Mardi 17 mars, midi. Nous entrons dans une période de confinement contraint et nécessaire. Et ça vous fait quoi d’être confiné ? Sur proposition de Pierre, chaque jour un témoignage personnel sur le jour d’avant.

Chroniques au jour le jour

24/04/2020
confiné jour 40.
Pas une trainée d’avion dans le ciel depuis…. Un signe. Souvenir d’’une scène du Crabe-Tambour, les fidèles suivaient le prêtre illuminé qui lui-même suivait la trace de cet avion dans le ciel. Ni Dieu, ni prêtre.

Monde confiné, sera-ce demain enfin un Monde Libéré ?

Les Trumpistes armés jusqu’aux dents paradent en Pennsylvanie pour le déconfinement, « Make America Works Again ».
La « famille » El-Chapo distribue des colis alimentaires au Mexique.
Des drones livrent des médocs au Chili tandis que les chinois organisent des ballets de ces mêmes drones pour remercier les soignants.
Le pétrole a été à -38$ le baril.
Technicolor souhaite que ses salariés baissent volontairement leurs salaires
Les prix de la farine, des lingettes, du lait, ont cru de 5 à 15% en 1 mois, le PQ avait pris 25%

Bullshit

Difficile de rester serein face à la déferlante anxiogène qui règne dans les médias dominants et sur les flux d’actualités.

Respirer.

Facile pour un confiné privilégié, la vie loin des villes est plus simple, télétravail et …ordonnance inique du gouvernement qui pique rétrospectivement des jours de RTT aux ASA, agents de la fonction publique en autorisation spéciale d’absence, ceux qui ne peuvent pas télé-travailler. Tu ne peux pas bosser, à cause de notre folie, pas grave, on te pique des congés pour que tu bosses ensuite, sans équipement de protection. Crise sanitaire mondiale, croissance et profit sans limite, saccage organisé de la Planète. Tu devras (re) travailler comme avant, rattraper le temps perdu, peut-être oublier les conquêtes sociales.

Rêves, révolus ? Révolution !

Le Paternel me prenait avec lui sur son vélo, j’avais le siège poussette derrière. Il m’emmenait avec lui faire les courses à l’épicerie du village distante de quelques kilomètres. Lorsqu’il revenait du boulot, à vélo, je le guettais de ma fenêtre de chambre, je pouvais voir toute la route depuis son lieu de travail jusqu’à la maison. Silhouette reconnaissable entre toutes pour un fils.
Plus tard, je le suivais sur mon vélo pour aller au village, nous passions par le Chemin Vert pour ne pas être ennuyés par les quelques voitures qui circulaient.
C’était un vieux coco, comme y’en a plus, à son enterrement on a tous chanté l’Internationale. Sa dernière volonté, il voulait encore y croire, et continuer de semer les graines… : enfants, petits-enfants, amis, tout le monde… ça gueulait, certains, nombreux, avec les larmes en même temps.

Ce matin, au diable le télétravail, j’ai pris le vélo pour aller chercher le pain à l’épicerie du village voisin, me suis arrêté pour échanger quelques conseils de jardinage avec Mme Rémy, une vieille fermière qui gratte la terre, qui courbée sur sa fourche-bêche ou son râteau, comme elle le fait depuis 70 ans. Nous comparons nos semis de pommes de terre et de haricots.
Les épines noires sont en fleur, les genêts aussi. La fraicheur du matin mêlée à ces senteurs lourdes et printanières invite à la rêverie. Aucune voiture tout au long des quelques kilomètres à parcourir. Rêveries d’un monde solidaire, débarrassé des relents de cette course au néant mais aussi… antichambre du néant depuis le début de cette « crise ».

