Novembre 1, 2019
Par Alternative Libertaire (AL)
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Le Rojava est la première victime de la redistribution des cartes impérialistes en Syrie. Après le retrait étatsunien et deux semaines d’offensive turque, le sort du Kurdistan syrien est désormais entre les mains de Poutine, qui veut l’agenouiller devant Bachar el Assad. Que va faire la gauche kurde ?

Le Rojava est la premiĂšre victime de la redistribution des cartes impĂ©rialistes en Syrie. AprĂšs le retrait Ă©tatsunien et deux semaines d’offensive turque, le sort du Kurdistan syrien est dĂ©sormais entre les mains de Poutine, qui veut l’agenouiller devant Bachar el Assad. Que va faire la gauche kurde ?

C’est un drame pour les populations du nord-est de la Syrie, bombardĂ©es, chassĂ©es de leurs foyers, victimes des exactions des mercenaires islamistes ­d’Ankara, confrontĂ©es au retour des tanks de Bachar el Assad, le dictateur honni que la rĂ©volte populaire de 2011 a Ă©chouĂ© Ă  renverser.

C’est un deuil pour toutes et tous les Kurdes, Arabes et Syriaques qui, depuis la proclamation de l’« autonomie dĂ©mocratique Â» du Rojava en 2012, Ɠuvraient, malgrĂ© la guerre civile, Ă  bĂątir une sociĂ©tĂ© diffĂ©rente, fondĂ©e sur la dĂ©mocratie communale, l’égalitĂ© femmes-hommes, une Ă©conomie coopĂ©rative, la diversitĂ© ethno-culturelle, l’autodĂ©fense populaire.

C’est un basculement pour les organisations de la gauche kurde (PKK, PYD, etc.) qui, aprĂšs avoir Ă©tĂ© le moteur et le fer de lance de cette transformation, entrent dans une nouvelle pĂ©riode de leur lutte. Depuis 2014, elles avaient pu agir, expĂ©rimenter, gagner du terrain et se battre sous leurs propres couleurs, parce que l’équilibre des rivalitĂ©s inter-impĂ©rialistes leur laissait les coudĂ©es franches. Cet Ă©quilibre est dĂ©finitivement rompu.

Et il aura suffi de deux semaines pour cela. DĂ©but octobre, le Rojava suivait, fĂ©brile, les discussions entre Washington et Ankara pour savoir s’il vivrait. Fin octobre, le mĂȘme Rojava est suspendu aux tractations entre Moscou et Ankara pour savoir Ă  quelle sauce il va ĂȘtre mangĂ©. Dans l’intervalle, des centaines de combattantes et de combattants ont Ă©tĂ© tuĂ©s, des villages et des villes ont Ă©tĂ© pillĂ©es, des dizaines de milliers d’habitantes et d’habitants ont Ă©tĂ© jetĂ©s sur les routes, parfois sans espoir de retour.

Les étatsuniens se replient sur les zones pétroliÚres

Depuis la chute de l’ultime rĂ©duit de l’État islamique, en mars 2019, une sourde inquiĂ©tude planait. Washington hĂ©sitait : fallait-il continuer Ă  soutenir les Forces dĂ©mocratiques syriennes (FDS), meilleur rempart contre une rĂ©surgence de Daech ? Ou bien fallait-il les lĂącher pour se rĂ©concilier avec l’alliĂ© historique, l’État turc, obsĂ©dĂ© de haine antikurde ? Le choix du lĂąchage avait Ă©tĂ© fait par Poutine dĂšs janvier 2018, avec un feu vert russe Ă  l’invasion du canton d’AfrĂźn par l’armĂ©e turque, et Ă  l’épuration ethnique qui s’était ensuivi.
Finalement, la dĂ©cision est tombĂ©e le 6 octobre. Au prix d’un tollĂ© Ă  Washington, Donald Trump annonce alors le retrait immĂ©diat du millier de soldats Ă©tatsuniens qui, dans le nord-est syrien, jouaient jusque-lĂ  un rĂŽle dissuasif contre une invasion turque. Et annonce, dans la foulĂ©e, qu’Ankara va ­pouvoir passer Ă  l’attaque.

L’armĂ©e turque lance son offensive trois jours plus tard. Objectif revendiquĂ©â€ˆ : occuper une bande frontaliĂšre de 30 kilomĂštres de profondeur – dans laquelle se trouvent la plupart des principales villes du Rojava – et y dĂ©porter 1,2 Ă  2 millions de rĂ©fugié·es syrien·nes.

Les villes de Tall Abyad (GirĂȘ SipĂź, en kurde) et SerĂȘ KaniyĂȘ (Ras al-AĂŻn, en arabe) sont frappĂ©es en premier. Les miliciennes et miliciens des FDS les dĂ©fendent, mais leurs chances sont minces face Ă  la 2e armĂ©e de l’Otan, Ă  ses tanks, Ă  son aviation, Ă  son artillerie. En janvier 2018, le canton d’AfrĂźn, dans une zone montagneuse, et au prix de milliers de morts, avait rĂ©sistĂ© deux mois. Est-il possible de rĂ©Ă©diter cet exploit dans des villes de plaine ? Bien peu y croient. D’autant que, sur leurs arriĂšres, Daech lance aussitĂŽt une campagne d’attentats pour semer le chaos.

