DĂ©cembre 10, 2021
Par Paris Luttes
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Quand je suis arrivĂ© sur le quai du RER, des manifestants Ă©taient dĂ©jĂ  prĂ©sents, Ă©parpillĂ©s en petits groupes. Dans deux minutes, le train passerait nous prendre et nous atteindrions notre destination Ă  midi, soit l’heure dite pour se rassembler. Rien d’inquiĂ©tant Ă  l’horizon, et je me suis pris Ă  imaginer que sur toute sa longueur le quai en abrite plein d’autres, des groupes. Que ce soit le cas dans chacune des gares traversĂ©es. Et qu’à l’arrivĂ©e, toute la ligne B soit antifa.

Ma prĂ©sence ici Ă©tait d’abord liĂ©e Ă  un Ă©nervement. ForcĂ©ment, je dĂ©plorais la manifestation dĂ©clarĂ©e Ă  BarbĂšs en parallĂšle du meeting Ă  la Villette. J’arrivais cependant Ă  y trouver du sens : un rendez-vous efficace pour celles et ceux prĂȘts Ă  mener la lutte de front, et un rendez-vous inoffensif pour celles et ceux qui ne veulent pas, ou plus, ou pas aujourd’hui, sans ĂȘtre totalement rĂ©duits au silence. La manifestation prĂ©voyant tout de mĂȘme d’arriver Ă  la Villette, les deux rendez-vous restaient en interaction. Le cortĂšge inoffensif n’allait pas manquer d’ĂȘtre nassĂ© avant son arrivĂ©e, ce qui occuperait bien quelques compagnies de CRS. DiversitĂ© des tactiques, en quelque sorte.

L’énervement est venu aprĂšs, quand le meeting a Ă©tĂ© dĂ©placĂ© en banlieue. Avec une hypocrisie indĂ©cente, les grosses orgas se sont targuĂ©es d’avoir fait fuir l’extrĂȘme droite, et ont maintenu leur rendez-vous, dĂ©sormais vidĂ© du sens que j’avais pu lui trouver. Pour se justifier, la CGT, dans la plus pure tradition des dĂ©faites qu’on lui connaĂźt, a invoquĂ© un risque de « perdre du monde Â» en cas de changement de lieu. À l’inverse, le maintenir Ă©tait faire le « pari du nombre Â» [1]. DĂšs lors il m’est apparu inconcevable de ne pas aller Ă  Villepinte, autant pour ne pas laisser le terrain libre aux fascistes que contre une conception mortifĂšre de la manifestation.

Le train arrive, donc. Et dans la rame, dĂ©jĂ . Des hommes, comme moi. En noir, comme pas mal d’entre nous. TĂȘte rasĂ©e, mais ce n’est pas suffisant. Et trĂšs vite, des signes distinctifs observĂ©s Ă  la dĂ©robĂ©e, fleurs de lys, insignes tricolores, viennent dirent avec certitude ce qu’on a tous su au premier coup d’Ɠil. Le reste du trajet se dĂ©roulera dans une ambiance moite, les groupes amis se sont tus, les regards Ă©vitent de se croiser. Certains descendront Ă  Villepinte, une station avant le Parc.

Étais-je simplement montĂ© dans le mauvais wagon ? L’arrivĂ©e est un dĂ©sastre. Une marĂ©e de crasse virile, noire par les habits, blanche par le crĂąne, vient envahir la gare, faisant Ă©trangement peu de cas de nous autres restĂ©s en retrait. Une fois n’est pas coutume, pas de contrĂŽles en vue Ă  la sortie, ils sont vite dehors et, une fois leur bloc formĂ©, chargent les manifestants dĂ©jĂ  prĂ©sents sur place. La diffĂ©rence visuelle entre un black bloc de gauche et un black bloc de droite ? Dans un bloc de droite, personne n’a de K-way. Avoir la police de son cĂŽtĂ©, ça permet un dress code plus soignĂ©.

