Nous n’avons lu que rapidement une tribune devenue ensuite indisponible [1], publiée puis dépubliée le 12 février 2020 sur le site du Huffington Post, mais plusieurs points nous ont suffisamment choqué.e.s pour que nous éprouvions le besoin d’en dénoncer le caractère outrageusement bête, méchant et violent.


Un matérialisme si particulier

Cette tribune, qui prétend représenter les féministes « radicales et matérialistes », se caractérise notamment par :

Un matérialisme si particulier une vision biologisante du genre et du sexe (nées hommes, les femmes trans revendiqueraient une identité de genre sans fondement, sans réalité, car être femme serait une réalité objective, biologique même, une donnée et non pas un processus, dont attesterait la morphologie, « un double chromosome X et, sauf malformation ou anomalie, un appareil génital qui permet la gestation et l’accouchement d’un enfant » – on croit rêver !) ;

Un matérialisme si particulier un pur et simple déni d’existence à l’égard des femmes trans (la question de leur appartenance au groupe des femmes étant posée –première violence– et une réponse négative étant explicitement et brutalement apportée –seconde violence– tandis que le processus difficile, complexe, de la transition, semé d’embûches sociales, médicales, juridiques, est réduit tout au long du texte à une « simple déclaration d’identité », fondée sur un simple « ressenti », présenté lui-même comme un caprice sans fondement) ;

Un matérialisme si particulier une fausse empathie, superficielle, dépolitisée, condescendante (les signataires, qui disent comprendre le fait de se sentir « pas nées dans le bon corps », rabaissent des revendications politiques au rang de mal-être individuel, les prestiges de la dimension politique étant réservés à « la » lutte féministe, celle des femmes dotées des « bons » organes dès la naissance) ;

Un matérialisme si particulier une vision paranoïaque, véritablement phobique (la tribune exprime un refus d’inclure les femmes trans dans les lieux féministes, voyant en elles des intruses, qui cherchent à y prendre le pouvoir et imposer leurs revendications ; un ennemi est créé de toutes pièces, un groupe entier est essentialisé et stigmatisé, érigé en menace pour « la survie de nos droits et de notre intégrité », ni plus ni moins, tandis que les violences et les discriminations subies sont purement et simplement passées sous silence).

En même temps que le contenu du texte, la liste des signataires nous a consterné.e.s. À côté d’inconnu.e.s, ou d’activistes connu.e.s pour de nombreux combats d’arrière-garde (et notamment islamophobes), se trouve une sociologue et militante qui, sur de tout autres bases, dans de tout autres luttes, avec de tout autres écrits (dont certains repris ici même, sur ce site), a beaucoup compté pour nous. La désolation présente n’efface pas ce passé – ni d’ailleurs n’empêche des discussions futures – mais réciproquement ce passé ne saurait aucunement minimiser la colère, la tristesse, la consternation présentes. Nos différends, en particulier sur « la question trans », ou plutôt la transphobie, ne datent pas de ce texte, mais un nouveau cap est franchi, qui nous interdit de nous taire. Malheur, décidément, aux peuples qui ont besoin de héros, ou d’héroïnes. Et malgré l’amertume, vive la lutte des femmes, de toutes les femmes.


Article publié le 14 Fév 2020 sur Lmsi.net