DĂ©cembre 14, 2020
Par Lundi matin
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La premiĂšre, c’est Ă©videmment le criminel fanatisĂ©, plus exactement les criminels fanatisĂ©s. Ils peuvent ĂȘtre musulmans, comme l’assassin de Samuel Paty, ou les frĂšres Kouachi, assassins de la rĂ©daction de Charlie Hebdo en 2015, ou Coulibaly, l’assassin de l’Hypercasher le jour suivant, ou encore Mohamed Merah en 2012, prenant notamment pour cible un pĂšre de famille juif et ses deux bambins. Mais ils peuvent ĂȘtre aussi bien chrĂ©tiens et plus efficaces encore en termes de carnage, puisqu’en 2019 Brenton Tarrent, prenant d’assaut deux mosquĂ©es de la ville de Christchurch en Nouvelle ZĂ©lande, fait 51 morts, et qu’en 2011 Breivik assassinait 77 personnes en NorvĂšge, pour ne rien dire des psychopathes qui dĂ©fraient rĂ©guliĂšrement la chronique aux Etats-Unis. L’islamiste de Nice le 14 juillet 2016, Ă  bord de son camion, a cependant fait pire encore que Tarrent ou Breivik : 86 morts. Et les terroristes du Bataclan, hommes de Daesh, armĂ©s jusqu’aux dents, entraĂźnĂ©s, quasi professionnels, ont assassinĂ© froidement 137 personnes. Les criminels fanatisĂ©s se recrutent Ă©galement parmi les Juifs : en 1994, Baruch Goldstein assassine Ă  HĂ©bron 29 Palestiniens qui priaient dans une mosquĂ©e situĂ©e Ă  l’emplacement du caveau des patriarches. L’appartenance religieuse du psychopathe peut varier, mais le procĂ©dĂ© est le mĂȘme : un homme armĂ© prend pour cible un groupe dĂ©sarmĂ© afin de faire un maximum de victimes. Kouachi, Tarrent, Goldstein, autant de criminels fanatisĂ©s dont quiconque est sain d’esprit se serait fĂ©licitĂ© d’exploser la cervelle avant qu’ils ne tirent leur premiĂšre balle. Bien sĂ»r, chacun de ces criminels fanatisĂ©s a une histoire, pouvant expliquer ceci ou cela. Tous les psychopathes ont une histoire. Mais dĂšs lors qu’ils sont armĂ©s, ou cherchent Ă  s’armer, il n’est plus temps de converser, de discuter. Il faut les mettre hors d’état de nuire.

*

L’assassinat de Samuel Paty a soulevĂ© une grande Ă©motion en France. Et c’est fort comprĂ©hensible. Mais faut-il pour autant s’exclamer : « que fait la police ? Â». A condition d’ĂȘtre dotĂ© d’un minimum de jugeotte, il est clair qu’il est impossible Ă  la police d’identifier un psychopathe susceptible de passer Ă  l’acte, sachant qu’entre le temps « x Â», oĂč l’acte criminel relĂšve d’une disposition encore indĂ©celable (sauf Ă  connaĂźtre personnellement l’individu et Ă  sentir venir le coup), et le temps « y Â», celui du passage Ă  l’acte, le laps de temps peut ĂȘtre trĂšs court. En consĂ©quence, c’est le plus souvent aprĂšs-coup, au temps « z Â», que la police intervient dans ce genre d’affaire. Et il nous faut donc vivre avec la possibilitĂ© que surviennent de tels crimes, ce que nous faisons depuis la nuit des temps : nous vivons en sachant qu’au coin de la rue un psychopathe peut dĂ©bouler. Il peut vous dĂ©capiter parce que vous avez amenĂ© Ă  l’école un numĂ©ro de Charlie Hebdo, comme il peut vous coller une balle dans la tĂȘte parce que vous avez rĂ©pondu Ă  son coup de klaxon par un bras d’honneur.

Bien entendu, en lisant ces lignes, des islamophobes vont s’exciter sur leur siĂšge et vocifĂ©rer, expliquant qu’on peut identifier les « criminels fanatisĂ©s Â» bien avant qu’ils n’agissent : ils sont musulmans, ne jurent que par le saint Coran, vĂ©nĂšrent Mahomet, prient cinq fois par jour, imposent le voile Ă  leurs femmes et leurs filles, mangent hallal, frĂ©quentent une mosquĂ©e non homologuĂ©e par l’Etat, s’affichent volontiers en djellabah et ne sont pas abonnĂ©s Ă  Charlie Hebdo, autant d’élĂ©ments qui permettent de dresser un « profil Â» et de ficher les suspects, qu’on assignera Ă  rĂ©sidence, par exemple, si on ne peut pas les expulser du territoire. Tels sont les contours, en effet, d’une sorte d’inconscient collectif d’extrĂȘme-droite dont la tranquille diffusion, de nos jours, n’est pas seulement inquiĂ©tante, elle est dĂ©goĂ»tante.

