Avril 4, 2020
Par Les mots sont importants
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En janvier 2013, un groupe de « citoyens français de confession musulmane soucieux de l’avenir civilisationnel de la France Â» a publiĂ© une tribune intitulĂ©e « Mariage gay : un dĂ©bat pour tous Â», qui entendait dĂ©fendre le « cadre traditionnel de la famille Â», qualifiĂ© de « pilier majeur de la cohĂ©sion de toute nation Â»  [1]. Etablissant un parallĂšle entre l’homosexualitĂ© d’une part et la pĂ©dophilie et l’inceste d’autre part, ce texte qualifiait la « famille Â» de « pilier Â» d’une « nation Â» que les auteurs dĂ©siraient visiblement soutenir : rien de trĂšs diffĂ©rent, du point de vue des fondements idĂ©ologiques, des militants blancs de droite et d’extrĂȘme droite, rĂ©actionnaires et/ou conservateurs, qui se sont engagĂ©s contre les droits des homosexuel-le-s.

La visĂ©e du texte Ă©tait justement d’appeler les musulmans de France Ă  manifester aux cĂŽtĂ©s de ces militants blancs dont beaucoup sont, de tout le champ politique, les plus ouvertement et violemment racistes et homophobes. Rappelons que certains de ces militants ont fini quelques mois plus tard par agresser physiquement de nombreux homosexuels un peu partout en France. Rappelons que la libĂ©ration de la parole homophobe bĂȘte et mĂ©chante lors de ces mois de « dĂ©bats Â» a manifestement donnĂ© confiance Ă  certains groupes nĂ©ofascistes dĂ©complexĂ©s, et que ce climat politique nausĂ©eux a dĂ©bouchĂ© sur l’assassinat d’un militant antifasciste, ClĂ©ment MĂ©ric, ainsi que sur plusieurs trĂšs violentes agressions ouvertement islamophobes.

Et c’est justement ici que se rĂ©vĂšle la faute grave de ces militants prĂ©tendant lutter contre l’islamophobie : en quoi la lutte contre le racisme touchant les musulman-e-s nĂ©cessite-t-elle de dĂ©fendre le modĂšle traditionnel de la famille occidentale, alors mĂȘme que cela participe au renforcement d’un des courants idĂ©ologiques qui nourrissent le plus activement l’islamophobie ?

Ce n’est donc pas en tant que militants luttant contre l’islamophobie que ces personnes se sont engagĂ©es contre le mariage pour tous – puisqu’on se demande bien oĂč serait le lien : en quoi l’octroi de droits aux homosexuel-le-s pourrait-il de quelque maniĂšre nuire aux musulmans ? C’est mĂȘme le contraire qui est vrai : si l’on reconnaĂźt que parmi celles et ceux, musulmans et musulmanes, qui subissent l’islamophobie, il y a aussi des homosexuel-les, un positionnement homophobe constitue donc une violence Ă  l’encontre de musulman-e-s. La motivation de ce combat douteux n’est donc pas l’antiracisme, mais plutĂŽt la dĂ©fense d’un ordre moral, dont les fondements idĂ©ologiques mĂ©ritent d’ĂȘtre interrogĂ©s.

Car non seulement de trĂšs nombreux musulmans ont votĂ© Ă  la prĂ©sidentielle de 2012 pour le candidat socialiste [2] en sachant parfaitement que ce dernier ferait voter le mariage pour tous – preuve qu’ils ne sont peut-ĂȘtre pas si homophobes que cela, une telle perspective, mĂȘme si elle n’était peut-ĂȘtre pas souhaitĂ©e par tous, n’étant visiblement pas assez rebutante pour changer la nature de leur suffrage – mais en plus, nombreux sont les musulmans trĂšs pieux qui, sans nĂ©cessairement soutenir ce mariage pour tous, se sont contentĂ©s de demeurer, de façon fort consĂ©quente, tout Ă  fait indiffĂ©rents lors des dĂ©bats.

OPA sur l’islamitĂ©

Il y aurait beaucoup Ă  dire en vĂ©ritĂ© sur la double escroquerie que constitue cette prĂ©tention de quelques activistes rĂ©actionnaires Ă  incarner « l’islam Â». Une prĂ©tention sociologique d’abord : la prĂ©tention, Ă©tayĂ©e par aucune donnĂ©e prĂ©cise, de « reprĂ©senter Â» une Ă©crasante « majoritĂ© silencieuse Â» des musulmans de France. Une prĂ©tention thĂ©ologico-politique ensuite : la prĂ©tention d’énoncer, par-delĂ  les clivages politiques comme le clivage droite-gauche, un point de vue surplombant qui serait ni plus ni moins que « le Â» point de vue « islamique Â».

Il y aurait sur ce second point beaucoup Ă  dire, notamment sur la trĂšs petite et trĂšs fragile base « coranique Â» dont peuvent se prĂ©valoir les politiques anti-homosexuelles ; sur la pluralitĂ© des interprĂ©tations possibles de cette base coranique ; sur le fait que ce ne sont pas nĂ©cessairement des pratiques homosexuelles qui ont Ă©tĂ© dĂ©noncĂ©es violemment dans le texte sacrĂ©, et pĂ©nalisĂ©es par la jurisprudence [3] ; sur le fait qu’en toute hypothĂšse ce ne sont pas des pratiques sexuelles mais d’une simple union qu’il s’agit dans le « mariage pour tous Â», et de droits qui lui correspondent ; sur le fait qu’il s’agit en outre du mariage civil et non du mariage religieux.

