Janvier 11, 2021
Par Lundi matin
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S’il y a bien une institution qui concentre toute la schizophrénie française, c’est l’école. On y place tous ses espoirs et toutes ses déceptions, tout le monde l’aime et la déteste, viscéralement. On ne compte plus les travaux en sciences sociales visant à la dénoncer, la réformer, la sauver. C’est aussi de l’école dont il est question dans le nouveau livre de Nathalie Quintane, mais autrement. Il n’y a pas de surplomb analytique, pas de dénonciation gauchiste, pas de doudous méritocratique. Un hamster à l’école parle depuis l’expérience, c’est-à-dire depuis le sensible. Les anecdotes s’enchaînent et dessinent depuis l’intérieur les contours de l’institution avec une justesse et une précision tellement drôles que c’en est bouleversant. Nous ne sommes que le 11 janvier mais il ne fait aucun doute que c’est, pour l’instant, le meilleur livre de l’année. En voici quelques « bonnes feuilles ».

— Quand je suis arrivée sur le tard dans le bahut où

je suis encore maintenant, y a quelque chose

qui m’a surprise : l’estrade.

Y avait un paquet d’années que j’avais plus vu d’

estrade, devant le tableau, et là, y en avait une, en bois

à lames, quinze centimètres, sonore. Je me suis

viandée dessus deux ou trois fois : fallait penser à la

marche. Avec le recul, je me dis que j’en ai pas fait

grand chose, de cette estrade, à part des usages

convenus (théâtre), ce qui est la constatation qu’on

peut tirer d’un passage court ou long dans l’éducation

nationale, qu’on peut pas en faire grand chose, à part

des usages convenus (écrire un livre). J’ai dû y faire

une fois un petit flamenco ; mais il aurait fallu que

je prenne des cours de flamenco. Et donc me voilà

face à cette chose étrange, redevenue étrange

comme une baleine échouée à côté d’un bureau :

une estrade. Un jour, elle a disparu.

C’est possible qu’ils aient refait la salle

(cette rentrée où la colle du papier peint puait tellement)

et que dans la foulée, ils l’aient embarquée.

Et pas remise. Pourquoi ? Est-ce que le patron leur a

dit : — ah non, les estrades

vous me les virez, c’est d’un autre âge, parce que

c’était un accessoire ringard ? Est-ce que c’était

le signe d’un changement de régime pédagogique

le signe qu’au beau milieu des années 2000

quarante ans après 68 et ses suites, enfin

c’était rentré, et que la manière qu’on avait de signifier

qu’on avait compris et que c’était rentré, c’était

de faire descendre définitivement le prof de l’estrade

en supprimant l’estrade ? Ou est-ce que c’était

juste parce qu’elle était trop lourde et qu’ils

avaient eu la flemme de la remettre ? En tout cas

ça a rendu la salle encore plus protestante. Quatre

murs nus ; dalles de plafond en polyuréthane ; tableau

blanc ; tables beiges ; chaises empilables en stratifié ;

bureau du prof ; tour noire de l’ordi ; point.

Votre mission : loger de la vie dans un ensemble mort.

La première fois que je suis entrée dans un temple

au Danemark, ça m’a saisie.

Y avait rien.

Exactement comme dans une salle de classe.

Rien aux murs ; des vitraux blancs ; des bancs alignés ;

une chaire en plein milieu, qu’on pouvait pas rater.

Dans une église catholique complète, on peut tout

rater, vu que c’est le bazar. On peut se curer le nez

ou se caresser pendant la messe, les autres ont

de quoi s’occuper ailleurs. Récemment, je suis allée lire

(faire une lecture, ça s’appelle) dans une église

pile sous le dôme. La réverbération était telle

que ça aurait transformé une liste de courses

en texte révélé. Donc j’ai dit la messe. Ça remonte

à si loin que je ne sais plus à quel moment

j’ai compris que le lieu était toujours plus fort que toi

et que si tu voulais changer quoi que ce soit, il fallait

commencer par changer de lieu. Alors, on peut toujours

coller des images sur les murs ; c’est ce que font

les profs de langue, d’histoire, de lettres, ils collent ou

font coller des images sur les murs.

Les salles des profs de maths, S.V.T., physique, sont

plus honnêtes avec la vérité des lieux, qui est la

hantise de la distraction.

La disparition de l’estrade (plus que sa suppression —

c’est de l’escamotage), qui vaudrait pour

la disparition ou l’atténuation de la parole magistrale —

tout ça ne change rien à la hantise de la distraction

et au fait que rien du temps ne doit être perdu

(pas une minute). Si on les fait bosser à deux ou à trois

si on « mutualise », c’est pour que ce soit plus efficace.