Pour le faire sentir, il suffit de rappeler quelques chiffres : en 2019, le nombre de fĂ©minicides en France a augmentĂ© de 21%, soit 146 femmes assassinĂ©es par leur conjoint ou ex-conjoint en un an [1]. Depuis des annĂ©es (mais aussi bien des dĂ©cennies, des siĂšcles, des millĂ©naires), c’est grosso modo un « Bataclan Â» tous les ans, mais Ă©talĂ© sur tous les jours de l’annĂ©e. Et le « profil Â» de ces criminels fanatisĂ©s non pas tant par un amour maladif que par une idĂ©ologie patriarcale viscĂ©rale est relativement bien cernĂ©, sinon « fichĂ© Â» : ils n’assassinent pas leur conjointe ou ex-conjointe avant de l’avoir insultĂ©e, menacĂ©e et tabassĂ©e un bon nombre de fois, et c’est souvent en revenant alcoolisĂ© du bistrot qu’ils passent Ă  l’acte. Il n’empĂȘche que ce sont les mosquĂ©es qu’on ferme ou qu’on surveille et non les bistrots (si ce n’est en temps de corona virus). Et on sait pourquoi : personne n’envisage la France sans ses bistrots. Et ce n’est pas parce qu’une poignĂ©e de criminels fanatisĂ©s tuent en revenant du bistrot qu’il convient de fermer ces lieux de culture populaire ou d’y voir traĂźner des flics en civils, ce qui risquerait de pourrir la sereine convivialitĂ© de nos bistrots et d’augmenter le taux d’alcoolisme dans la police française, dĂ©jĂ  suffisamment Ă©levĂ©. Ces remarques Ă©lĂ©mentaires nous permettent nĂ©anmoins de mesurer Ă  quel point la prise d’assaut policiĂšre des mosquĂ©es ne relĂšve pas d’un combat lĂ©gitime contre les criminels fanatisĂ©s, mais d’une xĂ©nophobie satisfaite, celle de monsieur Jourdain faisant de la prose Ă  l’heure de son cafĂ©-croissant. Et c’est donc la seconde force en prĂ©sence : la xĂ©nophobie de « l’opinion publique Â», singuliĂšrement antimusulmane, et son dĂ©sir de police.

Ainsi, le corps martyrisĂ© de Samuel Paty tout juste enterrĂ©, le gouvernement, en la personne de Jean-Michel Blanquer, s’inquiĂ©tait publiquement de la diffusion des idĂ©es « dĂ©coloniales Â» et « islamo-gauchistes Â» dans les universitĂ©s et de l’influence qu’y aurait notamment acquise le Parti des IndigĂšnes de la RĂ©publique. La ConfĂ©rence des prĂ©sidents d’universitĂ© (CPU) s’indignait aussitĂŽt de cette intrusive considĂ©ration, identifiant la manƓuvre : le gouvernement veut profiter de l’émotion suscitĂ©e par l’abominable attentat pour recadrer la recherche universitaire, en circonscrire les orientations idĂ©ologiques acceptables, en redĂ©finir les objets de recherche lĂ©gitimes, etc. Et sachant le niveau de servilitĂ© d’ores et dĂ©jĂ  atteint par l’institution universitaire, la vigilance du CPU donnait du baume au cƓur de certains intellectuels talentueux ostracisĂ©s par les valets de chambre de quelque pouvoir idĂ©ologique. Mais aussitĂŽt, des valets de mĂȘme envergure, rĂ©unis en ordre de bataille, publiaient une tribune dans Le Monde, applaudissant aux propos de Blanquer et faisant remarquer : « Alors que le port du voile – parmi d’autres symptĂŽmes – se multiplie ces derniĂšres annĂ©es, il serait temps de nommer les choses et aussi de prendre conscience de la responsabilitĂ©, dans la situation actuelle, d’idĂ©ologies qui ont pris naissance et se diffusent dans l’universitĂ© et au-delĂ  [2] Â». Bref, il convenait selon eux de nettoyer l’universitĂ© au karcher, et pour commencer d’y interdire le « port du voile Â». Car Ă  les suivre, l’identification du psychopathe susceptible de passer Ă  l’acte, ce n’est pas bien sorcier : il suffit d’examiner la maniĂšre de se vĂȘtir de sa femme, de sa mĂšre ou de sa fille. Quant Ă  savoir si leur propre discours est susceptible de favoriser le passage Ă  l’acte d’un Brenton Tarrent, ce n’est pas leur problĂšme, puisque la crĂšme de la bourgeoisie universitaire française ne frĂ©quente pas les mosquĂ©es, mais certains bistrots, plutĂŽt guindĂ©s que populaires. Quant Ă  leur capacitĂ© d’analyse politique, elle n’est donc guĂšre plus consĂ©quente que celle de BFM-TV ou de Valeurs Actuelles, d’oĂč l’incompatibilitĂ© d’humeur entre eux et moi en termes de recherche fondamentale. (Mais laissons de cĂŽtĂ© les rancƓurs personnelles). En revanche, la compatibilitĂ© d’humeur entre ces universitaires Ă  quatre pattes et l’inquisition parlementariste est dĂ©cidĂ©ment flagrante. Dans Le Monde du 2 dĂ©cembre, on pouvait lire en effet :