Comment agir pour que ce monde change ?
Frissons d’angoisse pour les générations futures, pandémies, changements climatiques, famines, guerre. Sortir de l’engrenage mortifère

Et mon pote Assalat, touareg du Mali, misère absolue, dénuement complet, qui appelle pour demander des nouvelles. « Je vais prier pour toi mon frère ». Il n’a même pas de quoi manger. Geste dérisoire que d’envoyer quelques euros là-bas par Western-Union. Dérisoire mais tellement essentiel pour lui, sa famille. Misères oubliées, misères délaissées, là-bas aussi. Misères provoquées, misères assumées, le pouvoir est maudit.

L’esprit vagabonde, juste se poser dans le rythme du vélo qui avale les kilomètres.

Un arrêt chez mon ami Michel, contrebassiste, jazzman, il élève des chèvres en bio, organise des concerts. Assis sur son banc, sous un tilleul il sirote un café en grignotant quelques gâteaux maisons.
Fromage blanc, crottins secs, une ou deux bouteilles de vin bio local, des rillettes de chèvre…

Refaire le monde, encore et toujours. Est-il encore temps ?

Merci à toi Nuage Fou de m’avoir sollicité pour cette chronique décalée.
Laurent Le Taiseux

23/04/2020
CONFINÉE DEHORS
Hier, c’était mon jour de sortie. De permission de sortie, devrais-je dire en cette période de confinement-emprisonnement. Une fois par semaine, je sors faire des courses, pour moi, pour d’autres.
Hier, sur le chemin des provisions, j’ai rencontré Jade.

Jade ne m’a rien demandé.

Elle était adossée à l’entrée d’un supermarché, le regard dans le vide, un gros sac posé près d’elle. Proprement habillée, coiffée, une soixantaine d’années. À part son regard, rien ne la distinguait d’une cliente ordinaire.

Jade ne m’a rien demandé.

Et pourtant, ce regard… En la voyant, j’ai cru percevoir ce non-dit, celui de beaucoup, de beaucoup de femmes à la rue : ce refus de faire la manche, de demander quoi que ce soit, ce regard qui dit « Je veux bien de votre aide mais je ne demanderai rien, je n’accepterai pas n’importe quoi. » D’aucuns appellent cela : dignité, fierté… Je ne sais pas. Je n’ai jamais vécu dans la précarité, et encore moins dans la rue.

Jade ne m’a rien demandé.

« Vous avez besoin de quelque chose ? Vous voulez que je vous achète de quoi manger ? Vous avez besoin d’argent ? » Elle s’est approchée (à bonne distance, elle semblait connaître mieux que quiconque les gestes barrières). De la nourriture, oui elle voulait bien. Je n’avais pas encore rem-pli mon cabas ; je n’avais à lui offrir que de l’argent. À peine tendu, mon billet s’est retrouvé, plié, dans la poche de son jean.

Jade ne m’a rien demandé.

Et puis, durant plus d’une heure, nous avons échangé. Enfin, je devrais plutôt écrire : elle a parlé, j’ai écouté. Le Covid, la vie dans la rue en période de confinement, la gageure de trouver une douche et des toilettes, le regard des gens sur elle, les remarques désobligeantes (si tu vis dans la rue, c’est que tu le veux bien, etc.). Ce qui la met le plus en colère, Jade, ce sont tous les préjugés sur les sans-abris : ils.elles sont forcément alcooliques donc ils.elles ne refuseraient pas une petite bière ; ils.elles meurent de faim donc ils.elles acceptent tout ce qu’on leur donne à manger ; ils.elles suivraient bien gentiment le monsieur, pour lui faire plaisir… Jade ne boit pas, ne fume pas, ne se drogue pas, ne se prostitue pas ; je l’ai crue, cela n’a aucune importance. Jade n’aime pas les bananes, et Jade en a assez qu’on lui offre des bananes ; Jade n’aime pas les chocolats, et Jade en a assez qu’on lui offre des chocolats. Jade n’aime tout simplement pas qu’on oublie qu’elle est une personne comme une autre, et que vivre à la rue ne fait pas d’elle l’obligée de la bonne âme qui la prend en pitié. Jade existe, elle a des désirs, des envies, des colères, des projets, des goûts. Et elle a le droit de ne pas aimer les bananes et les chocolats. Même en période de con-finement totalitaire ! Et si vous ne l’entendez pas, passez votre chemin, bonne âme !