Les manifestants ont dĂ©guerpi et les nazillons occupent la place, sous l’Ɠil bienveillant des flics. Je vais voir ailleurs, dĂ©jĂ  on apprend que plusieurs groupes sont nassĂ©s ici et lĂ . Partout les voltigeurs patrouillent, les bruits de leurs moteurs sont omniprĂ©sents, tout rassemblement est rendu impossible. Aucun slogan ne retentit. Une manifestante demande, mais pourquoi nous poursuivre alors que vous les laissez tranquilles, ceux qui nous ont attaquĂ© ? « DĂ©gage, quand ils en auront fini avec toi, je viendrai te ramasser Ă  la petite cuillĂšre Â».

Et puis les motards reviennent et lĂ  encore il faut courir. Brusquement il y en a un qui tourne vers toi, tu dĂ©rapes sur le parvis mouillĂ©, tu changes de direction, par ici ou par lĂ  ? Et cette fois-ci tu te trompes, tu vois trop tard que la personne qui aurait pu ĂȘtre un manifestant a une matraque tĂ©lescopique, tu es par terre et dĂ©jĂ  ils sont cinq sur toi. Game over.

Le baqueux qui t’a plaquĂ© avait le mĂȘme regard que les types du RER.

Se faire interpeller pour la premiĂšre fois en 2021, ça a un air de dĂ©jĂ  vu. D’habitude les images des bottes sur le sol, tout autour, sont filmĂ©s par la GoPro d’un journaliste ; en ce moment elles sont lĂ  en vrai. C’est la premiĂšre fois et en fait je sais tout, je me laisse faire, j’attends des coups et des insultes qui mĂȘme pas ne viennent, trop blanc, sĂ»rement. Je serre les dents quand les menottes me lacĂšrent les poignets, mes mains s’engourdissent, mais j’ai la certitude que si je dis quelque chose ils les fermeront encore davantage. « Bah alors qu’est-ce que tu es venu faire lĂ  ? Â» Serrer les dents.

Au commissariat, on dĂ©couvre les flics branchĂ©s sur le live du meeting. « Ă€ quelle heure il parle notre futur prĂ©sident ? Â» Cette journĂ©e aura eu pour elle le mĂ©rite de la clartĂ©.

Au commissariat, entre deux coups de pression, on a du temps pour rĂ©flĂ©chir. Je revois les Ă©vĂšnements de la journĂ©e et je me fais la rĂ©flexion que dans beaucoup de milieux militants, il est devenu courant de penser que la crise Ă©cologique est la menace numĂ©ro un. Pourtant, nous vivons dans un pays oĂč les seules forces armĂ©es en prĂ©sence soutiennent quasi-ouvertement l’avĂšnement du fascisme. PrĂ©sentement, la menace numĂ©ro un, elle est lĂ . Selon toute probabilitĂ©, ça va trĂšs mal se finir, et il n’y a pas de scĂ©nario oĂč organiser des marches pacifiĂ©es en autarcie y changera quelque chose. La crise Ă©cologique met en danger l’ensemble de la vie sur Terre. Le fait que 1% des humains les plus riches soient responsables de deux fois plus d’émissions de gaz Ă  effet de serre que 50% des plus pauvres, met en danger l’ensemble de la vie sur Terre. Pour y remĂ©dier, on peut s’occuper comme il faut des 1%. Ou des 50… Cette deuxiĂšme option, on peut compter sur le chtar qui vient me demander si je veux lui donner mon ADN pour la mettre en application. DĂ©solĂ© mais ça ne sera possible qu’en te crachant Ă  la gueule.

À la sortie, j’apprends que 62 personnes ont Ă©tĂ© embarquĂ©es au total. On devait ĂȘtre 200, grand maximum. Un tiers des manifestants furent donc arrĂȘtĂ©s, bravo Ă  la prĂ©f pour ce beau score.

un manifestant arrĂȘtĂ©




Source: Paris-luttes.info