Janvier 16, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Que c’était bon en ces temps-lĂ  de pouvoir s’écrire, de braver les distances, les intempĂ©ries, la maladie etc. en s’offrant quelque bouffĂ©e d’air de tendresse espiĂšgle, en flirtant Ă  devinettes, Ă  mots couverts, en jouant Ă  cache cache avec ses sentiments ou ses ardeurs dissipĂ©es.

La correspondance avec la Mouette, entre Tchekhov et Lydia Miziniva, couvrant neuf annĂ©es de 1891 Ă  1900, se lit comme un roman. Elle bĂ©nĂ©ficie d’une belle traduction de Nicolas STRUVE qui s’appuie sur la densitĂ©, la force lĂ©gĂšre de ces lettres que l’on peut relire plusieurs fois comme si l’on s’identifiait soit Ă  l’amante soit Ă  l’amant pour rechercher quelque sens cachĂ©, un indice rĂ©vĂ©lateur dans le but chaque fois de fortifier son dĂ©sir.

« Vos lettres n’ont de sens Ă  mes yeux que d’ĂȘtre des fleurs parfumĂ©es » Ă©crit Anton Ă  Lydia. Oui certains Ă©changes font penser Ă  ces perles de larmes malicieuses saisies tĂŽt le matin par le soleil.

Ils ont l’humour en partage, ils se caressent mĂ©chamment pour rire, ils chatouillent beaucoup leur amour propre, ils jouent comme des enfants Ă  se moquer d’eux-mĂȘmes, il y a leurs cƓurs qui sourient masquĂ©s derriĂšre un arbre.

L’arbre qui cache la forĂȘt car entre les lignes le lecteur imagine bien les galĂšres des deux correspondanciers.
Les deux amants de cƓur et d’esprit sont toujours par monts et par vaux car ils voyagent beaucoup. Ils se fixent des rendez-vous souvent manquĂ©s. Qui aime plus que l’autre ? Le lecteur se prend Ă  rĂȘver de leurs rencontres physiques car les lettres sont lĂ  pour entretenir la flamme et sans doute l’apprĂ©hension des retrouvailles. A cet exercice c’est Lydia qui apparait la plus sincĂšre, la plus douloureuse lorsqu’elle Ă©crit Ă  Anton « Vraiment je mĂ©rite de votre part un peu plus que cette attitude blagueuse, moqueuse que vous me rĂ©servez » ou encore « C’est effrayant comme nos relations sont inĂ©gales ».

Il y a ce courage-lĂ  de tenir bon, de rĂ©pondre prĂ©sent, prĂ©sente malgrĂ© les Ă©preuves. Au cours de ces annĂ©es il y a eu une Ă©pidĂ©mie de cholĂ©ra que Tchekhov a dĂ» affronter en tant que mĂ©decin. Revenant d’une expĂ©dition en SibĂ©rie de 8 mois (1889-1890) pour tĂ©moigner de la rĂ©alitĂ© du bagne (Voyage Ă  Sakhaline), Tchekhov a vu sa santĂ© se dĂ©tĂ©riorer. Mais c’est la pĂ©riode oĂč il a Ă©crit La Mouette , l’Oncle Vania, Les Trois sƓurs .

Lydia quant Ă  elle continue Ă  chercher des activitĂ©s aussi bien Ă©panouissantes que rĂ©munĂ©ratrices. Elle est professeur de russe, traductrice, copiste. Elle veut devenir chanteuse, actrice. Elle s’éprend d’amis de Tchekhov dont l’un l’abandonne. Elle perd sa petite fille de 2 ans.

Nous l’apprenons par sa biographie seulement. Il semble que la correspondance d’Anton et Lydia entende respecter un statut quo, celui de l’amour libre. « Je suis hors concours Ă©crit Lydia, mon amour pour vous est si dĂ©sintĂ©ressĂ© qu’il ne saurait ĂȘtre effrayant ».

Oui, ils s’aiment d’un amour libre, du mĂȘme air que l’on peut respirer en ouvrant grand sa fenĂȘtre le matin. Chaque jour est un nouveau matin, ils y croient comme ils croient l’un Ă  l’autre. Et le lecteur qui s’invite dans cette intimitĂ© s’y retrouve comme Lydia qui sait avoir inspirĂ© Ă  Tchekhov le personnage de Nina dans la Mouette.

Eze, le 17 janvier 2022
Evelyne TrĂąn

Correspondance avec la Mouette, Anton TCHEKHOV et Lydia MIZINOVA. Éditions ArlĂ©a – Parution Janvier 2022 –

N. B : Nicolas Struve est Ă©galement le metteur en scĂšne
de la piĂšce Ă©ponyme Ă  l’affiche du ThĂ©Ăątre de l’Abbaye Ă  Saint Maur des fossĂ©s les 9 et 10 Avril 2022.




Source: Monde-libertaire.fr