Jade ne m’a rien demandé.

Jade est très remontée contre les associations. « Si je m’en sors, je ne donnerai jamais rien aux associations ! » Un repas, un café, une couverture, un pull, un tube de dentifrice ne la feront pas sortir de la rue. Et puis, les associations ont leurs chouchous, leurs combines, leurs magouilles. Ce que Jade veut, c’est un travail, aussi humble soit-il ; un appartement, aussi petit soit-il. Jade ne demande rien, parce qu’elle ne demande pas la charité. Comme beaucoup de personnes à la rue que j’ai pu rencontrer, ou dont j’ai pu lire des témoignages, elle ne demande qu’une seule chose : une chance, la liberté de travailler. Pour l’anarchiste que je suis, le réel est violent. Moi qui n’aspire qu’à une chose : me, nous libérer des chaînes du travail ! Jade aimerait pouvoir se reposer dans une chambre d’hôtel, chaque soir. C’est encore trop souvent un luxe. Elle ne serait pas assez brisée par la rue pour être prioritaire dans les urgences du 115 ou des associations. Les alcooliques, les drogué.e.s, les femmes enceintes, les malades, seraient toujours prioritaires. Elle le comprend. Mais elle en a assez de ne pas être en assez « grande détresse ». « Toi, Jade, tu t’en sortiras », lui a dit un jour un bénévole de la Croix-Rouge, sûrement pas mal intentionné. Ces mots-là lui ont fait mal.

Jade a fait des études universitaires, elle maîtrise trois langues : le français, l’anglais… le latin ! Elle cite Tite-Live, Pline l’Ancien, Hérodote. À mi-voix, elle révèle avoir discuté dans la rue avec un représentant des Hôpitaux de Paris et un autre d’un grand laboratoire. Des informations confidentielles sur le Covid, qu’elle me confie à son tour. Souvent, les personnes qui veulent l’aider la prennent pour confidente. Elle s’en plaint.

Jade ne m’a rien demandé.

Jade n’a, je crois, besoin que d’une seule chose qu’il m’est facile de lui donner : une écoute. Je suis enseignante, fonctionnaire, donc j’ai un revenu, un toit, une vie stable comme on dit. Une anarchiste qui rentre parfaitement dans les cases. Pas toutes les bonnes cases, mais presque. Et du temps, particulièrement en ce moment, j’en ai !

J’ai pu prononcer trois, quatre mots, pas plus. En une heure d’échange. Jade m’a demandé deux choses : mon prénom et mon métier. Si mon prénom l’a laissée indifférente, mon activité de professeure de Lettres modernes a éclairé son regard et m’a valu le seul sourire de cette rencontre. Regard et sourire vite éteints : je n’enseignais pas le latin.

Je lui ai demandé si elle pouvait me confier un numéro de téléphone, et son prénom.

Si une personne sur Paris a besoin d’aide pour des courses, du ménage, ou pour promener un chien, contactez-moi via le ML.
Ou si vous la croisez, une dame d’une soixantaine d’année avec une longue natte, la peau du cou marquée par une ancienne brûlure, n’hésitez pas à lui proposer un travail, une chambre peut-être.

Jade n’a rien demandé.

Jade, c’est moi, c’est vous, c’est nous.

Jade aimerait bien être confinée entre quatre murs. Avoir un toit où lire Tite-Live.
Leïla Hicheri (Liaison William Morris, Paris)

22/04/2020
04h45, le réveil sonne.
Aujourd’hui, je suis du matin. Pas de temps à perdre, je commence à 05h30. En un quart d’heure, je suis prêt, et en moins d’une demi-heure, je suis au boulot. Pour m’y rendre, je dois « traverser » la frontière, toujours déserte. Et je n’y ai même pas vu un seul contrôle depuis le début de tout ça. Faut dire que je ne passe « de l’autre côté » pratiquement qu’à des heures décalées (je fais les postes), et que rarement aux heures de pointes, où je sais qu’il y en a eu quelques-uns. De toute façon, on ne dirait même pas que c’est une frontière. Les oiseaux et les lapins s’en foutent en tout cas. Il n’y a que les humains pour s’inventer des barrières les isolant les uns des autres.
Pour moi, ce n’est donc pas vraiment le confinement. Je travaille au Luxembourg et le gouvernement du grand-duché a déclaré notre secteur d’activité comme essentiel à la bonne marche du pays. Ben voyons !

