Novembre 28, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Les Frùres Karamazov d’aprùs Fiodor Dostoïevski, mise en scùne de Sylvain Creuzevault

traduction française André Markowicz / dramaturgie Julien Allavena scénographie Jean-Baptiste Bellon / lumiÚre Vyara Stefanova
création musique Sylvaine Hélary, Antonin Rayon
maquillage Mytil Brimeur / masques Loïc Nébréda / costumes Gwendoline Bouget
son Michaël Schaller / vidéo Valentin Dabbadie
production Le Singe

VoilĂ  dĂ©jĂ  plus d’un mois que j’ai assistĂ© au spectacle mis en scĂšne par Sylvain Creuzevault « Les FrĂšres Karamazov ». Ce spectacle crĂ©Ă© Ă  l’OdĂ©on dans le cadre du Festival d’Automne fait l’objet d’une tournĂ©e et je voulais me donner du temps pour lire le livre dont est tirĂ© cette adaptation thĂ©Ăątrale.

DostoĂŻevski dans tous ses Ă©tats ai-je envie de rĂ©sumer au pied comme Ă  la lettre. Aller Ă  la rencontre de DostoĂŻevski, c’est Ă  tous les points de vue et surtout mental, aller au charbon. Pour une raison simple, c’est que cet Ă©crivain met en place dans ce roman un vĂ©ritablement Ă©clatement des perspectives Ă  travers des personnages qui n’ont pour seul point commun que d’ĂȘtre issus de la mĂȘme famille. Il n’y a pas de commune mesure entre le pĂšre prĂ©sentĂ© comme un dĂ©bauchĂ© et un lĂąche qui a abandonnĂ© ses enfants, Aliocha le croyant, Yvan l’intellectuel athĂ©e, Dimitri, l’opposant au pĂšre et son rival amoureux et Smerdiakov le fils batard.

A la lecture oĂč la voix intĂ©rieure des personnages tient une grande place, le thĂšme de l’angoisse parait au cƓur de l’Ɠuvre, elle est un manifeste des propres interrogations de DostoĂŻevski. Cette angoisse liĂ©e Ă  des Ă©vĂšnements traumatiques, la mort du pĂšre, la mort d’un enfant, l’imminence de la mort qu’il a connue en tant que condamnĂ©, devient le moteur, le terrain d’une remise en question permanente.

Il est possible d’aborder cette Ɠuvre monumentale Ă  la lumiĂšre des concepts de pulsion de mort et de pulsion de vie de Freud. Par ailleurs cette phrase « Dieu est mort, tout est permis » interroge aussi bien les croyants que les athĂ©es. Adolescente et inculte, je me souviens de l’avoir entendue de la bouche d’un prĂȘtre et j’avais Ă©tĂ© saisie par son exclamation parce que soudain le prĂȘtre avait laissĂ© tomber son habit pour ne plus parler qu’en tant qu’homme. Entendre parler un homme au-delĂ  de son rĂŽle social, sa position du plus petit Ă©chelon au plus grand, c’est impressionnant.

Mais je reviens aux FrĂšres Karamazov Ă  sa dimension thĂ©Ăątrale Ă  travers la vision qu’en offre la mise en scĂšne de Creuzevault.

Tous les personnages se frappent ou s’invectivent les uns les autres, ont toujours « mal au cƓur » et hurlent leur solitude chacun Ă  sa façon. La fraternitĂ© c’est celle de la solitude. Qui Ă©coute qui ? Ce qui frappe dans cette famille, c’est tout de mĂȘme l’absence des mĂšres, Ă  tel point que l’on peut se demander si ce n’est pas cette absence criante qui serait Ă  l’origine de sa dĂ©bandade. DostoĂŻevski ne fait pas seulement le procĂšs du meurtrier du pĂšre mais aussi celui de toute la famille qui n’oublions pas constitue la premiĂšre sociĂ©tĂ©, sa dĂ©marche est donc aussi politique. Ce faisant, il fait sauter tous les gonds de la biensĂ©ance en mettant en scĂšne des prostituĂ©es, des dĂ©bauchĂ©s, un bĂątard etc. et comble de l’inconvenance, quand il s’agit de relater la mort du starets, un moine saint, il parle du scandale de la puanteur propagĂ©e par son cadavre alors que tous les disciples attendaient un miracle. Cet Ă©vĂšnement est particuliĂšrement saillant dans la mise en scĂšne.

Quelle plaie la famille, plaie bĂ©ante, incicatrisable. Cela donne Ă  penser que DostoĂŻevski Ă©crivait avec ce sang lĂ  non par masochisme mais dans le dessein, l’espoir ou le dĂ©sespoir d’y voir plus clair. Alors fallait-il le meurtre du pĂšre pour rassĂ©rĂ©ner les esprits, pour entendre quelque part plus loin Nietzsche dĂ©clarer « Dieu est mort ». OĂč se trouvent-elles la justice et la vĂ©ritĂ© ? Ébullition des consciences, collectives et individuelles, la marmite est toujours prĂȘte Ă  exploser. Les comĂ©diens interprĂštent de façon poignante tous les personnages. De l’excĂšs ressort le comique, la farce et il faut ĂȘtre cru comme la chair est crue. Montrer ce que l’on ne peut pas dire par exemple des individus encagĂ©s dans de sinistres cages suspendues dans le vide. Faire chanter quelques protagonistes sous des airs d’opĂ©ra rock, donner l’envie aux spectateurs de les dĂ©penailler, oui puisque l’habit ne fait pas le moine. Evidemment que c’est fort, que ça bouscule, qu’il y a quelque chose d’insensĂ© qui flotte dans l’air. Oui, les comĂ©diens se donnent Ă  fond, ils exĂ©cutent un psychodrame dĂ©routant et vivifiant. Et le cri devient force de vie, un hymne Ă  la vie.

« Ne criez pas si fort » vous assĂ©neront quelques juges mais si pour vous faire entendre il faut crier, faisons-nous les chantres de la libertĂ© d’expression selon DostoĂŻevski.

Il n’y a pas de faux fuyants dans la mise en scĂšne de Creuzevault, visuellement, cela parle et nous choque comme devraient nous choquer les tristes mises en scĂšne des politiques de nos jours, une autre histoire ou toujours la mĂȘme.

Eze, le 29 Novembre 2021

Evelyne TrĂąn

Représentations en tournée :
OdĂ©on-ThĂ©Ăątre de l’Europe, dans le cadre du Festival d’Automne Ă  Paris du 22 octobre au 13 novembre 2021
L’Empreinte – Scùne nationale Brive-Tulle les 23 et 24 novembre
ThĂ©Ăątre des 13 Vents – CDN de Montpellier du 12 au 14 janvier 2022
Points communs – ScĂšne nationale de Cergy-Pontoise les 17 et 18 fĂ©vrier
Théùtre national de Strasbourg du 11 au 19 mars




Source: Monde-libertaire.fr