AprĂšs l’offensive, fin octobre, de Jean-Michel Blanquer contre les Â« ravages Â» de Â« l’islamo-gauchisme Â», deux dĂ©putĂ©s Les RĂ©publicains (LR), Julien Aubert (Vaucluse) et Damien Abad (Ain), sont revenus Ă  la charge le 25 novembre, demandant au prĂ©sident (La RĂ©publique en marche, LRM) de l’AssemblĂ©e nationale Richard Ferrand l’ouverture d’une mission d’information sur Â« les dĂ©rives idĂ©ologiques dans les milieux universitaires Â» [3].

Il est possible, en effet, qu’en cherchant bien, on trouve encore quelques intellectuels enseignant Ă  l’universitĂ©. Mais une enquĂȘte parlementaire devrait pouvoir mettre un terme Ă  l’action corruptrice de ces rescapĂ©s d’un autre temps.

*

Deux forces en prĂ©sence sont donc identifiĂ©es : les criminels fanatisĂ©s d’un cĂŽtĂ©, les bourgeois xĂ©nophobes, grĂ©gaires et sexistes de l’autre. Jusque-lĂ , tout va bien. Je veux dire : rien de bien nouveau sous le soleil. Mais un article d’Alain Brossat paru la semaine derniĂšre dans LM, « Les inconsĂ©quences du dĂ©libĂ©ratif Â», s’est Ă©vertuĂ© Ă  produire du mouvement :

En recourant aux expressions « abominable attentat Â» et « criminel fanatisĂ© Â», disposĂ©es sur le seuil de son article intitulĂ© « A propos de la libertĂ© d’expression Â», article profusĂ©ment partagĂ©, Jacques RanciĂšre paie son ticket d’entrĂ©e dans la communautĂ© des gens de bonne compagnie.

Autrement dit, Ă  suivre Brossat, dĂšs lors que vous qualifiez de « criminel fanatisĂ© Â» l’assassin de Samuel Paty, vous intĂ©grez le club de la bourgeoisie bien-pensante. Et la preuve que RanciĂšre s’est irrĂ©versiblement compromis, Brossat la formule notamment en ces termes, plus loin dans le mĂȘme article : « c’est toujours du mĂȘme cĂŽtĂ© que tombe l’insulte : a-t-on jamais vu un RanciĂšre traiter un flic auteur d’un tir de LBD fatal Ă  une personne d’origine maghrĂ©bine de fanatique du maintien de l’ordre, auteur d’un crime abominable ? Â».

Mon premier sentiment Ă  la lecture de l’article de Brossat a Ă©tĂ© que l’auteur traverse une mauvaise passe. En effet, Blanquer lui-mĂȘme, comme Darmanin, comme Macron, et y compris Marine Le Pen, si les policiers qui ont rouĂ© de coups Michel Zecler, producteur de musique, dans le 17e arrondissement, l’avaient en outre dĂ©capitĂ© dans un bois, se seraient tous accordĂ©s Ă  dire que ces policiers sont des « criminels fanatisĂ©s Â» et que leur acte est « abominable Â». Et j’irai jusqu’à affirmer – mais peut-ĂȘtre que je m’avance beaucoup – que la centaine d’universitaires signataires du torchon Ă©voquĂ© plus haut auraient pareillement concĂ©dĂ© ce point. Il est vrai, me direz-vous, qu’il est plus difficile de faire passer une dĂ©capitation pour un suicide ou d’incriminer l’état de santĂ© de la victime. MalgrĂ© tout, c’est un fait que jusque dans les sphĂšres politiques et universitaires de la dĂ©mocratie parlementaire, il existe certains acquis civilisationnels : personne n’a jusqu’à aujourd’hui promis Ă  Houria Bouteldja le sort de Jeanne d’Arc, mĂȘme si beaucoup en ont rĂȘvĂ©. J’ai donc pensĂ©, dans un premier temps, qu’Alain Brossat traversait une phase difficile, dont je laissais aux personnes compĂ©tentes (manifestement absentes, parfois, des comitĂ©s de lecture de LM) le soin de diagnostiquer l’origine pathologique.