Je bosse dans la sécurité et le gardiennage et ce, depuis 25 ans. Heureusement pour moi, j’ai toujours su éviter les postes où il faut faire preuve d’autorité. Pas mon truc ça, l’autorité. Cela m’en a parfois coûté, comme je le raconte dans mon premier livre, mais au moins, je reste en accord avec mon idéal de vie. Après avoir galéré quelques années sur des postes plus ou moins sympas, je retrouve, depuis le début de l’année, ce que j’appelle un bon poste ; c’est-à-dire, un poste où je bosse tout seul, sans petit chef dans les parages, dans un milieu agréable où je me sens bien, et me laissant suffisamment de temps de libre pour y lire et m’occuper de mes petites affaires. Il s’agit d’un centre culturel, en plein cœur du Grund, quartier pittoresque et festif du vieux Luxembourg-ville. Le cadre idéal, bien qu’énormément fréquenté par les touristes et les fêtards. Enfin, en temps normal.
Par chance pour ma pomme, début avril, un collègue du poste est parti pour six mois en congé parental et, étant le seul remplaçant de formé, j’ai ainsi récupéré ses heures. Depuis, je suis donc dans ce centre culturel où nous sommes relativement bien lotis, compte tenu de la situation, et par rapport à beaucoup de nos collègues ailleurs. Le centre étant fermé au public et la plupart des employé.es en télétravail, nous n’y voyons pas grand monde. Et bien heureusement pour nous, notre poste, en 24h/24, est maintenu. Mais fin mars, j’en ai vu du monde, car on m’a envoyé quatre jours dans un hôpital.

Je ne vous cache pas que je n’étais pas trop chaud à l’idée de mettre les pieds dans un hôpital. Déjà qu’en temps normal je n’aime pas trop aller dans ce genre d’endroit, alors en ce moment ! Mais bon, je me suis un peu renseigné au préalable, j’ai relativisé, et puis… j’y suis allé.
Et ? 
Ben ça s’est bien passé !
Pour résumer, disons que nous, les agents de sécurité, sommes placés aux entrées en compagnie du personnel médical. Nous devons principalement filtrer les personnes qui se présentent et si elles peuvent entrer, le personnel hospitalier doit alors leur prendre la température, puis nous les invitons à se désinfecter les mains, leur donnons des gants s’ils le souhaitent, et un masque, dont le port est obligatoire dans l’enceinte de l’hôpital. Un peu malgré moi, qui ne voulait jamais en porter car je trouve ça quelque peu anxiogène et je considère que c’est participer à la psychose générale que d’en porter un (hormis dans les cas de nécessité avérée bien entendu), j’ai dû me résigner à bosser quatre jours avec ce truc gênant sur le visage. En observant un peu autour de moi et en discutant avec le personnel, je constate que l’hôpital est complètement réorganisé afin d’être en mesure de faire face à la situation pandémique du coronavirus. Certains services sont arrêtés ou tournent au ralenti et viennent ainsi renforcer ceux dont on ne peut se passer où qui saturent. La cafétéria se transforme en service annexe de réanimation. Le personnel médical me dit que c’est un peu le bordel (c’est normal je crois !), qu’il y a des couacs, mais que, dans l’ensemble, les choses se passent plutôt bien, aux vues de la situation. Je crois bien que ce n’est pas comme en France en tout cas. Ici, au Luxembourg, on ne détruit pas comme ça les services publics. Certes, tout n’est pas rose non plus ; le pays est riche et le capitalisme néo-libéral y règne en maître (comme en France tiens !), mais on a une autre idée de ce à quoi il ne faut pas toucher, du moins, il me semble.

