Il y a trente ans, la jeunesse était dans la rue contre la loi Devaquet. Coordination, occupation, blocages, manifs, rédaction de tracts, banderoles, tout se réinvente. Témoignages d’une entrée en politique.

En mars 1986, la droite est revenue aux affaires. Il s’agit de la première cohabitation sous Mitterrand avec Chirac (RPR à l’époque) comme Premier ministre. Sous la houlette du ministre de l’Éducation nationale René Monory, le professeur de physique Alain Devaquet se trouve chargé de privatiser l’Université. Il s’agit de sélectionner l’étudiant pour les besoins du marché du travail, d’« autonomiser » l’université (en finir avec l’égalité des diplômes nationaux), et d’augmenter les frais d’inscriptions.

L’Unef-ID, syndicat étudiant socialiste, se lance dans la bataille à Caen et Villetaneuse. Après une première manif encourageante en octobre, une coordination étudiante nationale voit le jour – une nouveauté en termes d’organisation que vont reprendre à leur compte les cheminots.

Les facultés de Nanterre et de Saint-Denis s’invitent dans la danse, et l’appel à la grève générale connaît un franc succès le 27 novembre. Les lycéens déboulent de partout en France : 200 000 jeunes à Paris, le double ailleurs. Les occupations démarrent.

Le 4 décembre, à Paris, une manifestation monstre de 8 km finit aux Invalides. René Monory propose un aménagement de la loi. David Assouline, alors étudiant et devenu sénateur PS depuis, ne lâche rien sous la pression des comités. À la télévision, Claude Sérillon décrit le mouvement comme « une fête », et quelques incidents éclatent au Palais Bourbon.

Le 6, on apprend la mort de Malik Oussekine, tué par des voltigeurs (police distribuant des coups de gourdin du haut de leur moto). Il a fait les frais de la politique de retour à l’ordre du couple Pasqua-Pandraud, deux pantins d’extrême droite qui tenaient alors le ministère de l’Intérieur. Le pays est sous le choc.

Le 10, les manifestants arborent un bandeau noir. Chirac retire son projet, craignant la jonction avec une grève des cheminots, qui s’annonce particulièrement dure.


Témoignages


Magali était en terminale à Meudon. Elle est devenue prof à Marseille.

« J’avais 15 ans. Pour ma première manif, on avait enfilé nos baskets et pris le RER. J’avais chopé le vieil imper de mon père (attention, c’est du Lacan !)… Il travaillait à La Poste et ma mère était ouvrière, sans culture politique, mais le coeur à gauche. Ils venaient d’une ville communiste et minière. Mon père était fier que je participe au mouvement anti-Devaquet. On refusait d’aller en cours. À la grande manif parisienne, nous étions en première ligne avec des copines, et puis il y a eu ces tirs de lacrymogènes, et on est retournées derrière fissa… Deux trois bagnoles flambaient. Ce furent mes premières armes en militantisme. Je portais fièrement un brassard “Comité de grève”. »


Lydie, en seconde à Verdun. Elle est devenue prof près de Nancy.

« J’étais en prépa littéraire avec la fille du député PS Dumont. Il y avait des gens très politisés, les profs faisaient la grève des notes. Et moi là-dedans qui venait d’une famille agricole de droite : ils pleuraient en 1981 à l’élection de Mitterrand. Ils croyaient à la collectivisation des terres par les socialistes arrivés au pouvoir. Eux qui possédaient 120 vaches. Plus tard, en 2003, je rentre à SUD enseignants, et nous mettons le bahut en grève avec mes collègues. »


Olivier était collégien à Laval. Il chante aujourd’hui dans une chorale révolutionnaire à Brest.

« À l’époque, j’avais 13 ans et j’étais touché par Coluche et Touche pas à mon pote. Aujourd’hui, je suis dans les luttes de sans-papiers. Le mouvement de 1986 a apporté quelque chose dans mon militantisme : la défense des immigrés. J’ai un souvenir très fort de cette période. Ça me met encore des frissons. Après la mort de Malik Oussekine, on est tous sortis dans la cour. Ça a été un électrochoc ! Je me souviens des images de Paris à la télé, avec les étudiants, les motards de Pasqua, les casques blancs ; avec celui qui tape, l’image allongée, le manque d’oxygène… Il y a eu une prise de parole, juste après sa mort. Mon père était ouvrier, ma mère employée à la Sécu. Tous les repas du soir on en parlait. »


Emmanuel étudiait à Toulouse. Il est devenu journaliste par des voies détournées.

« Un Arabe tué par la police française, voilà à quoi j’ai pensé quand Malik Oussekine a été assassiné. C’était un mec de ma génération. Moi Blanc, d’origine vosgienne et gersoise, les pieds pleins de terre. Né dans une famille engagée, j’avais suivi ma scolarité à Lavaux. Ça m’a sauté au visage : il était mort parce qu’Arabe, et ce sont des flics qui l’ont tué. »


Fred a largué les études pour travailler sur des chantiers. Aujourd’hui, il vit à Nantes.

« Je vivais dans la proche banlieue lyonnaise. Je portais un keffieh, avec mon bombers, mes Docs basses et un badge Kanaky : j’aimais bien Eloi Machoro, ce chef kanak assassiné par le GIGN en 1985. J’étais proche des mouvements libertaires et militais autour du CAL (Comité action libertaire). Sur le campus, l’Unef était tenue par l’Organisation communiste internationaliste (trotskystes) et ils ont tous basculé après au PS… J’étais branché par la vieille pratique ouvrière de l’action directe. On avait créé la Coordination antimagouille étudiante pour dénoyauter les noyauteurs ! En pleine assemblée générale, on criait : « Merde aux bureaucrates ! » Pour nous, le comité de grève avait la charge de mettre en œuvre les décisions de l’AG ! Mais rapidement, on a dépassé le projet Devaquet ; nous exigions des études longues et gratuites, autogérées et sans finalité. Pendant le mois de novembre 86, je dormais souvent dans la fac même. Y avait un côté libération des mœurs, un air de révolution qui nous venait de Mai-68. À la même époque, l’Espagne était secouée par un mouvement étudiant, avec un mort pendant les manifs, là-bas aussi, quinze jours après celle de Malik Oussekine. Mais quand nous sommes allés au consulat d’Espagne, les étudiants français ne nous ont pas suivis. »

Source: http://cqfd-journal.org/Un-hiver-chaud -