En rĂ©sumĂ© : les raisons sont nombreuses de contester l’OPA sur l’islamitĂ© qui a Ă©tĂ© opĂ©rĂ©e par les courants ou les individus les plus homophobes – et plus largement : les plus rĂ©actionnaires et policiers – d’une communautĂ© trĂšs diverse, sur ce sujet comme sur d’autres. C’est Ă©videmment de bonne guerre – tout interprĂšte cherche Ă  imposer son interprĂ©tation comme « la bonne Â». Mais ici, on ne s’en tient pas Ă  cette bonne guerre. Ce n’est pas seulement « la bonne interprĂ©tation Â» qu’on prĂ©tend dĂ©tenir, ni « la bonne maniĂšre d’ĂȘtre musulman Â», mais la seule. C’est « l’Islam Â» tout court, son message, son Ă©thique, qu’on prĂ©tend incarner.

L’actuel « ni droite ni gauche : musulman Â» de nos hĂ©rauts de « l’avenir civilisationnel Â» revĂȘt alors la mĂȘme signification d’un point de vue rhĂ©torique que le cĂ©lĂšbre « ni droite ni gauche : français Â» des fascistes des annĂ©es 30 [4] : de la mĂȘme façon que dans le fascisme français c’était une maniĂšre parmi d’autres de penser et de vivre, la maniĂšre fasciste, qui Ă©tait considĂ©rĂ©e comme « la Â» maniĂšre française de penser et de vivre, la seule qui soit authentiquement française, ce qui impliquait que toutes les autres, pourtant tout aussi prĂ©sentes sur le territoire français, se trouvent disqualifiĂ©es comme des dĂ©viations « anti-nationales Â»  [5], de mĂȘme aujourd’hui, c’est une maniĂšre parmi d’autres de lire et interprĂ©ter le Coran, de considĂ©rer l’homosexualitĂ© (et sa dignitĂ©, sa lĂ©gitimitĂ©, son droit Ă  l’existence et Ă  la visibilitĂ©) et de se positionner dans un dĂ©bat politique sur l’égalitĂ© d’accĂšs au mariage civil, qui est prĂ©sentĂ©e comme « le Â» positionnement « musulman Â», le seul qui soit authentiquement musulman, ce qui implique que tous les autres, pourtant tout aussi prĂ©sents dans la communautĂ© musulmane, se trouvent disqualifiĂ©s comme des hĂ©rĂ©sies, ou du moins comme des manquements, comme une islamitĂ© dĂ©faillante, timorĂ©e, coupable de vouloir complaire Ă  l’Occident…

Et de fait, nous n’allons pas cesser de le vĂ©rifier, c’est bien en l’occurrence la fraction la plus rĂ©actionnaire – la plus sexiste, la plus homophobe, la plus petit-flic-de-l’ordre-moral – qui s’arroge ainsi le monopole de l’islamitĂ© lĂ©gitime.

En rĂ©sumĂ©, donc : quoi que prĂ©tendent nos ardents dĂ©fenseurs de « l’avenir civilisationnel Â», le niveau d’hostilitĂ© et d’agitation politique contre l’homosexualitĂ© (et surtout contre sa visibilitĂ© et sa reconnaissance sociale) n’est absolument pas proportionnel au niveau de croyance, de piĂ©tĂ© ou d’érudition religieuse – certaines interprĂ©tations (certes minoritaires) pouvant mĂȘme consister justement Ă  Ă©tablir une relation de proportionnalitĂ© entre l’islamitĂ©, la piĂ©tĂ©, la bonne connaissance, la bonne comprĂ©hension et l’acceptation de cette visibilitĂ© et de cette reconnaissance sociale.

Quoi qu’il en soit, on a pu constater que pour l’écrasante majoritĂ© des musulmans de France, quand bien mĂȘme une partie n’apprĂ©ciait pas l’ouverture du mariage Ă  tous les couples, il Ă©tait parfaitement inconcevable d’exprimer une dĂ©sapprobation en manifestant aux cĂŽtĂ©s des plus grands islamophobes de France.

DĂšs lors, si l’on revient aux auteurs du texte appelant Ă  rejoindre le mouvement anti mariage pour tous-tes, une question se pose : quelle conception de l’islam dĂ©fendent-ils ?

TrĂšs loin de moi, Ă©videmment, l’idĂ©e qu’ils dĂ©fendraient un « islamisme Â» subversif et dangereux pour notre cher pays. Bien au contraire ! Rien de plus « convenable Â» que la dĂ©fense du modĂšle traditionnel (et bourgeois) de la famille (française) – un papa, une maman, quelques enfants – pour dĂ©fendre la nation (française lĂ  encore). Rien de plus servile que cette intĂ©gration par la droite, par une adhĂ©sion au conformisme blanc rĂ©ac le plus dĂ©solant et Ă  des idĂ©aux pĂ©tainistes – « famille Â» et « patrie Â» – auxquels il ne semble manquer que la dĂ©fense du « travail Â».


Un cas archĂ©typal : Nabil Ennasri, notre Sarko-Valls Ă  nous

Et de fait, l’éloge de la valeur « travail Â» n’est pas absent, loin de lĂ , chez certains de ces militants – avec tout ce qui l’accompagne : Ă©litisme, mĂ©pris de classe, Ă©loge de l’entrepreneuriat, adhĂ©sion Ă  une mythologie mĂ©ritocratique aussi niaise que rĂ©actionnaire. Nabil Ennasri par exemple, actuel prĂ©sident du CMF (Collectif des Musulmans de France) [6], exhibe chaque jour, sur sa page Facebook publique, ses points de vues rĂ©actionnaires. Exemple :

