Avril 24, 2020
Par Le Monde Libertaire
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Mardi 17 mars, midi. Nous entrons dans une pĂ©riode de confinement contraint et nĂ©cessaire. Et ça vous fait quoi d’ĂȘtre confinĂ© ? Sur proposition de Pierre, chaque jour un tĂ©moignage personnel sur le jour d’avant.

Chroniques au jour le jour

23/04/2020
CONFINÉE DEHORS
Hier, c’était mon jour de sortie. De permission de sortie, devrais-je dire en cette pĂ©riode de confinement-emprisonnement. Une fois par semaine, je sors faire des courses, pour moi, pour d’autres.
Hier, sur le chemin des provisions, j’ai rencontrĂ© Jade.

Jade ne m’a rien demandĂ©.

Elle Ă©tait adossĂ©e Ă  l’entrĂ©e d’un supermarchĂ©, le regard dans le vide, un gros sac posĂ© prĂšs d’elle. Proprement habillĂ©e, coiffĂ©e, une soixantaine d’annĂ©es. À part son regard, rien ne la distinguait d’une cliente ordinaire.

Jade ne m’a rien demandĂ©.

Et pourtant, ce regard… En la voyant, j’ai cru percevoir ce non-dit, celui de beaucoup, de beaucoup de femmes Ă  la rue : ce refus de faire la manche, de demander quoi que ce soit, ce regard qui dit « Je veux bien de votre aide mais je ne demanderai rien, je n’accepterai pas n’importe quoi. » D’aucuns appellent cela : dignitĂ©, fiertĂ©… Je ne sais pas. Je n’ai jamais vĂ©cu dans la prĂ©caritĂ©, et encore moins dans la rue.

Jade ne m’a rien demandĂ©.

« Vous avez besoin de quelque chose ? Vous voulez que je vous achĂšte de quoi manger ? Vous avez besoin d’argent ? » Elle s’est approchĂ©e (Ă  bonne distance, elle semblait connaĂźtre mieux que quiconque les gestes barriĂšres). De la nourriture, oui elle voulait bien. Je n’avais pas encore rem-pli mon cabas ; je n’avais Ă  lui offrir que de l’argent. À peine tendu, mon billet s’est retrouvĂ©, pliĂ©, dans la poche de son jean.

Jade ne m’a rien demandĂ©.

Et puis, durant plus d’une heure, nous avons Ă©changĂ©. Enfin, je devrais plutĂŽt Ă©crire : elle a parlĂ©, j’ai Ă©coutĂ©. Le Covid, la vie dans la rue en pĂ©riode de confinement, la gageure de trouver une douche et des toilettes, le regard des gens sur elle, les remarques dĂ©sobligeantes (si tu vis dans la rue, c’est que tu le veux bien, etc.). Ce qui la met le plus en colĂšre, Jade, ce sont tous les prĂ©jugĂ©s sur les sans-abris : ils.elles sont forcĂ©ment alcooliques donc ils.elles ne refuseraient pas une petite biĂšre ; ils.elles meurent de faim donc ils.elles acceptent tout ce qu’on leur donne Ă  manger ; ils.elles suivraient bien gentiment le monsieur, pour lui faire plaisir… Jade ne boit pas, ne fume pas, ne se drogue pas, ne se prostitue pas ; je l’ai crue, cela n’a aucune importance. Jade n’aime pas les bananes, et Jade en a assez qu’on lui offre des bananes ; Jade n’aime pas les chocolats, et Jade en a assez qu’on lui offre des chocolats. Jade n’aime tout simplement pas qu’on oublie qu’elle est une personne comme une autre, et que vivre Ă  la rue ne fait pas d’elle l’obligĂ©e de la bonne Ăąme qui la prend en pitiĂ©. Jade existe, elle a des dĂ©sirs, des envies, des colĂšres, des projets, des goĂ»ts. Et elle a le droit de ne pas aimer les bananes et les chocolats. MĂȘme en pĂ©riode de con-finement totalitaire ! Et si vous ne l’entendez pas, passez votre chemin, bonne Ăąme !

Jade ne m’a rien demandĂ©.