Mais avec un peu de recul, il m’est apparu que Brossat Ă©tait peut-ĂȘtre, en rĂ©alitĂ©, en pleine possession de ses moyens. On se souvient en effet que Houria Bouteldja avait jugĂ© bon de risquer la provocation suivante : « Mohamed Merah, c’est moi, et moi, je suis lui [4] Â». De son cĂŽtĂ©, Richard Millet s’était flattĂ© de commettre une sorte d’éloge littĂ©raire de Breivik. L’extrĂȘme-droite littĂ©raire, qu’elle sĂ©visse dans tel courant « dĂ©colonial Â» ou dans tel courant « colonial Â», recourt Ă  des formes de poĂ©tique – ou de sorcellerie – assez similaires. Brossat n’a pas encore franchi le pas. Mais il s’en approche grandement. Je cite le second paragraphe de son article. AprĂšs avoir expliquĂ© que le lexique employĂ© par RanciĂšre lui assure une place dans le club des « gens de bonne compagnie Â», il ajoute :

Mais ce faisant, il conduit une autre opĂ©ration, non moins subreptice : celle qui consiste Ă  exclure de la communautĂ© des parlants (de ceux qui ont voix au chapitre) non seulement l’auteur de l’ Â« abominable attentat Â», le « criminel fanatisĂ© Â», mais tous ceux que l’on pourrait soupçonner de s’identifier Ă  l’un ou Ă  se reconnaĂźtre dans l’autre – ce n’est pas pour rien que vers la fin de l’article, c’est au pluriel que s’entend dĂ©sormais l’expression « criminels fanatisĂ©s Â». Les « criminels fanatisĂ©s Â», ceux qui d’une maniĂšre ou d’une autre, s’identifient Ă  l’ Â« abominable attentat Â» s’excluent d’eux-mĂȘmes du champ dans lequel on peut Ă©changer des mots et des paroles ; un champ qui inclut ceux-celles qui font partie de l’humanitĂ© humaine, par opposition Ă  l’humanitĂ©-espĂšce, celle qui demeure en deçà de toute dĂ©termination la rattachant Ă  la vie commune, Ă  la civilisation.

En effet RanciĂšre, en qualifiant le meurtrier de « criminel fanatisĂ© Â» et son acte d’ Â« abominable attentat Â», l’exclut de la communautĂ© des gens Ă  qui on parle. Mais en outre, croit bon d’ajouter Brossat, c’est tous ceux que « l’on pourrait soupçonner de s’identifier Â» au criminel ou Ă  son acte qui se trouvent de la sorte exclus de notre commune humanitĂ©. Qu’est-ce qu’il reproche ici Ă  RanciĂšre ?

Si je qualifie de « voyous racistes Â» les policiers qui ont violentĂ© Michel Zecler, certes, je qualifie ainsi, d’un mĂȘme Ă©lan, quiconque s’identifie aux auteurs de tels actes. Mais est-ce Ă  dire que je vais aussitĂŽt soupçonner quiconque se trouve ĂȘtre policier de partager leur systĂšme de valeurs et de mimer leur comportement ? Non.

Je vais bien sĂ»r m’intĂ©resser aux idĂ©ologies qui sont diffusĂ©es dans le milieu de la police ainsi qu’aux comportements des policiers, ceci afin d’évaluer la nature extraordinaire de la sauvagerie des agresseurs de Michel Zecler, ou au contraire ordinaire. Et je vais aussi prendre en compte la dimension sociale du problĂšme : les conditions de travail des fonctionnaires de police, leur malaise existentiel, les ordres transmis par la prĂ©fecture, les tribunes publiĂ©es dans la presse par des universitaires en ordre de bataille, etc. Il n’empĂȘche : les auteurs de ces violences sont des « voyous racistes Â» et cela vaut pour quiconque se fĂ©licite de leur sauvagerie. Point Ă  la ligne.