« L’une des meilleures rĂ©ponses Ă  apporter Ă  l’islamophobie se trouve dans ce que j’ai constatĂ© depuis hier dans les villes de Nancy et Epinal. En marge d’une confĂ©rence sur mon livre sur le Qatar tenue Ă  la fac de droit, j’ai vu une communautĂ© exemplaire. Moustapha, chirurgien, membre du Conseil d’administration de la mosquĂ©e dans lequel 3 femmes siĂšgent (oui, vous avez bien lu, 3 femmes dans le CA d’une mosquĂ©e). Adel, maire adjoint dĂ©lĂ©guĂ© Ă  la politique de la ville. AbdAllah, Ayoub, Mourad et Mohamed, tous des jeunes qui, Ă©tudiants ou jeunes actifs, sont des Ă©lĂ©ments moteurs d’une dynamique que j’ai eu le plaisir de cĂŽtoyer. Une dynamique qui fait que la mosquĂ©e propose, outre sa fonction cultuelle traditionnelle, des cours d’arabe, d’alphabĂ©tisation, de soutien scolaire et d’activitĂ©s pour les jeunes. InaugurĂ©e en septembre dernier, elle a participĂ© aux journĂ©es du patrimoine pour lequel de nombreux habitants se sont dĂ©placĂ©s. Une mosquĂ©e indĂ©pendante, construite uniquement avec les dons des fidĂšles (cf photo). Sans oublier Rachid, lui aussi maire adjoint et vice-prĂ©sident d’une mosquĂ©e prĂšs de Nancy. Je crois que l’une des racines profondes de l’hystĂ©rie islamophobe qui s’empare de certaines personnes est ceci : le fait que l’islam s’installe et qu’il apporte une paix, une sĂ©rĂ©nitĂ© et de l’apaisement. ConformĂ©ment Ă  son Ă©thique du bien et de la contribution. Et loin des clichĂ©s nĂ©gatifs qu’on souhaite lui coller Ă  la peau. Le ProphĂšte (Saw) nous Ă  enseignĂ© : “Le meilleur des hommes est le plus utile aux hommes” (Hadith rapportĂ© par TabarĂąni). Bonne journĂ©e. Â» (Statut Facebook du vendredi 14 juin 2013)

Ignorant les pesanteurs de la reproduction sociale, ce sont donc des musulmans chirurgiens, cadres et autres Ă©lus diplĂŽmĂ©s de l’enseignement supĂ©rieur qui trouvent grĂące Ă  ses yeux de curĂ©-procureur. Ce sont toujours les plus dotĂ©s qui sont jugĂ©s « bons musulmans Â» par ce monsieur qui s’octroie des droits inexistants dans la religion qu’il prĂ©tend servir.

On l’aura aussi notĂ© – et on y reviendra : les Ă©lus de son cƓur sont tous de sexe masculin [7].

Quant Ă  la masse en revanche ce monsieur n’en parle que comme d’une gigantesque bande de malpropres qui ne savent pas se tenir, qui ont le trĂšs grand tort de jeter des papiers par terre et de se complaire dans un comportement « juvĂ©nile Â» :

« Rassemblement anarchique Ă  Argenteuil. Je suis dĂ©solĂ© mais voir le spectacle de cet aprĂšs-midi devant la mairie Ă©tait affligeant. Des centaines de personnes rassemblĂ©es ds une grave dĂ©sorganisation. Avec un micro complĂštement naz, le maire a Ă©tĂ© huĂ©, des bouts de papier jetĂ©s, pas mal d’animositĂ© dans certaines attitudes et Ă  la fin une scission du rassemblement avec des manifestants qui hurlaient : “Au commissariat, on y va, on y va !”. RĂ©sultat : une dispersion chaotique, un organisateur dĂ©bordĂ© et la dĂ©monstration qu’on est trĂšs trĂšs loin de monter une action de rue efficace. J’aime bcp ma communautĂ© mais qu’est ce que je reste profondĂ©ment déçu de ces comportements indignes de notre Ă©thique. Notre problĂšme est clairement un problĂšme d’éducation. Certains croient qu’en hurlant “Allahou akbar” on finira par trouver la solution grĂące Ă  un Takbir. Je rappellerais Ă  toutes celles et ceux qui ont eu un comportement juvĂ©nile, provocateur et complĂštement contre-productif ces propos de notre ProphĂšte (Saw) :” Les deux choses qui feront le plus entrer les gens au paradis sont la Taqwa (piĂ©tĂ©) et le bon comportement”. On Ă©tait trĂšs loin du bon comportement chez bcp de ceux qui Ă©taient prĂ©sents. En l’espace de 24h, j’ai vu deux parties complĂštement opposĂ©es de ma communautĂ©. Une partie qui fait un travail serein, responsable et de qualitĂ©. Et une autre qui reste tributaire de ses Ă©motions en restant dans une superficialitĂ© qui ns fait le plus grand tort. Je crois que pendant un long moment, l’urgence de la 1Ăšre moitiĂ© sera de contribuer Ă  Ă©duquer la seconde. Qu’Allah nous aide Ă  relever ce dĂ©fi. Â»  (Statut Facebook du vendredi 14 juin 2013)

Bref : les jeunes musulmans des quartiers populaires ne sont jamais assez « Ă©duquĂ©s Â», jamais assez bons musulmans. Des sauvageons en somme ! Auxquels de toute Ă©vidence notre auteur s’estime lui-mĂȘme trĂšs « utile Â», plus utile que d’autres – au nom de quoi ? ses diplĂŽmes ? son capital social ? son joli chandail ?