Jade est trĂšs remontĂ©e contre les associations. « Si je m’en sors, je ne donnerai jamais rien aux associations ! » Un repas, un cafĂ©, une couverture, un pull, un tube de dentifrice ne la feront pas sortir de la rue. Et puis, les associations ont leurs chouchous, leurs combines, leurs magouilles. Ce que Jade veut, c’est un travail, aussi humble soit-il ; un appartement, aussi petit soit-il. Jade ne demande rien, parce qu’elle ne demande pas la charitĂ©. Comme beaucoup de personnes Ă  la rue que j’ai pu rencontrer, ou dont j’ai pu lire des tĂ©moignages, elle ne demande qu’une seule chose : une chance, la libertĂ© de travailler. Pour l’anarchiste que je suis, le rĂ©el est violent. Moi qui n’aspire qu’à une chose : me, nous libĂ©rer des chaĂźnes du travail ! Jade aimerait pouvoir se reposer dans une chambre d’hĂŽtel, chaque soir. C’est encore trop souvent un luxe. Elle ne serait pas assez brisĂ©e par la rue pour ĂȘtre prioritaire dans les urgences du 115 ou des associations. Les alcooliques, les droguĂ©.e.s, les femmes enceintes, les malades, seraient toujours prioritaires. Elle le comprend. Mais elle en a assez de ne pas ĂȘtre en assez « grande dĂ©tresse ». « Toi, Jade, tu t’en sortiras », lui a dit un jour un bĂ©nĂ©vole de la Croix-Rouge, sĂ»rement pas mal intentionnĂ©. Ces mots-lĂ  lui ont fait mal.

Jade a fait des Ă©tudes universitaires, elle maĂźtrise trois langues : le français, l’anglais… le latin ! Elle cite Tite-Live, Pline l’Ancien, HĂ©rodote. À mi-voix, elle rĂ©vĂšle avoir discutĂ© dans la rue avec un reprĂ©sentant des HĂŽpitaux de Paris et un autre d’un grand laboratoire. Des informations confidentielles sur le Covid, qu’elle me confie Ă  son tour. Souvent, les personnes qui veulent l’aider la prennent pour confidente. Elle s’en plaint.

Jade ne m’a rien demandĂ©.

Jade n’a, je crois, besoin que d’une seule chose qu’il m’est facile de lui donner : une Ă©coute. Je suis enseignante, fonctionnaire, donc j’ai un revenu, un toit, une vie stable comme on dit. Une anarchiste qui rentre parfaitement dans les cases. Pas toutes les bonnes cases, mais presque. Et du temps, particuliĂšrement en ce moment, j’en ai !

J’ai pu prononcer trois, quatre mots, pas plus. En une heure d’échange. Jade m’a demandĂ© deux choses : mon prĂ©nom et mon mĂ©tier. Si mon prĂ©nom l’a laissĂ©e indiffĂ©rente, mon activitĂ© de professeure de Lettres modernes a Ă©clairĂ© son regard et m’a valu le seul sourire de cette rencontre. Regard et sourire vite Ă©teints : je n’enseignais pas le latin.

Je lui ai demandé si elle pouvait me confier un numéro de téléphone, et son prénom.

Si une personne sur Paris a besoin d’aide pour des courses, du mĂ©nage, ou pour promener un chien, contactez-moi via le ML.
Ou si vous la croisez, une dame d’une soixantaine d’annĂ©e avec une longue natte, la peau du cou marquĂ©e par une ancienne brĂ»lure, n’hĂ©sitez pas Ă  lui proposer un travail, une chambre peut-ĂȘtre.

Jade n’a rien demandĂ©.

Jade, c’est moi, c’est vous, c’est nous.

