Introduction métaphysique à la logique du « Caire Confidentiel »

Désormais, l’étude du capital est notre véritable ontologie, écrit le philosophe F. Jameson en 1992. Parce qu’elle propose pour le siècle qui vient un traité de métaphysique pur qui soit en fait une Critique de l’économie politique, l’idée de Jameson pourrait nous plaire, nous qui lisons Tiqqun avec tendresse. Mais, à prendre certaines précautions, il vaudrait mieux voir, dans cette réduction de l’être au capital, moins la prophétie théorique d’une époque à venir, que l’une de ces délectables curiosités spéculatives propre aux époques vaincues. En ce temps-là, c’est-à-dire en 1992, une telle idée est pourtant déjà ancienne et en passe de devenir lettre morte et nullité. Si l’on croit encore, dans les années 1990, que le capital reconfigure jusqu’aux structures infimes de ce qui est, c’est par fidélité pour l’ancestral nazi forestier philosophe : Heidegger. Avec Herbert Marcuse qui pense que la métaphysique s’est faite physique, ou Reiner Schürmann pour qui la philosophie première confère ses articulations au pouvoir même, toutes ces visions totalisantes sont l’expression pathologique de l’impuissance universitaire à envisager les formes offensives du prison-break. Impuissance qui aboutit presque toujours aux mêmes conclusions mystico-béates : Nur noch ein Gott kann uns retten (« Seul un dieu peu encore nous sauver », Der Spiegel, 1966). Une variante contemporaine de cet ignorantiæ asylum, l’Enfer de l’insurgé (comme dit Tiqqun) – nous est donnée par Jean Vioulac en 2009 :

« La révolution ne peut donc plus rester dans l’espace d’une histoire dont elle serait condamnée à poursuivre l’errance, elle suppose la rupture eschatologique avec l’histoire comme telle : elle suppose l’inauguration d’une autre histoire, événement inouï que nul ne sait comment provoquer ou préparer, mais qui « seul peut encore nous sauver de la perdition dans le fonctionnement de la machination ». » (L’époque de la technique, 321, je souligne)




La conception totalitaire et mystique de l’Emprise devient, du point de vue du théorème des luttes possibles, du point de vue de la pensée de l’insurrection, une mystique de l’action désoeuvrée comme surgissement ex nihilo, l’événement pur, « que nul ne sait comment provoquer ou préparer  » et dont, en France, Jacques Rancière ou Alain Badiou ne sont pas exempts. Comme si le Naxalbari, le Chiapas ou le Rojava n’offraient aucune matière à penser pour la constitution d’une Encyclopédie universelle des théorèmes tactiques.

Mais l’on peut traquer encore plus profondément les résidus archaïques d’une telle clôture. Si l’on pense à la médiocrité de Houellebecq pour qui, à la fin de L’extension du domaine de la lutte, « l’impression de séparation est totale », dans un monde où tout dehors est définitivement inaccessible : « je suis désormais prisonnier en moi-même. Elle n’aura pas lieu, la fusion sublime ; le but de la vie est manqué » (156) ; ou si l’on pense à la dialectique en quelque sorte négative et sans salut de Volodine, où l’on ne s’en sort que sans sortir, où la logique de l’émancipation est logique de l’émancipation seulement claustrale, où « l’on vit traqué et dans des vérités distordues » (Le Port Intérieur, 116), on peut dire que ce tour d’esprit désoeuvré de fin de siècle est désormais bien renseigné, archivé, dépassé.

« La Rivalité vous distrait, jusqu’à ce que vous visitiez les tombes. »

(Coran, CII)