Depuis un plus d’un an, je suis délégué du personnel et je peux vous dire, qu’en ce moment, on a de quoi faire !
Notre société a dû, elle aussi, se réorganiser. Et comme son organisation laissait déjà à désirer avant, sa réorganisation a naturellement pris le même chemin. J’essaye au maximum de suivre ce qui se passe au sein de mon entreprise mais malheureusement, j’ai du mal à être bien informé. Je vous dirai un peu plus loin pourquoi, mais en attendant, voici ce que je sais.
Nous sommes presque 900 agents dans ma société et la vie professionnelle d’une bonne partie de mes collègues se trouve bouleversée par ce vilain virus. Seuls quelques-uns auraient chopé le Covid-19 mais le taux d’arrêt de travail est lui, environ trois fois plus haut que la normale. Beaucoup ont peur, et je les comprends. Je ne leur jette pas la pierre. Lorsque l’on bosse dans des bâtiments à l’intérieur desquels sont confinés toute une population, comme par exemple les foyers de réfugiés, les centres d’accueil pour SDF ou les maisons de retraite, il y a de quoi devenir un tantinet inquiet. Tous confinés ensemble ! Pas facile pour ces populations de partager ainsi son lieu de vie, surtout en ce moment. Et pas facile non plus pour les collègues, qui eux/elles, ainsi que le reste du personnel de ces établissements, ne vivent pas là. La peur de ramener le virus à la maison et de contaminer ses enfants, sa femme, son mari, ses parents… est grande, ainsi que celle de se contaminer soi-même, surtout si on a déjà une santé fragile.
Je sais aussi que dans notre société, comme dans les autres du secteur du gardiennage, nous avons un grand nombre de postes en moins, tels par exemple ceux d’accueil et de réception dans les administrations ou les banques, ou bien encore ceux des convoyeurs de fonds, mais que ces pertes seraient compensées par des postes en plus, tels par exemple ceux dans les grands magasins et les hôpitaux. Là aussi, chez les collègues, la peur d’être contaminé est forte. Pas évident, par les temps qui courent, de se rendre dans tous ces endroits où il y a du monde, dans ces nids à virus ! Surtout lorsque les gouvernements (irresponsables pour la plupart) et les médias (anxiogènes pour la plupart) nous répètent de concert et à longueur de journée qu’il faut rester chez soi !
Alors, avec tout ça, dans ma boîte, trois sons de cloches différents raisonnent, selon qui tire la corde et selon les jours aussi : pour certains, tout va bien, les postes perdus seraient simplement compensés par les postes gagnés ; pour d’autres, il n’y aurait pas assez de travail et des agents perdraient des heures (mais rien sur le salaire) ; et pour d’autres encore, il y aurait trop de travail et pas assez d’agents de disponible pour honorer tous les contrats.
De plus, il y a deux semaines, le gouvernement luxembourgeois a gentiment légalisé, dans les secteurs d’activités dits « essentiels » dont nous faisons partie, et pour cette période de pandémie, les 12 heures par jour (c’était 10) ainsi que les 60 heures par semaine (c’était 48) ! Il appartient toutefois aux entreprises souhaitant profiter de ce beau cadeau étatique, d’en faire la demande auprès du Ministère du travail, en sollicitant l’avis de leur délégation du personnel. Et, d’après les dernières infos dont je dispose au moment où j’écris ces lignes, cette mesure viendrait tout juste d’être mise en place dans mon entreprise… et personne ne m’a consulté pour avoir mon avis ! Je vais y revenir un peu plus loin. Toujours est-il que le service planning, responsable de notre emploi du temps professionnel, qui semble souvent « planner » justement, et sait déjà très bien contourner les dispositions légales en temps normal, va se sentir encore davantage tout puissant et saura, sans nul doute, profiter de la situation pour nous imposer des heures largement supplémentaires.

