Novembre 2, 2021
Par Les mots sont importants
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« Ce mot islamophobie, il a tuĂ© les dessinateurs de Charlie Hebdo. Ce mot, islamophobie, il a tuĂ© le professeur Samuel Paty Â». C’est Caroline Fourest qui a tenu ces propos, aux « Assises de la laĂŻcitĂ© Â» organisĂ©es au printemps dernier par la ministre MarlĂšne Schiappa. On fera abstraction ici de l’identitĂ© de la locutrice, de sa position dans le dĂ©bat mĂ©diatique, et de ses prises de position depuis deux dĂ©cennies. On fera abstraction aussi des controverses qui la concernent (et qui concernent notamment son rapport aux faits, Ă  leur matĂ©rialitĂ©, et Ă  la vĂ©ritĂ©), des controverses auxquelles nous avons dĂ©jĂ  apportĂ© sur ce site notre contribution. On se concentrera exclusivement sur le fond du propos, car il est en passe de s’imposer comme un axiome, dans l’éditocratie dominante en tout cas, voire de servir de boussole Ă  des politiques publiques – et notamment Ă  l’inacceptable dissolution du CCIF.


Mesurons d’abord l’enjeu. Ce jugement, concis et radical, disqualifie un concept, ou plutĂŽt le concept, qui est utilisĂ© depuis plusieurs dĂ©cennies, dans le monde entier, par l’ensemble de la communautĂ© scientifique comme par les organisations de dĂ©fense des droits humains, pour nommer, analyser et combattre une forme spĂ©cifique de racisme (et non, comme on le prĂ©tend en dĂ©pit des faits, « toute critique de la religion musulmane Â»), dont les ravages (homicides, agressions physiques, injures, discriminations dans l’emploi, le logement et toutes les sphĂšres de la vie sociale) sont documentĂ©s et chiffrĂ©s. Ni plus ni moins.

Quel problĂšme ce jugement pose-t-il ? On peut en distinguer trois.

PremiĂšrement, un raccourci stupide, un niveau d’exagĂ©ration qui confine Ă  l’absurde, et Ă  l’obscĂšne. Tout le monde peut le comprendre : un mot tout seul ne tue pas et n’a jamais tuĂ©. Toute l’histoire de l’humanitĂ© l’illustre : il arrive qu’un mot soit associĂ© Ă  un crime, qu’il lui serve d’étendard, ou de base argumentative, mais un mot, quel qu’il soit, aussi abject soit-il, reste un mot, c’est-Ă -dire une entitĂ© symbolique et non une rĂ©alitĂ© matĂ©rielle. Ce sont des armes qui ont tuĂ© les dessinateurs de Charlie Hebdo et le professeur Samuel Paty, et des mains qui ont tenu ces armes, et des cerveaux qui ont activĂ© ces mains. Les mots ne tuent pas tout seuls, ils ne tuent pas tant qu’aucune force sociale ne s’en est emparĂ©e pour en faire un « mot d’ordre Â».

Telle est la premiĂšre faute, gravissime, que commet cette assertion. Elle Ă©vacue l’essentiel : les tueurs eux-mĂȘme, qui ne sont pour rien ni dans l’invention ni dans la diffusion du mot islamophobie, et sont en revanche pour beaucoup, c’est le moins qu’on puisse dire, dans ce qu’ils ont commis : d’atroces tueries. Incriminer Ă  ce point le mot, c’est disculper les tueurs de maniĂšre odieuse.

Second problĂšme : ce jugement ignore les distinctions linguistiques fondamentales qui existent entre un mot d’une part, et d’autre part un Ă©noncĂ© (dans lequel il s’insĂšre) et une Ă©nonciation (dans un certain contexte) qui lui donnent tout son sens. Il essentialise le mot, l’incrimine en soi, en gĂ©nĂ©ral, selon une logique potentiellement liberticide voire totalitaire – ce qu’on peut constater lorsque sont dissoutes, en dĂ©pit du bon sens et des libertĂ©s fondamentales, des associations de lutte contre l’islamophobie.