Jade aimerait bien ĂȘtre confinĂ©e entre quatre murs. Avoir un toit oĂč lire Tite-Live.
LeĂŻla Hicheri (Liaison William Morris, Paris)

22/04/2020
04h45, le réveil sonne.
Aujourd’hui, je suis du matin. Pas de temps Ă  perdre, je commence Ă  05h30. En un quart d’heure, je suis prĂȘt, et en moins d’une demi-heure, je suis au boulot. Pour m’y rendre, je dois « traverser Â» la frontiĂšre, toujours dĂ©serte. Et je n’y ai mĂȘme pas vu un seul contrĂŽle depuis le dĂ©but de tout ça. Faut dire que je ne passe « de l’autre cĂŽtĂ© Â» pratiquement qu’à des heures dĂ©calĂ©es (je fais les postes), et que rarement aux heures de pointes, oĂč je sais qu’il y en a eu quelques-uns. De toute façon, on ne dirait mĂȘme pas que c’est une frontiĂšre. Les oiseaux et les lapins s’en foutent en tout cas. Il n’y a que les humains pour s’inventer des barriĂšres les isolant les uns des autres.
Pour moi, ce n’est donc pas vraiment le confinement. Je travaille au Luxembourg et le gouvernement du grand-duchĂ© a dĂ©clarĂ© notre secteur d’activitĂ© comme essentiel Ă  la bonne marche du pays. Ben voyons !

Je bosse dans la sĂ©curitĂ© et le gardiennage et ce, depuis 25 ans. Heureusement pour moi, j’ai toujours su Ă©viter les postes oĂč il faut faire preuve d’autoritĂ©. Pas mon truc ça, l’autoritĂ©. Cela m’en a parfois coĂ»tĂ©, comme je le raconte dans mon premier livre, mais au moins, je reste en accord avec mon idĂ©al de vie. AprĂšs avoir galĂ©rĂ© quelques annĂ©es sur des postes plus ou moins sympas, je retrouve, depuis le dĂ©but de l’annĂ©e, ce que j’appelle un bon poste ; c’est-Ă -dire, un poste oĂč je bosse tout seul, sans petit chef dans les parages, dans un milieu agrĂ©able oĂč je me sens bien, et me laissant suffisamment de temps de libre pour y lire et m’occuper de mes petites affaires. Il s’agit d’un centre culturel, en plein cƓur du Grund, quartier pittoresque et festif du vieux Luxembourg-ville. Le cadre idĂ©al, bien qu’énormĂ©ment frĂ©quentĂ© par les touristes et les fĂȘtards. Enfin, en temps normal.
Par chance pour ma pomme, dĂ©but avril, un collĂšgue du poste est parti pour six mois en congĂ© parental et, Ă©tant le seul remplaçant de formĂ©, j’ai ainsi rĂ©cupĂ©rĂ© ses heures. Depuis, je suis donc dans ce centre culturel oĂč nous sommes relativement bien lotis, compte tenu de la situation, et par rapport Ă  beaucoup de nos collĂšgues ailleurs. Le centre Ă©tant fermĂ© au public et la plupart des employĂ©.es en tĂ©lĂ©travail, nous n’y voyons pas grand monde. Et bien heureusement pour nous, notre poste, en 24h/24, est maintenu. Mais fin mars, j’en ai vu du monde, car on m’a envoyĂ© quatre jours dans un hĂŽpital.

Je ne vous cache pas que je n’étais pas trop chaud Ă  l’idĂ©e de mettre les pieds dans un hĂŽpital. DĂ©jĂ  qu’en temps normal je n’aime pas trop aller dans ce genre d’endroit, alors en ce moment ! Mais bon, je me suis un peu renseignĂ© au prĂ©alable, j’ai relativisĂ©, et puis
 j’y suis allĂ©.
Et ? 
Ben ça s’est bien passĂ© !
Pour rĂ©sumer, disons que nous, les agents de sĂ©curitĂ©, sommes placĂ©s aux entrĂ©es en compagnie du personnel mĂ©dical. Nous devons principalement filtrer les personnes qui se prĂ©sentent et si elles peuvent entrer, le personnel hospitalier doit alors leur prendre la tempĂ©rature, puis nous les invitons Ă  se dĂ©sinfecter les mains, leur donnons des gants s’ils le souhaitent, et un masque, dont le port est obligatoire dans l’enceinte de l’hĂŽpital. Un peu malgrĂ© moi, qui ne voulait jamais en porter car je trouve ça quelque peu anxiogĂšne et je considĂšre que c’est participer Ă  la psychose gĂ©nĂ©rale que d’en porter un (hormis dans les cas de nĂ©cessitĂ© avĂ©rĂ©e bien entendu), j’ai dĂ» me rĂ©signer Ă  bosser quatre jours avec ce truc gĂȘnant sur le visage. En observant un peu autour de moi et en discutant avec le personnel, je constate que l’hĂŽpital est complĂštement rĂ©organisĂ© afin d’ĂȘtre en mesure de faire face Ă  la situation pandĂ©mique du coronavirus. Certains services sont arrĂȘtĂ©s ou tournent au ralenti et viennent ainsi renforcer ceux dont on ne peut se passer oĂč qui saturent. La cafĂ©tĂ©ria se transforme en service annexe de rĂ©animation. Le personnel mĂ©dical me dit que c’est un peu le bordel (c’est normal je crois !), qu’il y a des couacs, mais que, dans l’ensemble, les choses se passent plutĂŽt bien, aux vues de la situation. Je crois bien que ce n’est pas comme en France en tout cas. Ici, au Luxembourg, on ne dĂ©truit pas comme ça les services publics. Certes, tout n’est pas rose non plus ; le pays est riche et le capitalisme nĂ©o-libĂ©ral y rĂšgne en maĂźtre (comme en France tiens !), mais on a une autre idĂ©e de ce Ă  quoi il ne faut pas toucher, du moins, il me semble.