Maintenant, pourquoi, même en tant que délégué du personnel, ai-je autant de mal à être informé sur ce qui se passe dans ma société, et particulièrement dans cette période exceptionnelle ? Deux raisons à cela :
La première, la moins grave, c’est le manque de communication de la part de la direction, aussi bien avec l’ensemble du personnel qu’avec la délégation. Bon, nous en avons l’habitude, mais tout de même, il me semble que la situation actuelle exige un peu plus que le peu que nous avons eu en la matière. À savoir, une réunion, une semaine avant que celles-ci ne soient interdites, entre la direction et la délégation, au cours de laquelle on a surtout tenté de nous rassurer en affirmant que l’on gérait la situation au mieux et que les agents ne subiraient pas de perte de salaire. Très bien, et c’est normal puisque le gouvernement a garanti le paiement de l’intégralité des salaires dans les secteurs qui poursuivent leur activité, mais en attendant, certain.es perdent des heures qu’il faudra rattraper, car notre direction ne veut pas entendre parler de chômage partiel. Mais, ce point ne semble pas émouvoir grand monde, et c’est ce qui m’amène vers la seconde raison pour laquelle les informations me manquent, raison la plus importante à mes yeux, que je vais développer dès le paragraphe suivant, juste après avoir encore précisé qu’après cette réunion, la direction a envoyée à l’ensemble du personnel une lettre de… « félicitations » !? Vache ! Depuis bientôt 22 ans que je gagne ma vie en errant à droite à gauche dans tout le Luxembourg pour cette société, il me semble bien que ce soit la première fois que cela arrive. En gros, on nous encourage et on nous remercie de continuer à bosser. Ils ont sacrément peur pour leurs profits… quand même !
La délégation du personnel n’est pas unie. Voilà quel est le second problème, le plus important et celui qui fait que les informations ne circulent pas assez. Son président et son secrétaire, tous deux délégués permanents et libérés (ce qui veut dire qu’ils ne font plus que ça), depuis onze années, issus d’un syndicat concurrent au mien, décident seuls, sans consulter les autres délégués, engoncés qu’ils sont dans leur bureau du siège duquel ils ne sortent quasiment jamais (pas de visites sur les postes, pas de formation syndicales…) si ce n’est pour taper à la porte d’un autre bureau du siège. Je suis syndiqué à l’OGB-L, le syndicat le plus virulent et le plus revendicatif du Luxembourg. Le plus à gauche aussi, et le premier du pays. Mais, malgré cela, nous ne sommes, dans notre société, que deux élus OGB-L sur douze délégués. Je ne vais pas trop rentrer dans les détails de ces luttes intersyndicales ici mais, pour récapituler, disons que nous, les délégués OGB-L et nos secrétaires syndicaux, nous démenons pour que les agents soient suffisamment protégés, contre le virus bien sûr, mais pas seulement. Nous demandons que nos droits soient respectés déjà, mais aussi, étant donné que nous sommes « essentiels », nous tentons de négocier une prime, voire une revalorisation de notre métier, tout en veillant à ne pas devenir des vaches à lait, des machines à profit. Mais la direction ne nous répond pas ou nous méprise, et ne traite qu’avec les deux « dirigeants » de la délégation qui eux, pensent qu’on ne peut rien négocier. Depuis le début du confinement, leur seule communication d’avec les autres délégué.es et un unique mail d’une seule phrase, qui nous apprends que toutes les réunions de la délégation sont annulées jusqu’à nouvel ordre ! Nous perdons donc les seuls huit heures mensuels de délégation dont nous disposons pour remplir notre fonction. Ils n’ont rien proposé à la place, et il aurait bien fallu. Pire, ils auraient été consultés par notre direction, car celle-ci aurait fait la demande d’introduire les 12 heures par jour et les 60 heures semaine, demande nécessitant l’avis de la délégation, et ils n’auraient même pas donné d’avis ! Encore pire, ils m’affirment au téléphone (En l’absence de nouvelles de leur part, je me suis résigné à les appeler) que, de toute façon, l’avis de la DÉLÉGATION, c’est l’avis du PRÉSIDENT de la délégation ! C’est faux bien sûr. Il doit y avoir vote. Et nous, les deux délégués OGB-L, aurions voté NON, ou bien alors, nous aurions négocié avec la direction une compensation salariale (majorations, jours de repos, primes…) pour tous les collègues concernés en l’échange d’un OUI. Les deux « boss » de notre délégation m’affirment encore, entre quelques autres inepties, que les 12 heures sont déjà régularisées par notre convention collective. C’est encore faux ! Nous allons donc contester ces irrégularités, et d’autres choses encore, auprès des institutions compétentes, et continuer à nous battre dans l’intérêt de nos collègues qui eux/elles, sur le terrain, sont souvent directement confronté.es aux réalités, réalités du terrain échappant bien souvent plus que de raison à celles et à ceux qui n’ont plus quitté le confort de leur bureau depuis la dernière pluie de grenouilles.
Cette situation pandémique exceptionnelle ne profite pas seulement à ceux à qui l’on croit.