Rapidement, les routes sont encombrĂ©es de dizaines de milliers de personnes qui fuient les exactions des islamistes de l’ArmĂ©e nationale syrienne (ANS), ultimes rĂ©sidus de l’ArmĂ©e syrienne libre devenus des mercenaires d’Ankara. Le 12 octobre, Ă  l’occasion d’un massacre de civils, ils arrĂȘtent, torturent et assassinent Hevrin Khalaf, cosecrĂ©taire du Parti du futur de la Syrie, une petite formation arabo-kurde qui – ironie de l’histoire – prĂŽnait une dĂ©tente des relations avec la Turquie.

Le soir du 13 octobre, alors que Tall Abyad est perdue et livrĂ©e au pillage, les FDS annoncent un accord militaire avec Damas et Moscou pour stopper l’invasion. Entre le nettoyage ethnique promis par Erdogan et la fĂ©rule promise par Bachar, les FDS ont fait un choix, la mort dans l’ñme. Du 14 au 16 octobre, les premiers dĂ©tachements russo-syriens se dĂ©ploient Ă  Tabqa, Raqqa, Manbij et KobanĂȘ.

Le 17 octobre, Ankara et Washington annoncent une trĂȘve de cent vingt heures. Elle servira en fait de transition vers une nouvelle configuration : les troupes russo-syriennes prennent position Ă  la frontiĂšre ; les soldats US se replient sur la rĂ©gion pĂ©trolifĂšre de Deir ez-Zor, seule digne de leur intĂ©rĂȘt [1] ; les FDS et les volontaires internationaux qui rĂ©sistaient dans SerĂȘ KaniyĂȘ, quasi encerclĂ©e, sont Ă©vacuĂ©s.

la Russie annonce qu’Erdogan n’ira pas plus loin.

Le 22 octobre, aprĂšs des pourparlers Ă  Sotchi, un accord ­turco-russe prolonge l’accord turco-amĂ©ricain : Moscou an­nonce que les FDS disposent de cent cinquante heures supplĂ©mentaires pour se retirer Ă  30 kilomĂštres de la frontiĂšre, oĂč des patrouilles russo-turques sont censĂ©es se dĂ©ployer Ă  partir du 29 octobre [2]. Les FDS protestent [3].

Nouvelle période, nouveaux enjeux

Les États-Unis se contentant dĂ©sormais de pomper le pĂ©trole de Deir ez-Zor, c’est Ă  la Russie qu’incombe de soumettre le Rojava pour satisfaire Ă  la fois Erdogan et Bachar el Assad.
Une nouvelle pĂ©riode s’ouvre donc, avec ses enjeux propres.
En acceptant le bouclier russe, la gauche kurde a prĂ©servĂ© le Nord-Est syrien de l’anĂ©antissement. Mais d’autres pĂ©rils menacent Ă  prĂ©sent. Face au rĂ©gime policier, raciste, colonial et dynastique du clan Assad, combien de temps tiendront les institutions dĂ©mocratiques qui avaient fait la fiertĂ© et la singularitĂ© du Rojava ? Combien de temps avant que les opposantes et opposants qui y avaient trouvĂ© refuge soient de nouveau kidnappĂ©s, torturĂ©s et assassinĂ©s par sa police politique, les moukhabarat ? Combien de temps avant que certaines brigades des FDS et certaines tribus de Raqqa retournent leur veste et scandent la formule d’allĂ©geance rituelle « Dieu, la Syrie, Bachar et c’est tout Â» ? Enfin, quel degrĂ© d’indĂ©pendance le PYD va-t-il rĂ©ussir Ă  prĂ©server dans ce contexte ? Et surtout Ă  quel prix ?

Ce dernier point va ĂȘtre particuliĂšrement scrutĂ©. Les anticolonialistes et libertaires qui, depuis des annĂ©es, ont soutenu la rĂ©volution syrienne, puis le processus rĂ©volutionnaire au Rojava, ne peuvent en effet se dĂ©partir ni de leur solidaritĂ© avec les peuples Ă©crasĂ©s par les tyrans, ni de leur luciditĂ© sur les choix stratĂ©giques opĂ©rĂ©s sur le terrain. Le soutien critique que nous professons suppose d’ĂȘtre Ă  la fois respectueux et sincĂšre. Et d’élargir la focale. Car mĂȘme si l’expĂ©rience du confĂ©dĂ©ralisme dĂ©mocratique au Kurdistan syrien est finalement Ă©touffĂ©e – ce qui n’est pas encore jouĂ© –, ce revers n’entamerait pas la lĂ©gitimitĂ© d’une cause bien plus vaste, qui anime des millions de personnes dans les quatre rĂ©gions du Kurdistan, et qui, par son projet fĂ©dĂ©raliste, dĂ©mo­cratique et antipatriarcal, s’adresse Ă  l’ensemble des peuples du Moyen-Orient.

Guillaume Davranche
(UCL Montreuil), le 28 octobre 2019

1. « U.S. military begins bolstering troop numbers in Syrian oil field region, defense officials say Â», The Washington Post, 26 octobre 2019.

2. « PrĂšs de 300 agents de la police militaire russe sont arrivĂ©s
en Syrie Â», Sputniknews.com, 25 octobre 2019.

3. « Mazloum Abdi (FDS) : “L’accord turco-russe ne nous convient pas” Â», Rojinfo.com, 24 octobre 2019.




Source: Unioncommunistelibertaire.org