C’est parce que parler debout depuis une estrade

n’est plus aussi efficace qu’avant. Ensuite

c’est la même chose. Il s’agit d’être occupé

tout le temps. Le gars qui est H24

sur un jeu en réseau

c’est la même chose : tuer

toute distraction.

(…)

— Hier matin, j’ai fait passer les oraux du brevet avec

le collègue sympa. J’étais pas tombée sur la collègue

qui fait peur (c’est déjà ça). On allume le vidéo-proj, on

pose la feuille d’émargement sur une table près de la

porte, on s’installe côte à côte avec devant nous

le dossier, et dedans les fiches d’évaluation et la liste

des candidats. Trois parcours-avenir pour commencer

+ un voyage en Espagne. Pause. Deux parcours-avenir

+ un écolo. Le premier parcours-avenir, c’était une

bonne base : la fille racontait comment elle avait

aucune idée de ce qu’elle voulait faire mais

qu’elle avait un bon relationnel et comment, d’un coup

elle avait eu la révélation à cause d’un stage dans

un tribunal, et la révélation, c’était qu’elle voulait

surtout pas faire ça, du droit et travailler dans un

tribunal, et qu’elle allait faire un bac STMG et un BTS.

Deuxième parcours-avenir. Un petit gars que j’avais eu

en polo bleu sans marque, un peu rond. Il commence à

parler d’exploitation agricole, de production ovine

et bovine, d’objectifs poursuivis, d’être au contact de

l’animal et de l’humain ; dans nos cerveaux, à mon

collègue et à moi, germe en simultané — Tiens

un fils d’agriculteur. Et puis il continue, il parle des

chevaux, il dit qu’il est cavalier, qu’il aime s’occuper

des chevaux, qu’il en aura aussi, ensuite il parle des

handicapés, de ce qu’il a constaté que les handicapés

étaient mieux au contact de l’animal, que dans son

entreprise, il aménagera des temps pour les handicapés

et je me dis Il est malin, il a compris que ça lui ferait

des revenus en plus, qu’il s’en sortirait pas rien qu’avec

l’élevage. Et puis comme les autres il place la phrase

que grâce à son stage il a découvert

le monde de l’entreprise ;

qu’il veut fonder son entreprise et pas dépendre

des autres agriculteurs qui mettent n’importe quoi

dans leurs champs, que lui il saura ce qu’il y a

dans ses champs et que ses abeilles, les ruches

qu’il a aujourd’hui, butineront pas n’importe où. C’est là

qu’on lui demande : Tes ruches ? Tu as des ruches ?

Oui, il nous répond. Il n’a pas de terres mais il a

des ruches. Il monte vraiment à cheval et il a vraiment

vu comment son ami handicapé aimait les chevaux

comment leur présence l’apaisait et le rendait heureux.

Il n’est pas fils d’agriculteur. Il a quatorze ans

et il a des ruches. Il termine en disant

qu’il va essayer comme ça de se faire une place

dans le monde où on est maintenant.

Arrive le suivant, que j’ai eu l’an dernier. Il nous

balance d’abord trois quatre phrases en espagnol

avec virtuosité : j’y comprends rien. Ensuite il nous

parle de son stage en entreprise direct et c’est vite

liquidé : il l’a fait à l’Intersport ; tout le monde sait

qu’à l’Intersport du coin, y a jamais personne.

Du coup, il s’est fait chier comme un rat mort.

Il faisait son facing et puis il attendait.

Mon collègue m’explique que le facing c’est quand

on range les produits sur les étagères. Pour terminer

le gars nous dit que comme il peut pas aller au lycée

parce qu’il a pas assez de ressources (= je suis nul)

il a choisi le pro en TP. Tandis qu’il repasse la porte, je

songe qu’ira en Travaux Publics ce fils d’émigrés

portugais fan de l’Olympique de Marseille. On sort

se faire couler un café, avec mon collègue, avant

de reprendre. C’est l’écolo. En fait, il nous raconte

un bouquin. Le bouquin d’une américaine qui a décidé

de faire le moins de déchets possibles et qui a

embarqué toute sa famille dans son ascèse

qui consiste à se retenir à fond de faire des déchets.

Elle met tout dans des bocaux, elle va au supermarché

avec ses bocaux ; ça pèse un peu lourd mais bon.

L’avantage, c’est qu’on gagne de l’argent parce qu’on

paye pas l’emballage. Après, il nous montre 2 photos

de chez elle, de là où elle vit : son garage et sa salle à

manger. Dans le garage y a rien, juste 6 vélos

accrochés au plafond tous en rang. Le garage est

peint en blanc et la salle à manger aussi. Y a un

canapé blanc et deux étagères blanches. L’écolo

nous dit qu’il aimerait bien avoir un garage aussi

bien rangé, que c’est moins

stressant.




Source: Lundi.am