Bref, notre aspirant au leadership – un mot qu’il affectionne et qu’il ne se prive pas d’employer, en ajoutant (et on le voit venir !) que c’est lĂ  ce qui manque le plus aux musulmans de France ! – dĂ©crit sa communautĂ© comme une « canaille Â» irrationnelle qui, contrairement Ă  lui, se laisse envahir par les Ă©motions – Adolphe Thiers aurait apprĂ©ciĂ©…

A vrai dire, aucun Zemmour, aucun Christophe Barbier, aucun Ă©ditocrate ultralibĂ©ral ne dirait mieux que lui Ă  quel point les classes populaires racisĂ©es sont en fait responsables de leur triste sort. De performances virilistes Ă  la Chuck Norris en professions de foi sĂ©curitaires, certains de ses sermons renouent de maniĂšre troublante avec la gouaille teigneuse du Malek Boutih ultra-sĂ©curitaire de 2002 (celui qui, parlant de « racailles des quartiers Â», dĂ©clarait qu’ « il n’y a plus Ă  tergiverser, il faut leur rentrer dedans, taper fort Â») – avec un petit quelque chose aussi du Sarkozy de 2005 (celui du « nettoyage au kĂ€rcher Â»). Jugez plutĂŽt :

« Ă‡a s’est passĂ© hier soir. Je sors du mĂ©tro et je me dirige vers l’Institut de formation islamique Shatibi Ă  Stains (93). Je parle avec mon tĂ©lĂ©phone Ă  la main. En une fraction de seconde, un jeune me l’arrache. Je le course jusqu’au cƓur de la citĂ© mais il est trop rapide. D’un cĂŽtĂ©, il n’avait pas le choix car je vous assure que je l’aurais dĂ©truit. Je rentre finalement en cours. J’explique aux Ă©lĂšves les raisons de mon retard. Des Ă©tudiantes me disent qu’elles ont vu la mĂȘme chose quelques minutes auparavant : une femme Ă  qui on a arrachĂ© le sac et qui a Ă©tĂ© trainĂ©e par terre par deux jeunes qui, aprĂšs leur forfait, se sont enfuits dans leur citĂ©. J’ai longtemps trouvĂ© des circonstances attĂ©nuantes Ă  la violence qui sĂ©vissait dans les banlieues en mettant en avant les raisons sociales d’un marasme qui pousse au vice et Ă  la marginalitĂ©. Mais Ă  un moment donnĂ©, il faut dire stop. Autant, il faut condamner la dĂ©linquance en col blanc. Autant, il faut ĂȘtre sans pitiĂ© avec cette “petite” dĂ©linquance qui pourrit la vie des gens. Ce n’est pas un discours rĂ©ac de “droite”. C’est un propos issu d’une Ă©thique islamique qui veut remettre l’ordre au centre de la vie sociale. Oui, il faut l’assumer : il y a beaucoup de bien dans l’autoritĂ© et l’un des malheurs de cette sociĂ©tĂ© c’est que de la contestation de l’autoritĂ© du pĂšre au dĂ©litement des repĂšres jusqu’au triomphe de la superficialitĂ©, tout pousse Ă  la dĂ©liquescence des valeurs morales et Ă  la violence. Il va vite falloir revenir Ă  l’éducation. La vraie. Â» (Statut Facebook du 5 fĂ©vrier 2014)

Biscoteaux

Semblable au minable Lionel Jospin de 1997-2002, annonçant fiĂšrement qu’il a rompu avec « l’angĂ©lisme Â» et la culture de « l’excuse sociologique Â» (un Jospin servilement soutenu justement par un certain… Malek Boutih), notre aspirant au leadership fait son mea culpa et annonce une nouvelle Ăšre : fini la rigolade ! Place Ă  l’éducation, nous dit-il, mais attention : « la vraie Â» !

Et quelle est cette « vraie Â» Ă©ducation dont notre jeune homme pressĂ© se pose en toute modestie comme le dĂ©tenteur ? C’est d’abord la restauration de « l’autoritĂ© du pĂšre Â» – et c’est en soi intĂ©ressant : pourquoi du pĂšre, plus que de la mĂšre ? Pas de rĂ©ponse.

C’est ensuite un principe simple, beau comme un tract UMP : « remettre l’ordre au centre de la vie sociale Â», c’est-Ă -dire, « Ă  un moment donnĂ©, ĂȘtre sans pitiĂ© Â» – ce qui ressemble fort, vous en conviendrez, au « il n’y a plus Ă  tergiverser, il faut leur rentrer dedans, taper fort Â» de Malek Boutih.

LĂ  aussi il serait bon que notre aspirant au leadership soit un peu plus concret : est-ce la Justice qui doit se faire plus rĂ©pressive qu’elle ne l’est dĂ©jĂ  avec la petite dĂ©linquance ? Est-ce la prison ferme pour les voleurs de portables que rĂ©clame notre grand humaniste ? Ou bien ses paroles ne sont-elles que du vent ? Ou peut-ĂȘtre est-ce Ă  « la communautĂ© Â» d’ĂȘtre « sans pitiĂ© Â» et de prendre en charge « l’éducation-la-vraie Â» – mais alors la question du « comment concrĂštement Â» se pose Ă  nouveau, et la seule option claire qui est proposĂ©e est le tabassage en rĂšgle : heureusement que le voleur m’a Ă©chappĂ©, nous dit Monsieur Ennasri, sinon « je l’aurais dĂ©truit Â» – prodiges et vertiges du conditionnel !