Depuis un plus d’un an, je suis dĂ©lĂ©guĂ© du personnel et je peux vous dire, qu’en ce moment, on a de quoi faire !
Notre sociĂ©tĂ© a dĂ», elle aussi, se rĂ©organiser. Et comme son organisation laissait dĂ©jĂ  Ă  dĂ©sirer avant, sa rĂ©organisation a naturellement pris le mĂȘme chemin. J’essaye au maximum de suivre ce qui se passe au sein de mon entreprise mais malheureusement, j’ai du mal Ă  ĂȘtre bien informĂ©. Je vous dirai un peu plus loin pourquoi, mais en attendant, voici ce que je sais.
Nous sommes presque 900 agents dans ma sociĂ©tĂ© et la vie professionnelle d’une bonne partie de mes collĂšgues se trouve bouleversĂ©e par ce vilain virus. Seuls quelques-uns auraient chopĂ© le Covid-19 mais le taux d’arrĂȘt de travail est lui, environ trois fois plus haut que la normale. Beaucoup ont peur, et je les comprends. Je ne leur jette pas la pierre. Lorsque l’on bosse dans des bĂątiments Ă  l’intĂ©rieur desquels sont confinĂ©s toute une population, comme par exemple les foyers de rĂ©fugiĂ©s, les centres d’accueil pour SDF ou les maisons de retraite, il y a de quoi devenir un tantinet inquiet. Tous confinĂ©s ensemble ! Pas facile pour ces populations de partager ainsi son lieu de vie, surtout en ce moment. Et pas facile non plus pour les collĂšgues, qui eux/elles, ainsi que le reste du personnel de ces Ă©tablissements, ne vivent pas lĂ . La peur de ramener le virus Ă  la maison et de contaminer ses enfants, sa femme, son mari, ses parents
 est grande, ainsi que celle de se contaminer soi-mĂȘme, surtout si on a dĂ©jĂ  une santĂ© fragile.
Je sais aussi que dans notre sociĂ©tĂ©, comme dans les autres du secteur du gardiennage, nous avons un grand nombre de postes en moins, tels par exemple ceux d’accueil et de rĂ©ception dans les administrations ou les banques, ou bien encore ceux des convoyeurs de fonds, mais que ces pertes seraient compensĂ©es par des postes en plus, tels par exemple ceux dans les grands magasins et les hĂŽpitaux. LĂ  aussi, chez les collĂšgues, la peur d’ĂȘtre contaminĂ© est forte. Pas Ă©vident, par les temps qui courent, de se rendre dans tous ces endroits oĂč il y a du monde, dans ces nids Ă  virus ! Surtout lorsque les gouvernements (irresponsables pour la plupart) et les mĂ©dias (anxiogĂšnes pour la plupart) nous rĂ©pĂštent de concert et Ă  longueur de journĂ©e qu’il faut rester chez soi !
Alors, avec tout ça, dans ma boĂźte, trois sons de cloches diffĂ©rents raisonnent, selon qui tire la corde et selon les jours aussi : pour certains, tout va bien, les postes perdus seraient simplement compensĂ©s par les postes gagnĂ©s ; pour d’autres, il n’y aurait pas assez de travail et des agents perdraient des heures (mais rien sur le salaire) ; et pour d’autres encore, il y aurait trop de travail et pas assez d’agents de disponible pour honorer tous les contrats.
De plus, il y a deux semaines, le gouvernement luxembourgeois a gentiment lĂ©galisĂ©, dans les secteurs d’activitĂ©s dits « essentiels Â» dont nous faisons partie, et pour cette pĂ©riode de pandĂ©mie, les 12 heures par jour (c’était 10) ainsi que les 60 heures par semaine (c’était 48) ! Il appartient toutefois aux entreprises souhaitant profiter de ce beau cadeau Ă©tatique, d’en faire la demande auprĂšs du MinistĂšre du travail, en sollicitant l’avis de leur dĂ©lĂ©gation du personnel. Et, d’aprĂšs les derniĂšres infos dont je dispose au moment oĂč j’écris ces lignes, cette mesure viendrait tout juste d’ĂȘtre mise en place dans mon entreprise
 et personne ne m’a consultĂ© pour avoir mon avis ! Je vais y revenir un peu plus loin. Toujours est-il que le service planning, responsable de notre emploi du temps professionnel, qui semble souvent « planner Â» justement, et sait dĂ©jĂ  trĂšs bien contourner les dispositions lĂ©gales en temps normal, va se sentir encore davantage tout puissant et saura, sans nul doute, profiter de la situation pour nous imposer des heures largement supplĂ©mentaires.

