Août 30, 2021
Par Lundi matin
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Mot aprĂšs mot

la construction de la haine

comme une ville fantÎme, peuplée seulement

d’ombres passant sur les murs,

comme la plus cruelle des lanternes chinoises

parce que l’homme est moins qu’une ombre,

c’est juste une erreur, une passion trouble

ou vile, et le poĂšme est fait

pour ne pas pleurer encore.

Leopoldo MarĂ­a Panero

Que tombe et roule chacune de leurs tĂȘtes, m’a-t-il calmement exprimĂ©. L’une aprĂšs l’autre. Nul besoin d’un juge ou d’un tribunal, serait-il « populaire Â» ou encore d’exception, leur culpabilitĂ© est plus que certaine, plus qu’avĂ©rĂ©e. Leurs mĂ©faits sont multiples, rĂ©pĂ©tĂ©s, de toutes sortes, connus, mĂ©connus, soupçonnĂ©s, insoupçonnĂ©s.

Plus d’un meurtre commis, fut-il perpĂ©trĂ© « avant Â», Ă  dessein ou « involontairement Â», plus d’un dĂ©tournement, des fonds publics aux aides rĂ©gionales et internationales, plus d’un pourcentage nĂ©gociĂ© avec acharnement, obtenu, au dĂ©pend de la collectivitĂ© bien Ă©videmment, quelle qu’elle soit, camouflant plus d’une illĂ©galitĂ© Ă  coup de nouvelles lois ou de nouveaux dĂ©crets, vidant de son contenu plus d’un texte juridique Ă  force de le dĂ©tourner et le contourner, dĂ©tenteurs de plus d’un compte, fantĂŽmes la plupart, directement ou indirectement propriĂ©taires de plus d’un bien immobilier, plus d’un Ă©tablissement, dĂ©tenteurs de plus d’une part ou action dans plus d’une sociĂ©tĂ©, plus d’une affaire, plus d’une banque, corrompus et corrupteurs Ă  tout va, clientĂ©listes sans rĂ©pit, de pĂšre en fils, de pĂšre en gendres
 Me faut-il poursuivre ? J’oublie pour sĂ»r plus d’une entourloupe, plus d’une malfaisance, et leur remarquable talent de laisser faire les choses par elles-mĂȘmes. Mais soyons clair, seules les grosses tĂȘtes. Les moyennes aussi, ajouta-t-il aprĂšs coup, celles Ă  un poste consĂ©quent, officiel, disons, sinon c’est une Ă©norme partie de la population qui risque d’y passer, moi y compris. Un petit rire accompagna ces derniers mots. Moi aussi ? Je m’interrogeais forcĂ©ment. Qui a bien pu Ă©chapper Ă  leurs infinies tentacules ? Cela faisait un bout de temps qu’on ne se voyait plus. Nos petites balades Ă©taient souvent silencieuses, Ă©changeant tout juste nos derniĂšres Ă©coutes musicales, nos rĂ©centes dĂ©couvertes, un livre ou un film Ă©ventuellement. La mer Ă©tait quasi immobile Ă  nos pieds, Ă  peine frĂ©missait-elle. Les baigneurs se faisaient rares en cette fin de journĂ©e, les marcheurs de plus en plus nombreux. Des familles entiĂšres en quĂȘte d’un peu d’air sur cette fameuse corniche. Le brĂ»lant soleil commençait enfin de se retirer.

Ça fait tout de mĂȘme pas mal de tĂȘtes, avais-je fini par lui dire. Je les comptais en moi. Oui, pas mal, sans oublier celles qui ne sont plus ou font semblant de ne plus ĂȘtre en fonction. On ne sait jamais avec cette engeance. Elles aussi faisaient parties de mon dĂ©compte. De quoi avoir le tournis. Je sais bien que cela risque fort d’ouvrir le champ Ă  plus d’un rĂšglement de compte, plus d’une saloperie. C’est inĂ©vitable mĂȘme. Notre Histoire est aprĂšs tout une longue litanie. Et aprĂšs, me diras-tu ? Qu’en est-il une fois ces tĂȘtes en moins ? Aucune idĂ©e ! Un nouveau petit rire, plus long celui-lĂ . Que dĂ©jĂ  ces tĂȘtes Ă  claques tombent, qu’elles soient cravatĂ©es ou non, sous calottes ou enturbannĂ©es, qu’elles roulent sans fin. TĂ©nĂšbres pour tĂ©nĂšbres, autant s’y prĂ©cipiter franchement, et les prĂ©cipiter avec nous. La vĂ©ritable question est de savoir comment faire, comment s’y prendre, quelle foutue stratĂ©gie, quels moyens utilisĂ©s. Et que surtout personne ne vienne jouer au hĂ©ros aprĂšs, revendiquer quoi que ce soit. Agissons et restons dans l’ombre ! Qu’aucune nouvelle tĂȘte n’ose s’élever au-dessus, aussi fraĂźche et sincĂšre soit-elle ! Il s’était un instant dĂ©parti de son calme. Que seules leurs tĂȘtes putrĂ©fiĂ©es prennent la lumiĂšre. Elles en raffolent, de toujours. Que tous les objectifs et projecteurs se braquent sur leur dernier souffle. Peut-ĂȘtre que notre imagination sortira enfin de l’orniĂšre aprĂšs. Peut-ĂȘtre mĂȘme qu’elle se dĂ©ploiera. Peut-ĂȘtre mĂȘme qu’on se permettra de se rĂ©inventer, qu’on apprendra Ă  vivre autrement, d’une toute autre maniĂšre, Ă  tous les niveaux. Je ne sais pas, marmonna-t-il. Que leurs foutues tĂȘtes de mĂąles commencent par tomber !

La fameuse invocation de Marguerite Duras ne pouvait alors que me revenir. Que le monde aille Ă  sa perte ! De ce que nous avions pris Ă  tort pour un cri de rage, une exaspĂ©ration de sa part. Duras Ă©tait persuadĂ© que la seule façon de rejoindre le monde, de rejoindre la misĂšre, de sortir de cette honte dans laquelle nous sommes, c’est de la rejoindre. Pas de façon messianique et mĂ©canique, mais de façon cosmique : que ça change. La perte du monde, c’est que le monde se rĂ©pande, c’est que l’égalitĂ© se rĂ©pande, que le sort commun devienne vraiment commun, disait-elle. Qu’il n’y ait plus cette tentative d’économie sordide de l’oligarchie financiĂšre mondiale. Le monde peut aller Ă  sa perte, parce que quatre-vingt-dix pour cent de l’humanitĂ© est prĂ©venue des dangers qu’elle encourt. L’injustice reviendrait, mais elle serait peut-ĂȘtre moindre, ajouta Marguerite Duras. Mon camarade sourit. Oui, que la perdition se rĂ©pande. Le monde est perdu, ça n’a pas marchĂ©. C’est fini. Le nĂŽtre, le leur, notre monde. Grands dieux ! Que leurs foutues
 Il s’arrĂȘta net, soudain lassĂ© de ses propres mots. Je l’étais tout autant. Le moindre mot articulĂ©. Nous n’avions plus qu’à contempler l’horizon se perdre progressivement. Cette nuit n’allait pas plus apporter de fraĂźcheur, l’humiditĂ© rĂ©gnait plus que jamais.




Source: Lundi.am