiers prix au supermarché […] l’an dernier, pour aller au travail je devais faire 60 km par jour ». Am. souligne souvent les conditions sociales des banlieues, où les services publics sont rares et où l’on est obligé de vivre de l’économie informelle : « pour s’habiller on se débrouille avec des choses volées ou ”tombées du camion”, les vacances sont toujours un problème, mes parents, par exemple, voulaient rentrer une fois par an au bled, mais souvent non, ils ne pouvaient pas le faire à cause de l’argent, et ils envoyaient seulement nous, les enfants. Après avoir travaillé toute une vie ».

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Article publié le 27 Mai 2019 sur Paris-luttes.info