Entre 1999 et 2001, Tiqqun tentait déjà de frayer hors du prétendu état de chose par la construction d’une métaphysique critique qui ne serait pas Métaphysique mais Science, et science non de l’être mais des dispositifs. La science des dispositifs, qui devait prendre la place de la métaphysique critique, ne se présentait pas comme l’étude de l’Être globalisé et subsumé sous un Capital-Moloch tout puissant, mais comme l’étude destructrice du capital pluralisé en une myriade tactique d’opérations subtiles. Les mots « capital » et « empire » ne renvoyant jamais à la souveraineté transcendante de l’Un mais au système immanent de cette Pluralité néfaste même. On pouvait en conclure ce stratagème énoncé par Ut Talpa dans un texte inédit : « Mieux vaut renseigner les dissensions de l’ennemi qu’en décrire la cohérence et l’emprise. Le terme Empire est périmé : notre intérêt est d’y nombrer les querelles de passation et de prestige. Ainsi s’ouvriront les vannes d’un retour à la masse.  » La méfiance affutée envers les tournoiements spéculatifs de l’Impuissance, péniblement élevée à la hauteur rassurante d’un Concept bien huilé, aurait du nous alarmer comme la peste face à ces considérations circulaires bien connues faisant du Capital une machine à tout englober, y compris la contestation et la négation, la critique, et la contre-culture. « Tout ce que je dis, fais, rêve sera retenu contre moi ! » s’inquiète l’universitaire critique qui ne voit pas, dans l’objet hypertrophié de sa critique même, le cadenas qui l’enchaîne en l’absence de clé. Et ce n’est qu’une des nombreuses arcanes du pouvoir que de se présenter comme ayant toujours déjà vaincu.




Ut Talpa ajoutait : « (…) Nous vivons d’un mythe tenace, celui de la pureté révolutionnaire authentique et non compromise. Représentants, chiens, amuseurs et paroliers du monde ennemi. Peut-être systématisons-nous trop facilement le monde adverse, peut-être que notre propre monde s’avance encore trop éclaté. Nous confondons gravement la Réalité avec l’Axiome des dominants et les voilà gagnant d’avance, déclarés d’abord vainqueurs. Nous les avons levés à hauteur de nos désirs de combattants. Nous voudrions avoir un monstre fatal contre lequel fracasser nos forces. Tant qu’une Science des luttes ne verra pas le jour, tant qu’une véritable science du renversement des forces et de la conversion des marches (sic) ne sera pas construite, nous ne ferons jamais que la même chose, mieux ou moins bien. C’est-à-dire : espérer la pureté du bédouin… »

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Le Caire Confidentiel et la fin de la totalité

Revenons à l’époque de Jameson. Le capital est monde. On le croit vainqueur et matérialisant partout sa fantasmagorie. On y croit tellement que le cinéma hollywoodien en trouve l’expression synthétique. Comment se figurer ce sentiment de dévoration complète de tout l’étant ? Comme se figurer cette totalité abstruse et claustrale ? Comment se figurer en chair et en os, c’est-à-dire en personne, ce qui n’est ni ici ni ailleurs, à la fois partout et nulle part – total, c’est-à-dire outre-passant le faisceau de tous les points de vue possiblement portés sur lui ? Réponse : par l’armature clôturée du complot et la trame constellée des conspirations. Ce que les Cahiers du cinéma nommeront le « cinéma de gauche » et le « cinéma de complot ».