Et lĂ , ce n’est pas seulement Ă  un Chuck Norris Ă  lunettes ou Ă  un Charles Bronson en chandail qu’on pense. On pense aussi Ă  Bernard-Henri LĂ©vy, celui qui, parce qu’il vient de se faire entarter, perd toute sa bonhomie et vocifĂšre frĂ©nĂ©tiquement contre l’entarteur :

« LĂšve-toi vite ! LĂšve-toi vite ou j’tĂ©crase la gueule Ă  coup de talons ! Â»

Autre fait notable : ce grand retournement s’opĂšre « Ă  un moment donnĂ© Â», nous dit le jeune homme, mais Ă  quel moment donnĂ© ? Qu’est-ce qui bouleverse notre grande conscience religieuse en communication permanente avec la transcendance, au point de la faire passer de la culture de l’excuse Ă  la volontĂ© de « dĂ©truire Â» physiquement la vermine dĂ©linquante ? Une toute petite mĂ©saventure personnelle : un tout petit larcin, la perte d’un portable ! C’est-Ă -dire, malgrĂ© tout, d’un objet insignifiant si l’on songe Ă  la grandeur de la CrĂ©ation et Ă  l’immensitĂ© des souffrances de l’humanitĂ©. Voici donc que le mĂȘme homme qui vitupĂšre la « superficialitĂ© de l’époque Â» (dans le mĂȘme Ă©crit !) et oppose volontiers sa conception de l’islamitĂ© au « consumĂ©risme Â» ou au « matĂ©rialisme Â» des temps prĂ©sents, nous fait pour un tout petit vol de portable – mais son portable Ă  lui ! – une grosse crise de nerf


Et cette crise de nerf a ceci de remarquable par ailleurs qu’elle nous vient d’un maĂźtre Ă  penser qui ponctue sans arrĂȘt sa prose d’appels au calme, au sang froid et au dĂ©passement de l’émotionnel (« sĂ©rĂ©nitĂ© et apaisement Â», « audace, intelligence et vigilance Â», « rĂ©sistance, vigilance, intelligence Â», « calme, intelligence et dĂ©termination Â» Ă©crit-il par exemple – et lĂ  on ne pense plus Ă  Jospin ou Sarkozy mais Ă  Balladur et Giscard d’Estaing). Si l’on rĂ©sume, avec ses propres mots : huer un responsable politique pour protester contre une islamophobie institutionnelle massive et des agressions physiques impunies contre des femmes voilĂ©es, c’est un « comportement indigne de notre Ă©thique Â», mais en revanche « dĂ©truire Â» le petit gars qui vient de me voler mon portable, voilĂ  qui nous rapproche de « l’éducation, la vraie Â»â€Š

Bref : « Faut pas gonfler GĂ©rard Lambert quand il rĂ©pare sa mobylette Â» disait la chanson, et nous apprenons ici qu’il faut pas non plus piquer le portable de Nabil Ennasri quand il va tailler une bavette Ă  l’institut de formation islamique : ça vous transforme un gendre idĂ©al Ă  sourire colgate en Justicier dans la ville n°3, en BHL tataneur, voire en EugĂšne Cavaignac – cet expert du rĂ©tablissement de l’ordre Ă  coup d’extermination d’AlgĂ©riens et de Parisiens rĂ©voltĂ©s, qui applaudit sĂ»rement du fond de sa tombe en se voyant enfin pris pour modĂšle par un descendant de ces BĂ©douins qu’il aimait lui aussi « dĂ©truire Â».

Ordre moral contre justice sociale

Si l’on se remĂ©more ce que fut le Collectif des Musulmans de France il y a quelques annĂ©es, ce que furent par exemple ses combats communs avec le Mouvement Immigration Banlieue, notamment contre les politiques sĂ©curitaires et l’impunitĂ© policiĂšre, le constat est amer. C’est bien l’ordre moral qui supplante le souci de la justice sociale. Des cadres diplĂŽmĂ©s Ă  fĂ©liciter, des masses indisciplinĂ©es qu’il faut gourmander puis « Ă©duquer Â», des voleurs de portables qu’il faut « dĂ©truire Â», « sans pitiĂ© Â» : comment mieux dire que la justice sociale n’est plus Ă  l’ordre du jour ? Comment ? Eh bien comme ça :

« L’histoire des deux Mourad ou comment bien commencer la semaine. C’est donc deux Mourad qui travaillent dans la mĂȘme sociĂ©tĂ© et participent Ă  un dĂźner professionnel. De l’alcool leur est proposĂ© par leur patron. L’un deux veut se faire bien voir par le boss, hĂ©site un peu puis accepte. L’autre, fidĂšle Ă  ses principes, refuse poliment. A la fin du repas, le boss se tourne vers celui qui a acceptĂ© de boire et lui dit : “tu vois Mourad, Ă  toi je ne te ferai pas confiance car tu es changeant. Je prĂ©fĂšre l’autre Mourad car avec lui, on est sur qu’il a des principes et qu’il ne transigera jamais”. MoralitĂ© : ĂȘtre dĂ©complexĂ© et affirmer en toute fidĂ©litĂ© son identitĂ© est certainement le meilleur moyen pour donner une bonne image de soi. Bonne semaine ! Â» (Statut Facebook public du 24 fĂ©vrier)

« Et devinez quoi ? Le Mourad qui a bu a fini par ĂȘtre licenciĂ©. L’autre Mourad a Ă©tĂ© promu Â» (Commentaire Facebook du mĂȘme jour)


En peu de mots, tout est dit. D’abord l’infantilisation d’une « communautĂ© Â» qu’on « Ă©duque Â» Ă  coups de petites fables Ă©difiantes nous montrant que le « bon comportement Â» est toujours rĂ©compensĂ© sur terre – ce qui paraĂźt une fois de plus incongru de la part d’un contempteur des prĂ©occupations « matĂ©rialistes Â». Loin de vanter la justice divine, qui sait rĂ©compenser le Juste quand les puissances terrestres ont plutĂŽt tendance Ă  le maltraiter, notre apprenti guide spirituel motive son auditoire avec une carotte et un bĂąton tout ce qu’il y a de plus matĂ©rialiste : le mĂ©chant a Ă©tĂ© licenciĂ© et le gentil a gagnĂ© une petite promotion.