Lorsque je repasse la frontière (tiens, pour la première fois depuis le début de tout ce cirque, j’y ai vu les bleus, mais qui ne contrôlaient pas), c’est pour rentrer chez moi. Situé à quelques kilomètres du Luxembourg, mon village à caractère médiéval (remparts, château…), que l’on surnomme « La petite Carcassonne lorraine », jouit du label « Les plus beaux villages de France ». Cependant, ce n’est pas vraiment ce petit enchantement qui fait grimper les prix de l’immobilier, mais la proximité d’avec le Luxembourg, où les salaires sont bien plus élevés qu’en France. Pas de mal de gens aisés, de bourgeois, gonflent donc les chiffres de la population qui, pour le reste, est plutôt disparate, comme dans à peu près tous les villages de ce type somme toute. Mais, au-delà de ça, et faisant fi de l’implantation d’une petite bourgeoisie, il n’est point ici de prédominance de… « l’esprit bourgeois ».
Ce village vit par lui-même, tant que faire se peut. De par ses petits commerces déjà, lesquelles, tant bien que mal, subsistent, se créent ou se développent, de par son marché en outre, mais aussi, à travers ses nombreuses associations qui tissent des liens entre les habitants. Et beaucoup, dont je fais partie, ne viennent pas vivre ici, à Rodemack, par hasard où juste parce que c’est tout proche du Luxembourg. Ce village attire beaucoup d’artistes par exemple, ou de gens attachés à la culture, au patrimoine, au partage, au bien-vivre, à la création… Les nombreuses manifestations en tout genre qui y sont organisées tout au long de l’année poussent les gens à se rencontrer et à se connaître. Les organisateurs, les bénévoles, les acteurs… se mélangent ainsi à l’ensemble de la population, encourageant la solidarité et l’entraide. Toutes ces manifestations de cette triste année 2020, annulées, et les autres qui le seront encore, en rendent triste plus d’un, plus d’une, c’est certain.
Mais ici, du coup, c’est un bel élan de solidarité et d’entraide qui a pris naissance face à cette vicieuse pandémie, élan déjà largement initié donc, par la richesse du tissu associatif. Des gens rendent des services bien utiles, comme ramener des courses ou bien confectionner des masques et d’autres protections. Les petits commerces et les fermes se sont merveilleusement bien organisés afin d’alimenter au mieux la population locale. Certain.es ont fait du tri et donnent des livres, des jouets, des vêtements… qu’ils laissent à disposition devant chez eux. D’autres les vendent. La page Facebook « T’es de Rodemack si… » pullule de ce genre de petites ou grandes initiatives, et d’informations locales, en tout cas, pour la plupart bienvenues en ces temps quelques peu incertains.
Et puis, il y a les quelques-uns, un tantinet naïf, qui font un peu de bruit dehors, à 20h00, pour le personnel hospitalier. Étant donné que l’actuel squatteur du palais de l’Élysée leur fait croire à la télé que le pays est en guerre, et que toute guerre nécessite ses héros, alors en voilà justement de tout trouvés. Cela part d’un bon sentiment bien sûr, mais c’était avant qu’il aurait fallu manifester. Alors je leur ai demandé, par l’intermédiaire d’une publication sur cette page Facebook du village, et avec photo démonstrative à l’appui, où ils étaient et s’ils s’étaient manifestés ou indignés lorsque le personnel soignant, qu’ils applaudissent aujourd’hui, était descendu dans la rue il y a quelques mois pour tirer la sonnette d’alarme, et s’était fait tabasser et gazer par les hommes de main en armure de l’État ? Ils, elles ne m’ont pas répondu.es ! Pas étonnant ! Peut-être n’étaient-ils pas au courant ? Où n’ont-ils pas voulu savoir ? Pas vu ça à la télé moi ! Du reste, ce sont souvent les mêmes, qui croient que la police et la gendarmerie les protègent. Mais de quoi ? Comment leur faire comprendre la principale raison de l’existence des forces du désordre ? Je crois qu’ils ne s’imaginent pas, parce que nous n’y sommes pas confrontés dans les villages, ce que se permettent de faire les larbins du pouvoir dans les quartiers populaires, et à quel point ils profitent de cette situation de confinement pour réprimer encore plus durement ou se livrer à de véritables tabassages, en banlieue particulièrement. S’ils/elles prenaient la peine par exemple, de regarder ces nombreuses vidéos, disponibles sur le site de Paris-Lutte.info notamment, ou bien encore, de lire les articles sur le sujet, tout aussi nombreux, disponibles sur ce site, peut-être que…
Bien évidemment, nous avons aussi, comme partout j’imagine, celles/ceux qui ne pigent pas que nous ne sommes pas TOUS confinés. Le télétravail, c’est surtout pour les cols blancs et les bourgeois. Les cols bleus et les prolétaires, n’ont pas tous arrêtés eux, et vont même reprendre bien avant les autres, comme c’est d’ailleurs déjà le cas depuis ce lundi. Mais bon, on leur explique, et généralement, ils/elles comprennent et réfléchissent même un peu plus que d’habitude du coup.
En tout cas, à Rodemack, il fait bon vivre, confinement ou pas, et je crois même que ça sera encore meilleur après. Alors il faudrait toujours bien garder à l’esprit qu’ailleurs, la vie n’est pas forcément aussi douce, et que là aussi, il faudrait qu’elle le devienne un peu plus… après.