À cette curiosité spéculative des cinquante dernières années, cette croyance en l’identité indiscernable du capital et de ce qui est, Hollywood offrait, à sa manière, des remèdes variés, sortes de suppositoires pour l’action fiévreuse, dont la tactique essentielle demeurait invariablement semblable : à de rares exceptions près, le héros parvient au nœud central, le nœud intriqué de l’intrigue, dénonce la corruption, est victorieux. Grâce à ce détective engoncé dans la nuit aux constellations invisibles, l’emprise ressentie de la totalité claustrale – l’emprise du capital faiseur de monde – trouve sa rédemption spectaculaire dans le dévoilement progressif des intrigants et de leurs sbires. La cohérence du réel devient celle du complot et la science du thriller est une science de l’interprétation systématique des événements, ramenés au barycentre d’une poignée de vilains. « C’est cette promesse de voir les choses de l’intérieur qui constitue le contenu herméneutique du thriller de complot. » commente Jameson. Puisque déserter n’a de sens que vers un dehors, et puisque le complot n’en a pas, le détective n’échappe à la clôture qu’en l’approfondissant, c’est-à-dire en pénétrant de sa lumière l’obscur noyau d’où partent les rayons du faux soleil mortel de la conspiration. Pour Jameson, le complot cinématographique est le mode imparfait et défectueux par lequel la société mondialisée révèle son aspect total. Cette « totalité » est supposée être la vérité vers quoi tend la cartographie du détective. En analysant le film Videodrome (1983) de Cronenberg, Jameson montre que la mise en lumière du complot n’aboutit jamais qu’à la révélation de l’interconnexion collective et illimitée de tous les rapports sociaux. « …la catégorie de personnage individuel se modifie, car c’est une collectivisation des fonctions individuelles aussi absolue que possible qui est visée : non plus une victime individuelle, mais tout le monde ; non plus un méchant individuel, mais un réseau omniprésent ; non plus un détective individuel investit d’une mission particulière, mais plutôt quelqu’un qui se retrouve là-dedans par erreur, comme ç’aurait pu arriver à n’importe qui. » (63) Ainsi, les films de détective des années 1970 ne résolvent leur enquêtes que par l’élucidation d’un complot (et non la découverte d’un coupable isolé ou d’un tueur particulier), complot dont la mise au jour ne fait qu’aspirer le héros dans une sorte d’universelle complicité. Mieux dit : une sorte d’universelle duplicité. Car chacun y est en même temps l’individu innocenté-naïf en personne et l’allié involontaire des vilains. Ce fatum de la duplicité fait de la spirale conspirationnelle une espèce de vortex ambigu où tournoie le mauvais infini, où des myriades de réseaux conspirants se bouclent inlassablement sur eux-mêmes, à la manière d’un symbole dont le symbolisé renverrait au symbole même. À propos de cela, Jameson parle de « clôture ». « La clôture est l’une des questions formelles fondamentales que l’on souhaite poser à ce type de représentation de complot, dont l’effet possède clairement un lien essentiel avec le problème de la totalité. Car ici le sentiment de clôture est le signe que toutes les bases ont été touchées, et que les dimensions et coordonnées galactiques d’une totalité sociale désormais mondiale ont été au moins indiquées. » (59) Cette clôture ne distingue pas, comme à l’âge classique, un monde clos d’un univers infini. Au contraire : c’est l’univers équivoque des malfaisances qui tire son infinité de la clôture du système mondial. Car l’écheveau de l’intrigue s’effiloche au travers d’un système de renvois et d’indices qui suggèrent toujours une obscure collusion entre tous les points cardinaux de la carte mondiale. Le monde de la conspiration est donc, à tout prendre, infiniment clos.


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Dans ce qui suit, je ne vais pas parler de la révolution en tant que telle. Je ne vais pas analyser le Caire confidentiel dans le détail et je ne vais pas répondre à la question : comment préparer une révolte ? Je voudrais montrer très très succinctement que le film Le Caire Confidentiel (The Nile Hilton Incident, 2017) marque la fin du régime paranoïaque de la totalité dans les histoires d’enquêtes. En somme, je veux simplement dire que ce film ne colle pas à la pensée de Jameson. En ce sens, je veux seulement insister sur le fait que la narration, c’est-à-dire le nouage de l’intrigue, fonctionne ici un peu à la manière des chroniques selon Walter Benjamin. Les chroniques racontent des faits épars et les intègrent sans lien de causalité évident dans le même récit. Or, Le Caire confidentiel commence comme un récit d’enquête et s’achève sur une révolution. Mais plus précisément : l’enquête elle-même n’a littéralement aucun rapport avec la révolution, excepté en tant que contexte. Évidement, sans insistance sur les liens qu’entretiennent la turpitude médiocre des corrompus et les événements révolutionnaires, on comprend néanmoins facilement que l’investigation du crime est en même temps parcours au sein des défaillances du vieux régime délabré. Mais la logique du film a cela de puissant qu’au lieu de résoudre un mystère énigmatique et sans indices, il se dissolve dans la vanité béate de l’événement révolutionnaire. Le complot élucidé par le flic n’est pas dénoncé ou jugé, il se pulvérise dans l’accident de la révolution. L’idée est que ce film n’est pas résolu de l’intérieur, à la suite d’une patiente traque des fauteurs, mais qu’il fait intervenir le Dehors non pas comme un deus ex machina qui viendrait apporter sa solution et trancher les fils de l’intrigue, mais comme une machine de guerre qui lisse complètement l’ancien espace où l’intrigue pouvait encore avoir un sens. En cela, la résolution de l’énigme, qui en réalité n’a jamais été mystérieuse, ne passe pas par la découverte des coupables et leur incarcération. Elle ne passe pas par le support du droit où il faudrait dénouer, lors d’un procès, de complexes réseaux de dépendance et administrer des preuves. Dans Le Caire Confidentiel, l’énigme est résolue littéralement, c’est-à-dire intégralement dissoute.