Maintenant, pourquoi, mĂȘme en tant que dĂ©lĂ©guĂ© du personnel, ai-je autant de mal Ă  ĂȘtre informĂ© sur ce qui se passe dans ma sociĂ©tĂ©, et particuliĂšrement dans cette pĂ©riode exceptionnelle ? Deux raisons Ă  cela :
La premiĂšre, la moins grave, c’est le manque de communication de la part de la direction, aussi bien avec l’ensemble du personnel qu’avec la dĂ©lĂ©gation. Bon, nous en avons l’habitude, mais tout de mĂȘme, il me semble que la situation actuelle exige un peu plus que le peu que nous avons eu en la matiĂšre. À savoir, une rĂ©union, une semaine avant que celles-ci ne soient interdites, entre la direction et la dĂ©lĂ©gation, au cours de laquelle on a surtout tentĂ© de nous rassurer en affirmant que l’on gĂ©rait la situation au mieux et que les agents ne subiraient pas de perte de salaire. TrĂšs bien, et c’est normal puisque le gouvernement a garanti le paiement de l’intĂ©gralitĂ© des salaires dans les secteurs qui poursuivent leur activitĂ©, mais en attendant, certain.es perdent des heures qu’il faudra rattraper, car notre direction ne veut pas entendre parler de chĂŽmage partiel. Mais, ce point ne semble pas Ă©mouvoir grand monde, et c’est ce qui m’amĂšne vers la seconde raison pour laquelle les informations me manquent, raison la plus importante Ă  mes yeux, que je vais dĂ©velopper dĂšs le paragraphe suivant, juste aprĂšs avoir encore prĂ©cisĂ© qu’aprĂšs cette rĂ©union, la direction a envoyĂ©e Ă  l’ensemble du personnel une lettre de
 « fĂ©licitations Â» !? Vache ! Depuis bientĂŽt 22 ans que je gagne ma vie en errant Ă  droite Ă  gauche dans tout le Luxembourg pour cette sociĂ©tĂ©, il me semble bien que ce soit la premiĂšre fois que cela arrive. En gros, on nous encourage et on nous remercie de continuer Ă  bosser. Ils ont sacrĂ©ment peur pour leurs profits
 quand mĂȘme !
La dĂ©lĂ©gation du personnel n’est pas unie. VoilĂ  quel est le second problĂšme, le plus important et celui qui fait que les informations ne circulent pas assez. Son prĂ©sident et son secrĂ©taire, tous deux dĂ©lĂ©guĂ©s permanents et libĂ©rĂ©s (ce qui veut dire qu’ils ne font plus que ça), depuis onze annĂ©es, issus d’un syndicat concurrent au mien, dĂ©cident seuls, sans consulter les autres dĂ©lĂ©guĂ©s, engoncĂ©s qu’ils sont dans leur bureau du siĂšge duquel ils ne sortent quasiment jamais (pas de visites sur les postes, pas de formation syndicales