Tant de mesquinerie fait honte. Ce qui frappe surtout est l’extrĂȘme onction que reçoit ici le systĂšme capitaliste et son reprĂ©sentant le plus emblĂ©matique : le patron. Et pas n’importe quel patron : le patron le plus pervers, celui qui joue Ă  diviser ses employĂ©s (entre un « bon Mourad Â» franc du collier et un « mauvais Mourad Â» fourbe et sournois), en jouant en plus sur une corde particuliĂšrement perverse : l’existence incontestable du racisme et la peur lĂ©gitime de le subir. Dans cette histoire c’est donc au patron pervers et sadique (car il n’y a pas d’autre mot pour quelqu’un qui profite ainsi de sa position de patron et de l’existence du racisme) que revient la tĂąche de rendre la justice, de dire qui est bon et qui est mauvais, sans que ce jugement soit soumis Ă  la moindre critique par le narrateur-exĂ©gĂšte. Le patron occupe en somme la place de Dieu, ni plus ni moins.

Ce qui est clair en tout cas c’est qu’à aucun moment notre maĂźtre Ă  penser n’émet la moindre critique Ă  l’encontre du seul comportement abject de l’histoire – celui du patron – et qu’en revanche il dĂ©-socialise et sur-moralise l’analyse de maniĂšre Ă  rendre condamnable (en tant que manquement au devoir de « fidĂ©litĂ© Ă  son identitĂ© Â») un comportement socialement explicable et comprĂ©hensible : l’adaptation Ă  un environnement raciste (par la dissimulation de sa pratique religieuse, l’acceptation du verre d’alcool).

Je dis explicable et comprĂ©hensible parce que bien entendu Nabil Ennasri ment effrontĂ©ment lorsqu’il prĂ©sente cette histoire comme emblĂ©matique : car mĂȘme si les deux Mourad de son histoire existent, et mĂȘme si dans leur cas c’est celui qui a dit vrai (« je ne bois pas d’alcool Â») qui a Ă©tĂ© rĂ©compensĂ©, et celui qui a dit faux (« oui je bois, merci Â») qui a Ă©tĂ© puni, c’est une manipulation odieuse que de vouloir faire croire qu’on peut en tout lieu et en tout temps assumer ouvertement son identitĂ© musulmane, et cela sans risque.

Car c’est Ă©videmment faux. Cela serait vrai si prĂ©cisĂ©ment l’islamophobie n’existait pas, et si tous les patrons Ă©taient de braves hommes sans autre souci que celui de rĂ©compenser le mĂ©rite. Et c’est cela au fond qu’on peut reprocher Ă  Nabil Ennasri du strict point de vue des intĂ©rĂȘts de la communautĂ© musulmane : en prĂ©sentant son histoire des deux Mourad comme emblĂ©matique, en affirmant que d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale « ĂȘtre dĂ©complexĂ© et affirmer en toute fidĂ©litĂ© son identitĂ© est certainement le meilleur moyen pour donner une bonne image de soi Â», il affirme implicitement que l’islamophobie n’existe pas.

Et ce n’est Ă©videmment pas son seul tort : il cautionne aussi l’idĂ©e que « donner une bonne image Â» est un jeu social acceptable. Il cautionne l’exorbitant (et odieux) pouvoir que l’ordre capitaliste et raciste donne au patron sur ses employĂ©s, ce pouvoir qui lui permet justement d’exiger de certains « une bonne image Â» (et pas seulement un travail bien fait), et aussi d’opposer et diviser ses employĂ©s (et en particulier ses employĂ©s musulmans) en jouant sur des catĂ©gorisations moralisatrices (qui est bon, qui est mauvais, qui est franc, qui est sournois ?).

Pour rĂ©sumer : lĂ  oĂč tout, la solidaritĂ© communautaire aussi bien que la fraternitĂ© humaine, une Ă©thique islamique aussi bien que le souci de justice le plus Ă©lĂ©mentaire, ordonnait de tirer une seule leçon, celle de ne pas se laisser diviser mais de s’unir (entre buveurs d’alcool, non-buveurs qui ont peur de le dire et non-buveurs qui n’ont pas peur de le dire), et ensemble imposer au patron pervers et diviseur un rapport de force qui l’oblige Ă  plus de respect, Nabil Ennasri a choisi une autre lecture, la plus Ă©troitement individualiste, celle du petit arriviste qui ne pense qu’à donner Ă  son « boss Â» (Nabil ne dit pas patron, il dit « boss Â») une meilleure « image de soi Â», de maniĂšre Ă  « progresser Â» dans le monde merveilleux de l’entreprise, fĂ»t-ce en marchant sur la tĂȘte des autres.

Merci pour la Palestine

Que l’ordre moral s’impose forcĂ©ment aux dĂ©pens de la justice sociale, un ultime Ă©crit le montre :