Après justement… Quel monde d’après ? Tout doit-il redevenir comme avant ? Gageons que non. Sans passer à la trappe la tragédie et son cortège de morts, soulevons que ce confinement forcé a ses côtés positifs et incite à la réflexion notamment. Beaucoup voient dorénavant les choses autrement. Ils/elles se rendent compte que l’on peut faire sans ceci ou sans cela. Que la course journalière contre la montre est aliénante et que le temps de libre est précieux. Que la recherche perpétuelle du profit est néfaste, aussi bien pour l’humain que pour la nature. Que l’on peut vivre beaucoup plus simplement et de manière plus sobre, et que l’essentiel se résume souvent à peu de chose en fait. Que l’on peut vivre heureux avec moins et que le superflu nous emprisonne. Que nous n’avons pas besoin des patrons et que ce sont eux qui ont besoin de nous. Que l’on peut s’organiser sans eux, tout partager entre nous, et ainsi, s’autogérer.
Que crève le vieux monde, opprimant et injuste, et qu’à la place, un monde meilleur, plus égalitaire et solidaire voie le jour. Et vu que c’est dans les temps de crise et de difficultés que se révèlent les véritables caractères des êtres vivants, nous saurons alors d’autant mieux avec qui le construire… ce monde qui nous tend les bras.
Frédéric Pussé, Groupe de Metz de la Fédération Anarchiste

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Article publié le 25 Avr 2020 sur Monde-libertaire.fr