) si ce n’est pour taper Ă  la porte d’un autre bureau du siĂšge. Je suis syndiquĂ© Ă  l’OGB-L, le syndicat le plus virulent et le plus revendicatif du Luxembourg. Le plus Ă  gauche aussi, et le premier du pays. Mais, malgrĂ© cela, nous ne sommes, dans notre sociĂ©tĂ©, que deux Ă©lus OGB-L sur douze dĂ©lĂ©guĂ©s. Je ne vais pas trop rentrer dans les dĂ©tails de ces luttes intersyndicales ici mais, pour rĂ©capituler, disons que nous, les dĂ©lĂ©guĂ©s OGB-L et nos secrĂ©taires syndicaux, nous dĂ©menons pour que les agents soient suffisamment protĂ©gĂ©s, contre le virus bien sĂ»r, mais pas seulement. Nous demandons que nos droits soient respectĂ©s dĂ©jĂ , mais aussi, Ă©tant donnĂ© que nous sommes « essentiels Â», nous tentons de nĂ©gocier une prime, voire une revalorisation de notre mĂ©tier, tout en veillant Ă  ne pas devenir des vaches Ă  lait, des machines Ă  profit. Mais la direction ne nous rĂ©pond pas ou nous mĂ©prise, et ne traite qu’avec les deux « dirigeants Â» de la dĂ©lĂ©gation qui eux, pensent qu’on ne peut rien nĂ©gocier. Depuis le dĂ©but du confinement, leur seule communication d’avec les autres dĂ©lĂ©guĂ©.es et un unique mail d’une seule phrase, qui nous apprends que toutes les rĂ©unions de la dĂ©lĂ©gation sont annulĂ©es jusqu’à nouvel ordre ! Nous perdons donc les seuls huit heures mensuels de dĂ©lĂ©gation dont nous disposons pour remplir notre fonction. Ils n’ont rien proposĂ© Ă  la place, et il aurait bien fallu. Pire, ils auraient Ă©tĂ© consultĂ©s par notre direction, car celle-ci aurait fait la demande d’introduire les 12 heures par jour et les 60 heures semaine, demande nĂ©cessitant l’avis de la dĂ©lĂ©gation, et ils n’auraient mĂȘme pas donnĂ© d’avis ! Encore pire, ils m’affirment au tĂ©lĂ©phone (En l’absence de nouvelles de leur part, je me suis rĂ©signĂ© Ă  les appeler) que, de toute façon, l’avis de la DÉLÉGATION, c’est l’avis du PRÉSIDENT de la dĂ©lĂ©gation ! C’est faux bien sĂ»r. Il doit y avoir vote. Et nous, les deux dĂ©lĂ©guĂ©s OGB-L, aurions votĂ© NON, ou bien alors, nous aurions nĂ©gociĂ© avec la direction une compensation salariale (majorations, jours de repos, primes…) pour tous les collĂšgues concernĂ©s en l’échange d’un OUI. Les deux « boss Â» de notre dĂ©lĂ©gation m’affirment encore, entre quelques autres inepties, que les 12 heures sont dĂ©jĂ  rĂ©gularisĂ©es par notre convention collective. C’est encore faux ! Nous allons donc contester ces irrĂ©gularitĂ©s, et d’autres choses encore, auprĂšs des institutions compĂ©tentes, et continuer Ă  nous battre dans l’intĂ©rĂȘt de nos collĂšgues qui eux/elles, sur le terrain, sont souvent directement confrontĂ©.es aux rĂ©alitĂ©s, rĂ©alitĂ©s du terrain Ă©chappant bien souvent plus que de raison Ă  celles et Ă  ceux qui n’ont plus quittĂ© le confort de leur bureau depuis la derniĂšre pluie de grenouilles.
Cette situation pandĂ©mique exceptionnelle ne profite pas seulement Ă  ceux Ă  qui l’on croit.