Plutôt qu’à la « totalité comme complot » de Jameson et du cinéma des années 1970, ce film devrait s’inscrire dans la lignée des analyses althusseriennes touchant au « matérialisme aléatoire ». Dans son Cours sur Rousseau de 1972, Althusser repérait, à propos du cours de l’histoire dans L’Origine de l’inégalité une logique toute spéciale. Plutôt que de concevoir une histoire germinative où l’Essence originaire et primitive de l’Homme se déploierait analytiquement au cours du temps (à la manière d’un code ou d’un ADN), Rousseau forçait l’histoire humaine à rencontrer les cahots de l’histoire naturelle et même cosmique. Les hommes ne seraient jamais sortis spontanément de l’« état de pur nature » sans l’intervention aléatoire, contingente et extérieurement indifférente d’un cataclysme terrestre et climatique. Selon l’expérience de pensée que nous livre Rousseau, ce serait à cause d’un changement d’orientation de la rotation terrestre (une sorte d’inversion rousseauiste des Pôles magnétiques) que la forêt primordiale aurait commencé à s’effondrer et les terres immergées à se réduire, forçant les hommes à quitter leur isolement originel et à se rapprocher pour construire des huttes et des villages. L’intérêt de cette analyse rousseauiste n’est pas anthropologique. Rousseau n’a fait que projeter théoriquement dans l’état fictif de nature la condition libérale de la socialité isolée. Ce qui rend au monde sa communauté, selon Rousseau mais contre lui, c’est justement le cataclysme venu du dehors.




Dans le Caire confidentiel, le complot, à peine devenu visible, n’est plus machiavélique et dominateur, il se manifeste comme médiocrité pécuniaire d’un monde étroit dont les jours sont comptés. À la fin du film, en vingt merveilleuses petites minutes, les coupables corrompus d’une petite histoire de meurtre sont littéralement balayés, soufflés par la Révolution égyptienne de 2011. Ce qui était l’histoire d’un flic un peu pourri, dépressif mais fidèle, aux prises avec un puissant magnat du bâtiment égyptien ayant fait assassiner une chanteuse qui le faisait chanter, devient, au cours du récit, l’histoire de la révolution de toute l’Égypte. Si le petit crime médiocre est l’expression d’une détérioration complète des élites et des institutions, la seule résolution du problème, ce n’est pas la vérité révélée par le flic, mais la pulvérisation des cadres dans lesquels un tel problème peut simplement se poser.

En ce sens, Le Caire Confidentiel met en œuvre une logique de la résolution insurrectionnelle, une logique de la résolution par le souffle du blast extérieur. Le cinéma de complot est souvent l’expression de l’histoire : complot à la Nixon, assassinat de JFK… Il ne fait en revanche presque jamais intervenir l’histoire même en tant que Personnage possible portant le fin mot de l’affaire. C’est ce que fait Le Caire Confidentiel. Plus Noureddine (l’enquêteur) est proche du succès (il a un témoin, il a des preuves et il a enfermé le magnat du bâtiment – bref c’est fini), et moins il maîtrise l’agitation grandissante de l’insurrection. Pour preuve : la prison brûle, Noureddine laisse fuir le témoin dans une plaine absolument vide, et finit tabassé par la foule quand la révolution « éclate ». La machine de guerre de la révolution fait disparaître les injustices parce qu’elle fait disparaître le monde même de l’injustice. Comme disait Kafka, on ne peut vaincre un monde de mensonge par la vérité, mais par un monde de vérité. On ne résout l’affaire du crime, non par la révélation des coupables, mais par la suppression complète des conditions mêmes d’un tel crime.

Le théorème tactique qu’on en tirerait serait alors :

Ne plus croire que l’enquête résout et tranche le nœud du dedans. S’il y a du complot, on peut négliger le complot, l’insurrection pulvérise du dehors l’idée même de totalité. Plutôt que de répandre la lumière, mieux vaudra saper l’obscurité.

Ut Talpa



Article publié le 20 Jan 2020 sur Lundi.am