Si en effet c’est le mot lui-mĂȘme qui est dĂ©crĂ©tĂ© criminel, c’est alors tout usage de ce mot – et donc tout combat contre l’islamophobie – qui devient Ă©galement criminel, ou en tout cas complice ou suspect. Mais alors il faut – si l’on suit cette logique dĂ©lirante – proscrire de la mĂȘme maniĂšre toute lutte contre l’obscurantisme et tout usage du mot « obscurantisme Â» – puisqu’au nom de la lutte contre l’obscurantisme et pour la diffusion des LumiĂšres, on a colonisĂ©, en faisant couler le sang. Il faut proscrire de mĂȘme toute lutte contre le capitalisme, l’exploitation, l’inĂ©galitĂ© et l’injustice sociale, et proscrire ces quatre mots, « capitalisme Â», « exploitation Â», « inĂ©galitĂ© Â» et « injustice sociale Â» – puisque c’est sous ce prĂ©texte qu’on a dĂ©portĂ© et exĂ©cutĂ© des opposants dans tous les rĂ©gimes staliniens, avec lĂ  encore du sang qui a coulĂ© – et mĂȘme des morts par centaines de milliers. On doit alors aussi disqualifier la lutte pour la libertĂ©, et proscrire l’usage mĂȘme du mot « libertĂ© Â», puisqu’on peut dire aussi que c’est ce mot « libertĂ© Â» qui a tuĂ© et continue de tuer toutes les victimes du capitalisme ultra-libĂ©ral.


On pourrait poursuivre la liste Ă  l’infini, mais ces exemples suffisent, il me semble, pour dĂ©montrer par l’absurde l’aberration de cette incrimination d’un simple mot, en soi, abstraction faite de toute modalisation, de toute contextualisation, de toute prise en compte de la pluralitĂ© et de la conflictualitĂ© de ses usages.

Le troisiĂšme est dernier problĂšme est plus simple : c’est une pure et simple contre-vĂ©ritĂ©. Si la lutte contre « le grand remplacement Â» est bien le mobile invoquĂ© par le tueur de Christchurch, il est en revanche factuellement faux, tout simplement, que la lutte contre l’« islamophobie Â» a servi d’étendard aux auteurs des tueries de Charlie Hebdo, de l’Hyper-cacher, du Bataclan ou encore de Conflans-Sainte Honorine. On sait, par des tĂ©moignages des rescapĂ©s, ce que les frĂšres Kouachi ont dit quand ils ont massacrĂ© l’équipe de Charlie. Ils n’ont pas dit « Mort aux islamophobes Â», mais « On a vengĂ© le prophĂšte Â». Si donc il y a mot qui « a tuĂ© Â», pour reprendre la formule tout en raccourcis de Caroline Fourest, ce n’est pas le mot « islamophobie Â» mais le mot « blasphĂšme Â», ou « honneur du ProphĂšte Â». Il en va de mĂȘme d’Abdoullakh Anzorov, l’assassin de Samuel Paty : dans le message oĂč il revendique son crime, il affirme avoir « vengĂ© le ProphĂšte Â» et se rĂ©clame de « l’État islamique Â». Dans son discours comme dans celui des tueurs du 7 janvier 2015, ni le mot « islamophobie Â», ni l’idĂ©e que sous-tend ce mot, Ă  savoir celle d’un racisme anti-musulman traversant la sociĂ©tĂ© française, n’est invoquĂ© comme mobile du crime. Il en va de mĂȘme, enfin, pour les tueries du 13 novembre 2015 Ă  Paris. Le communiquĂ© de l’État islamique qualifiait le concert au Bataclan de « fĂȘte de perversitĂ© Â» et expliquait avoir « pris pour cible la capitale des abominations et de la perversion, celle qui porte la banniĂšre de la croix en Europe, Paris Â». Il incriminait donc un « mode de vie Â» contraire Ă  la morale plutĂŽt qu’un racisme contre les musulmans.

Chacune de ces trois raisons suffirait Ă  elle seule pour invalider l’incrimination du mot « islamophobie Â», et la disqualification de quiconque utilise ce mot. Il se trouve, cela dit, qu’il y a bien trois raisons de refuser cette police du langage.




Source: Lmsi.net