Lorsque je repasse la frontiĂšre (tiens, pour la premiĂšre fois depuis le dĂ©but de tout ce cirque, j’y ai vu les bleus, mais qui ne contrĂŽlaient pas), c’est pour rentrer chez moi. SituĂ© Ă  quelques kilomĂštres du Luxembourg, mon village Ă  caractĂšre mĂ©diĂ©val (remparts, chĂąteau
), que l’on surnomme « La petite Carcassonne lorraine Â», jouit du label « Les plus beaux villages de France Â». Cependant, ce n’est pas vraiment ce petit enchantement qui fait grimper les prix de l’immobilier, mais la proximitĂ© d’avec le Luxembourg, oĂč les salaires sont bien plus Ă©levĂ©s qu’en France. Pas de mal de gens aisĂ©s, de bourgeois, gonflent donc les chiffres de la population qui, pour le reste, est plutĂŽt disparate, comme dans Ă  peu prĂšs tous les villages de ce type somme toute. Mais, au-delĂ  de ça, et faisant fi de l’implantation d’une petite bourgeoisie, il n’est point ici de prĂ©dominance de… « l’esprit bourgeois Â».
Ce village vit par lui-mĂȘme, tant que faire se peut. De par ses petits commerces dĂ©jĂ , lesquelles, tant bien que mal, subsistent, se crĂ©ent ou se dĂ©veloppent, de par son marchĂ© en outre, mais aussi, Ă  travers ses nombreuses associations qui tissent des liens entre les habitants. Et beaucoup, dont je fais partie, ne viennent pas vivre ici, Ă  Rodemack, par hasard oĂč juste parce que c’est tout proche du Luxembourg. Ce village attire beaucoup d’artistes par exemple, ou de gens attachĂ©s Ă  la culture, au patrimoine, au partage, au bien-vivre, Ă  la crĂ©ation… Les nombreuses manifestations en tout genre qui y sont organisĂ©es tout au long de l’annĂ©e poussent les gens Ă  se rencontrer et Ă  se connaĂźtre. Les organisateurs, les bĂ©nĂ©voles, les acteurs
 se mĂ©langent ainsi Ă  l’ensemble de la population, encourageant la solidaritĂ© et l’entraide. Toutes ces manifestations de cette triste annĂ©e 2020, annulĂ©es, et les autres qui le seront encore, en rendent triste plus d’un, plus d’une, c’est certain.
Mais ici, du coup, c’est un bel Ă©lan de solidaritĂ© et d’entraide qui a pris naissance face Ă  cette vicieuse pandĂ©mie, Ă©lan dĂ©jĂ  largement initiĂ© donc, par la richesse du tissu associatif. Des gens rendent des services bien utiles, comme ramener des courses ou bien confectionner des masques et d’autres protections. Les petits commerces et les fermes se sont merveilleusement bien organisĂ©s afin d’alimenter au mieux la population locale. Certain.es ont fait du tri et donnent des livres, des jouets, des vĂȘtements
 qu’ils laissent Ă  disposition devant chez eux. D’autres les vendent. La page Facebook « T’es de Rodemack si… Â» pullule de ce genre de petites ou grandes initiatives, et d’informations locales, en tout cas, pour la plupart bienvenues en ces temps quelques peu incertains.
Et puis, il y a les quelques-uns, un tantinet naĂŻf, qui font un peu de bruit dehors, Ă  20h00, pour le personnel hospitalier. Étant donnĂ© que l’actuel squatteur du palais de l’ÉlysĂ©e leur fait croire Ă  la tĂ©lĂ© que le pays est en guerre, et que toute guerre nĂ©cessite ses hĂ©ros, alors en voilĂ  justement de tout trouvĂ©s. Cela part d’un bon sentiment bien sĂ»r, mais c’était avant qu’il aurait fallu manifester. Alors je leur ai demandĂ©, par l’intermĂ©diaire d’une publication sur cette page Facebook du village, et avec photo dĂ©monstrative Ă  l’appui, oĂč ils Ă©taient et s’ils s’étaient manifestĂ©s ou indignĂ©s lorsque le personnel soignant, qu’ils applaudissent aujourd’hui, Ă©tait descendu dans la rue il y a quelques mois pour tirer la sonnette d’alarme, et s’était fait tabasser et gazer par les hommes de main en armure de l’État ? Ils, elles ne m’ont pas rĂ©pondu.es ! Pas Ă©tonnant ! Peut-ĂȘtre n’étaient-ils pas au courant ? OĂč n’ont-ils pas voulu savoir ? Pas vu ça Ă  la tĂ©lĂ© moi ! Du reste, ce sont souvent les mĂȘmes, qui croient que la police et la gendarmerie les protĂšgent. Mais de quoi ? Comment leur faire comprendre la principale raison de l’existence des forces du dĂ©sordre ? Je crois qu’ils ne s’imaginent pas, parce que nous n’y sommes pas confrontĂ©s dans les villages, ce que se permettent de faire les larbins du pouvoir dans les quartiers populaires, et Ă  quel point ils profitent de cette situation de confinement pour rĂ©primer encore plus durement ou se livrer Ă  de vĂ©ritables tabassages, en banlieue particuliĂšrement. S’ils/elles prenaient la peine par exemple, de regarder ces nombreuses vidĂ©os, disponibles sur le site de Paris-Lutte.info notamment, ou bien encore, de lire les articles sur le sujet, tout aussi nombreux, disponibles sur ce site, peut-ĂȘtre que