« “Tous Ă  poils”. Je viens de voir le reportage sur cet ouvrage proposĂ© aux enseignants dans l’acadĂ©mie de Grenoble. Disponible depuis 3 ans, il s’inscrit ds le dispositif de lutte “pour l’égalitĂ©”. Il restitue des personnages de la vie de tous les jours (une maitresse, une grand-mĂšre, un policier, etc) qui se mettent tous nus. Tous finissent sur une plage de naturistes. Certaines Ă©coles primaires l’enseignent dĂ©jĂ . Que l’on se comprenne bien : loin de moi l’idĂ©e de relayer l’instrumentalisation de J.F CopĂ© par qui le scandale est arrivĂ© et pour lequel je n’ai aucune sympathie. Mais il faut voir la rĂ©alitĂ© en face : encore une fois, sous couvert “d’égalitĂ©”, on fait une intrusion intolĂ©rable dans l’intimitĂ© des enfants. Je refuse ce cadre scolaire pour l’éducation de mon fils. Et c’est parce que nous aimons l’école qu’il faut nous insurger contre ces dĂ©rives malsaines. Juste avant le reportage, mon fils m’a rĂ©citĂ© pour la premiĂšre fois Ayat Al Koursi (“Le verset du TrĂŽne”). Si je vous dis ça, c’est pour partager cette expĂ©rience avec vous : la meilleure maniĂšre de prĂ©server nos enfants est d’installer une proximitĂ© humaine, spirituelle et Ă©ducative avec la prunelle de vos yeux. Je crois que le dĂ©fi de la parentĂ© va ĂȘtre le plus grand Jihad de notre Ă©poque. Â» (Statut Facebook public du 5 fĂ©vrier 2014)

On pourrait relever lĂ  encore beaucoup de choses, mais je n’en relĂšverai qu’une seule : la parentĂ©, « plus grand Jihad de notre Ă©poque Â». Concentrons-nous simplement sur un mot, qui pour un musulman n’est pas anodin : Jihad [8]. Il nous est donc affirmĂ© que le martyre des Palestiniens, celui des Syriens, celui des Egyptiens, leurs combats pour la dignitĂ©, la libertĂ©, la dĂ©mocratie, ce n’est pas le plus grand Jihad de l’époque. Pas plus que la lutte des femmes voilĂ©es discriminĂ©es dans l’emploi, ou que celle des Ă©lĂšves voilĂ©es persĂ©cutĂ©es par la loi du 15 mars 2004 – qui n’auront pas eu l’honneur d’inspirer Ă  Nabil Ennasri et ses nouveaux amis la moindre « JournĂ©e de retrait de l’école Â». Pas plus que la lutte des mamans exclues des sorties scolaires – qui elles non plus n’auront pas eu droit Ă  leur « journĂ©e de retrait de l’école Â». Pas plus que la lutte contre la discrimination raciste systĂ©mique que subissent aussi les hommes musulmans, Ă  tous les niveaux de la vie sociale. Pas plus que la lutte contre les abus policiers et leur impunitĂ©, dont pĂątissent aussi beaucoup de musulmans.

La liste pourrait s’allonger. RĂ©sumons, plutĂŽt : en plaçant en haut de la liste « le dĂ©fi de la parentĂ© Â», avec comme contenu concret quelque chose d’aussi douteux (et de toute façon dĂ©risoire, quoi qu’on en pense) que l’épuration des bibliographies de l’Education nationale, ce sont de vĂ©ritables Jihads, autrement plus sĂ©rieux, qui sont insultĂ©s. Et beaucoup d’hommes et de femmes, musulmans et musulmanes, de Palestine ou de Syrie, d’Egypte ou du Maghreb, de France ou d’ailleurs, qui se prennent en pleine figure un gros crachat de Nabil Ennasri.

Et pour couronner le tout, notre apprenti leader [9] s’est fait le laudateur bĂ©at d’un des rĂ©gimes les plus pourris et rĂ©actionnaires du monde : le Qatar, monarchie hĂ©rĂ©ditaire esclavagiste ultra-capitaliste, alliĂ©e et larbine de toutes les puissances impĂ©rialistes.


Bon genre

Il y a un an enfin, Nabil Ennasri fut le principal et plus actif initiateur de l’appel Ă  rejoindre l’extrĂȘme droite catholique au sein de « la manif pour tous Â», en reprenant Ă  son compte (ou plutĂŽt au compte de « l’Islam Â», enrĂŽlĂ© dans la croisade) un poncif de la droite Vieille France : la comparaison homosexualitĂ© / pĂ©dophilie. Ce poncif avait par exemple Ă©tĂ© popularisĂ© auparavant par un ex-ministre de droite, sĂ©nateur formĂ© Ă  l’extrĂȘme-droite, archĂ©type du notable blanc ultra-rĂ©actionnaire : GĂ©rard Longuet.

Comme nous l’avions rappelĂ© au sujet de ce sinistre personnage, la doctrine libĂ©rale postule que la recherche des intĂ©rĂȘts personnels amĂšne la prospĂ©ritĂ© de tous dans un monde oĂč « quand on veut on peut Â» (et oĂč quand on n’a pas pu c’est qu’on ne voulait pas vraiment…). Mais les tenants du libĂ©ralisme sont beaucoup moins attachĂ©s en rĂ©alitĂ© aux conditions de concurrence pure et parfaite – ainsi qu’à une pleine jouissance des libertĂ©s individuelles – qu’à la dĂ©fense des intĂ©rĂȘts des dominants au dĂ©triment des dominĂ©s. C’est ainsi que la loi du marchĂ© s’acomode parfaitement des discriminations racistes, et c’est ainsi que les mĂȘmes qui dĂ©fendent la libre entreprise au nom d’un discours apparemment « libĂ©ral Â» (dans tous les sens du terme) militent par ailleurs contre certaines formes de libĂ©ralisme politique – notamment lorsqu’il s’agit de droit des minoritĂ©s. En ce sens Nabil Ennasri pratique un libĂ©ralisme trĂšs français. Un GĂ©rard Longuet dĂ©guisĂ© en Malcolm X, pourrait-on dire.