Et je reviens maintenant au criminel fanatisĂ© : eh bien oui, celui qui s’identifie au dĂ©sir de l’assassin de Samuel Paty, ou pire, Ă  son acte, est un criminel fanatisĂ© potentiel, ou pour le dire autrement : c’est une ordure ravagĂ©e par le ressentiment, l’impuissance et la haine, et un grand malade. Cela dit, ce qu’ignore peut-ĂȘtre Alain Brossat, c’est que l’immense majoritĂ© des musulmans, quel que soit le degrĂ© de voilement de leur Ă©pouse, mĂšre ou fille, n’envisage absolument pas de dĂ©capiter quiconque ne partage pas leur systĂšme de valeurs, mais seulement de pouvoir se vĂȘtir, manger et prier comme ils l’entendent, de mĂȘme que ces musulmans ne s’identifient pas Ă  cette ordure de Mohamed Merah, de mĂȘme que les universitaires signataires du torchon Ă©voquĂ© ci-dessus, que j’aurais Ă©tĂ© trĂšs heureux de reprĂ©senter broutant l’herbe d’un prĂ© si j’avais un talent de caricaturiste, n’auraient pas envisagĂ© une seule seconde, ou disons une seule minute de me dĂ©capiter, se contentant de m’interdire durablement l’accĂšs Ă  quelque responsabilitĂ© universitaire. Quel est donc le ressort de l’indignation de Brossat Ă  la lecture de l’article de RanciĂšre ? Certes, il est furieux du succĂšs de RanciĂšre, sachant qu’à l’exception de quelques dizaines de dĂ©pressifs et d’une poignĂ©e de curieux, personne ne « partage Â» les textes d’Alain Brossat. Il s’efforce donc d’exister, en se faisant une place parmi les gens de mauvaise compagnie et un peu de publicitĂ©. Sa radicalisation n’en est pas moins inquiĂ©tante. Du moins elle m’inquiĂšte.

Brossat paraĂźt soucieux d’intĂ©grer le maximum de personnes dans la communautĂ© des gens avec lesquels « on peut Ă©changer des mots et des paroles Â», autrement dit « un champ qui inclut ceux-celles qui font partie de l’humanitĂ© humaine Â». Et il souhaite y intĂ©grer aussi, donc, ceux qui pourraient ĂȘtre soupçonnĂ©s de s’identifier avec l’auteur de « l’abominable attentat Â». Mais quant Ă  la question de savoir si les gens qui s’identifient effectivement avec l’auteur de « l’abominable attentat Â», voire le « criminel fanatisĂ© Â» lui-mĂȘme, mĂ©ritent selon Brossat d’intĂ©grer « l’humanitĂ© humaine Â», il la laisse reposer dans une sorte de flou artistique, lequel est Ă  l’évidence dĂ©libĂ©rĂ©. En revanche, s’il est une question sur laquelle il a Ă©tĂ© trĂšs clair, et mĂȘme tranchant, c’est celle du « sioniste Â» que je suis. Il a en effet expliquĂ© en 2019, dans un texte intitulĂ© « Ivan SegrĂ© comme passe-partout : une opportunitĂ© pour IsraĂ«l Â», que je suis le manƓuvrier d’une sorte de stratagĂšme « sioniste Â», vraisemblablement commanditĂ©, visant Ă  noyauter la gauche radicale. Et il concluait : Â« Avec SegrĂ©, donc, on ne converse pas, on ne discute pas – on le combat, tout simplement [5] Â».

C’est donc notre troisiĂšme force en prĂ©sence, Alain Brossat, selon qui on converse, on discute avec l’homme qui est qualifiĂ© par RanciĂšre de « criminel fanatisĂ© Â», mais pas avec un « sioniste Â».

*

Venons-en pour finir Ă  la quatriĂšme force en prĂ©sence, Ă  savoir, vous vous en doutez, moi. Et Ă  ce sujet, je n’irai pas par quatre chemins : personne ne m’aime.

C’est pourquoi j’en appelle Ă  la police. Il ne s’agit pas de dĂ©poser une main courante, ni d’exiger une garde rapprochĂ©e, non, je demande simplement qu’un fonctionnaire de police m’avertisse, via LM, dĂšs qu’Alain Brossat, actuellement en tournĂ©e en Asie, regagne le territoire national.

Car pour ce qui me concerne, le jour oĂč cet Ă©nergumĂšne repose les pieds ici, je dĂ©campe. Alain Brossat, en effet, a Ă©tĂ© trĂšs clair, et mĂȘme tranchant. Et s’il n’est pas « dĂ©libĂ©ratif Â», il est « consĂ©quent Â». Or je ne souhaite pas qu’on dĂ©couvre mon corps dĂ©capitĂ© dans un bois.




Source: Lundi.am