Bien Ă©videmment, nous avons aussi, comme partout j’imagine, celles/ceux qui ne pigent pas que nous ne sommes pas TOUS confinĂ©s. Le tĂ©lĂ©travail, c’est surtout pour les cols blancs et les bourgeois. Les cols bleus et les prolĂ©taires, n’ont pas tous arrĂȘtĂ©s eux, et vont mĂȘme reprendre bien avant les autres, comme c’est d’ailleurs dĂ©jĂ  le cas depuis ce lundi. Mais bon, on leur explique, et gĂ©nĂ©ralement, ils/elles comprennent et rĂ©flĂ©chissent mĂȘme un peu plus que d’habitude du coup.
En tout cas, Ă  Rodemack, il fait bon vivre, confinement ou pas, et je crois mĂȘme que ça sera encore meilleur aprĂšs. Alors il faudrait toujours bien garder Ă  l’esprit qu’ailleurs, la vie n’est pas forcĂ©ment aussi douce, et que lĂ  aussi, il faudrait qu’elle le devienne un peu plus
 aprĂšs.

AprĂšs justement
 Quel monde d’aprĂšs ? Tout doit-il redevenir comme avant ? Gageons que non. Sans passer Ă  la trappe la tragĂ©die et son cortĂšge de morts, soulevons que ce confinement forcĂ© a ses cĂŽtĂ©s positifs et incite Ă  la rĂ©flexion notamment. Beaucoup voient dorĂ©navant les choses autrement. Ils/elles se rendent compte que l’on peut faire sans ceci ou sans cela. Que la course journaliĂšre contre la montre est aliĂ©nante et que le temps de libre est prĂ©cieux. Que la recherche perpĂ©tuelle du profit est nĂ©faste, aussi bien pour l’humain que pour la nature. Que l’on peut vivre beaucoup plus simplement et de maniĂšre plus sobre, et que l’essentiel se rĂ©sume souvent Ă  peu de chose en fait. Que l’on peut vivre heureux avec moins et que le superflu nous emprisonne. Que nous n’avons pas besoin des patrons et que ce sont eux qui ont besoin de nous. Que l’on peut s’organiser sans eux, tout partager entre nous, et ainsi, s’autogĂ©rer.
Que crĂšve le vieux monde, opprimant et injuste, et qu’à la place, un monde meilleur, plus Ă©galitaire et solidaire voie le jour. Et vu que c’est dans les temps de crise et de difficultĂ©s que se rĂ©vĂšlent les vĂ©ritables caractĂšres des ĂȘtres vivants, nous saurons alors d’autant mieux avec qui le construire
 ce monde qui nous tend les bras.
Frédéric Pussé, Groupe de Metz de la Fédération Anarchiste

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Source: Monde-libertaire.fr