Lorsqu’un membre d’un groupe opprimĂ© se retrouve ainsi Ă  militer contre les droits d’un autre groupe opprimĂ©, c’est presque toujours pour renforcer sa position dominante sur un autre plan : quand un-e homosexuel-le blanc-he est islamophobe, ce sont ses intĂ©rĂȘts de dominant-e blanc-he qu’il ou elle dĂ©fend ; et quand un-e musulman-e hĂ©tĂ©rosexuel-le est homophobe, ce sont ses intĂ©rĂȘts de dominant-e hĂ©tĂ©rosexuel-le qu’il ou elle dĂ©fend. Et tout cela n’est pas sans consĂ©quence : sans mettre sur le mĂȘme plan les deux rapports de domination, de tels positionnements desservent toujours d’une maniĂšre ou d’une autre les membres les plus fragiles du groupe discriminĂ© auxquels appartiennent les musulmans homophobes ou les homosexuels islamophobes. Loin d’ĂȘtre utiles, de tels personnages peuvent donc ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des traĂźtres Ă  leur propre cause : Caroline Fourest en Ă©tant islamophobe et Nabil Ennasri en Ă©tant homophobe, chacun Ă  leur maniĂšre (et Ă  des degrĂ©s trĂšs diffĂ©rents : je ne mets pas sur le mĂȘme plan une Ă©ditocrate omniprĂ©sente et un petit leader d’une association de dominĂ©s – fĂ»t-il lui-mĂȘme dominant dans son microcosme, et donc capable de faire beaucoup de mal autour de lui), travaillent tous deux au renforcement du groupe qui les opprime : la bourgeoisie blanche hĂ©tĂ©rosexiste et raciste.

Nabil Ennasri a peaufinĂ© son intĂ©gration au pĂ©tainisme transcendantal franchouillard au dĂ©but de cette annĂ©e 2014, en s’engageant dans l’union sacrĂ©e des ennemis du « genre Â» auprĂšs de Christine Boutin, BĂ©atrice Bourges ou Alain Escada – ainsi qu’une certaine Farida Belghoul, elle mĂȘme ralliĂ©e au combat contre (selon ses propres termes) « la France juive, maçonnique, socialiste, parlementariste et sodomite Â» [10]… Et la nouveautĂ© de ce concert monstrueux, se scandalisant par exemple de l’existence d’une ligne de tĂ©lĂ©phone – la fameuse ligne Azur – visant notamment Ă  lutter contre le suicide des jeunes adolescent-e-s homosexuel-le-s (que veulent-ils donc ? que les homos se suicident ?), rĂ©side assurĂ©ment dans la prĂ©sence, aux cĂŽtĂ©s des habituels ennemis blancs des libertĂ©s individuelles, et spĂ©cialement obsĂ©dĂ©s par tout ce qui touche de prĂšs ou de loin au sexe, de quelques militant-e-s musulman-e-s autrefois engagĂ©-e-s dans la lutte contre l’islamophobie, parmi lesquels figure donc au premier rang notre jeune homme pressĂ©, qui n’en loupe pas une.



Nous pouvons savoir grĂ© Ă  ces apprentis sorciers en quĂȘte de leadership d’avoir par bĂȘtise, naĂŻvetĂ© ou cynisme, tentĂ© de rallier une religion sur laquelle ils n’ont aucun droit, l’islam, dĂ©jĂ  stigmatisĂ©e et dominĂ©e, Ă  un combat rĂ©trograde de dominants qui n’en attendaient pas tant de leurs victimes. Nous pouvons les remercier d’avoir participĂ© Ă  nourrir ce stigmate touchant les Musulman-e-s – qui n’en avaient certes pas besoin – de l’homophobie et du conservatisme « gĂ©nĂ©tiques Â». Le fascisme moderne, l’extrĂȘme-droite, l’UMP, sa « Manif pour tous Â» et son « identitĂ© nationale Â», le PS, son Vallsisme et sa voilophobie (elle aussi justifiĂ©e en tant que « protection des enfants Â», Ă  l’école, dans les crĂšches et ailleurs  [11], contre la menace lĂ  aussi d’un « prosĂ©lytisme Â» surgissant des tĂ©nĂšbres sitĂŽt qu’on ne discrimine pas), la gauche et son athĂ©isme identitaire, tout ce beau monde se fĂ©licite sĂ»rement du recrutement de ces nouveaux tirailleurs, au service de ces autres impĂ©rialismes que constituent la transphobie et l’homophobie [12]

Le constat est dĂ©solant : les polĂ©miques sur le « mariage pour tous-te-s Â» et « la thĂ©orie du genre Â» ont mis en lumiĂšre l’émergence d’une nouvelle espĂšce de petit notable musulman, incarnant dans le champ militant ce qu’un Abd Al Malik incarne dans le champ musical : la pĂ©tainisation d’une contre-culture (dans un cas le hip hop, dans l’autre la militance musulmane dans la France islamophobe). Dans les deux cas on assiste au mĂȘme spectacle lamentable : des dominĂ©s qui imitent servilement les pires dĂ©fauts de la petite-bourgeoisie blanche rĂ©actionnaire, bĂȘte et inculte. Les seuls au sein de la communautĂ© musulmane qui peuvent espĂ©rer tirer quelques bĂ©nĂ©fices d’une telle larbinisation sont des hommes hĂ©tĂ©rosexuels diplĂŽmĂ©s ayant accĂ©dĂ© ou rĂȘvant d’accĂ©der Ă  la classe moyenne. Les principales victimes, comme d’habitude, sont les femmes, et notamment les femmes voilĂ©es, ainsi que les hommes jeunes et moins jeunes qui vivent dans des quartiers populaires, en particulier ceux qui sont ou ont Ă©tĂ© en Ă©chec scolaire, ainsi qu’une autre partie de la population tout aussi dominĂ©e et encore plus invisibilisĂ©e : les musulman-e-s homosexuel-le-s.





Source: Lmsi.net