Les soudaines largesses d’un gouvernement peu rĂ©putĂ© pour sa gĂ©nĂ©rositĂ© – hormis Ă  l’égard des classes possĂ©dantes – ont bien sĂ»r rĂ©pondu, d’une part, Ă  l’urgence d’imposer un confinement pour pallier sa « mauvaise gestion Â» des masques, des tests et des lits de rĂ©animation (autrement dit son choix de leur pĂ©nurie Ă  des fins d’économies budgĂ©taires) ; d’autre part, Ă  la nĂ©cessitĂ© de maintenir un pouvoir d’achat suffisant pour que subsiste un certain niveau de consommation nationale.

Cette « politique Â» a Ă©tĂ© abondamment commentĂ©e, Ă  tous les Ă©chelons de la sociĂ©tĂ©. En revanche, la trĂšs faible protestation qu’a suscitĂ©e le confinement n’a guĂšre Ă©tĂ© interrogĂ©e. La critique Ă©mise Ă  l’égard de ce dernier par l’opposition est restĂ©e de faible intensitĂ© – la tonalitĂ© des tribunes publiĂ©es dans la presse reflĂ©taient tout Ă  la fois un certain mĂ©contentement de devoir se plier Ă  cette dĂ©cision du gouvernement et le souci de ne pas prĂŽner l’insubordination face au Covid-19. Quant au refus d’aller travailler, dans les secteurs oĂč l’injonction en Ă©tait faite, il a pour l’essentiel Ă©tĂ© exprimĂ© de façon individuelle, mĂȘme si le « droit de retrait Â» a souvent Ă©tĂ© appuyĂ© par un syndicat.

Plus que jamais d’actualitĂ©, « Ouvrez les yeux, cassez la tĂ©lĂ© ! Â»

Les « spĂ©cialistes Â» qui se sont penchĂ©s sur l’absence de rĂ©actions collectives ont diagnostiquĂ© une sidĂ©ration gĂ©nĂ©rale due Ă  l’ampleur et Ă  la brutalitĂ© de la pandĂ©mie. Il aurait Ă©tĂ© beaucoup plus juste de l’attribuer Ă  la propagande idĂ©ologique et aux leçons de morale infantilisantes et culpabilisantes qu’ont dĂ©versĂ©es Ă  longueur de journĂ©e les mĂ©dias – relayĂ©s par les rĂ©seaux sociaux –, car celles-ci ont engendrĂ© un profond sentiment d’impuissance des plus dĂ©mobilisateurs. Des mois durant, le coronavirus a servi de base Ă  tous les types d’émission et d’article, et Ă©tĂ© mariĂ© Ă  tous les autres sujets possibles et imaginables. Les chaĂźnes d’info en continu ont scotchĂ© Ă  leurs Ă©crans les confinĂ©-e-s pour leur faire suivre non-stop, avec un regard de voyeur, le travail de soignant-e-s rebaptisĂ©s « hĂ©ros Â» ou le quotidien de familles (plutĂŽt « classes moyennes Â») se conformant sagement Ă  la « nouvelle vie Â» (Ă©cole Ă  la maison, tĂ©lĂ©travail des parents, repas ou sport spĂ©cial enfermement, etc.) ; et plus encore pour leur assĂ©ner la logorrhĂ©e de personnalitĂ©s politiques ou scientifiques les incitant Ă  une soumission censĂ©e rĂ©concilier toutes les classes sociales dans un mĂȘme effort de lutte contre le virus. Cette vĂ©ritable intox a alimentĂ© et entretenu une psychose collective et une peur par moments proche de la panique (voir la razzia sur les rouleaux de PQ, dĂ©but mars) dont on retrouve aujourd’hui encore des traces dans beaucoup d’échanges individuels, oraux ou Ă©crits.

Le discours (plus ou moins implicite) diffusĂ© afin d’atteindre ce rĂ©sultat peut se rĂ©sumer Ă  trois arguments complĂ©mentaires :

  • l’auto-enfermement, qui est la marque du simple bon sens et d’un rĂ©el esprit civique, est le seul moyen de se protĂ©ger et de protĂ©ger autrui du virus ;
  • pour gagner la « guerre Â» contre ce nouveau et terrible ennemi, l’« union nationale Â» est la prioritĂ© ;
  • s’il est donc toujours permis Ă  tout-e citoyen-ne, en dĂ©mocratie parlementaire, de relever les injonctions contradictoires Ă©manant du gouvernement (voir l’encadrĂ©), la critique doit rester « raisonnable Â».

    Les objections Ă©mises contre ce discours ont portĂ© en gros sur l’alternative au confinement qu’avaient privilĂ©giĂ©e d’autres Etats (comme tester la population Ă  TaĂŻwan ou opter pour une immunisation par le non-confinement en SuĂšde) et sur les limites acceptables d’un « Ă©tat d’urgence sanitaire Â» qui renforçait les pouvoirs des gouvernants (2).

    Enfin, la presse d’opposition (de Mediapart aux journaux d’extrĂȘme gauche ou libertaires) a dissertĂ© sur la part de responsabilitĂ© qui revenait au systĂšme capitaliste dans la pandĂ©mie (par la dĂ©forestation, la concentration urbaine, la mondialisation des Ă©changes, la rapiditĂ© des transports, etc., qu’il entraĂźne).

Un virus surtout exceptionnelpar son impact psychologique sur la population

Le bĂ©tonnage des esprits au ciment du Covid-19 a conduit certains mĂ©dias Ă  se pencher sur d’autres Ă©pidĂ©mies survenues dans l’Histoire (3), et ils ont constatĂ©, en dĂ©terrant la grippe dite « de Hongkong (4) Â» arrivĂ©e en France Ă  la fin des annĂ©es 1960, que l’Etat et la presse l’avaient largement ignorĂ©e, et surtout que, par une Ă©trange amnĂ©sie, les gĂ©nĂ©rations l’ayant connue l’avaient oubliĂ©e. Pourquoi donc pareille diffĂ©rence de traitement ? se sont demandĂ© des journalistes. Le virus Ă©tait tout aussi meurtrier que le coronavirus : il avait causĂ© 1 million de mort-e-s dans le monde – le Covid-19 en a fait 924 105, au 14 septembre 2020. Et si la France avait Ă©tĂ© faiblement touchĂ©e lors de la premiĂšre vague en 1968, elle avait eu lors de la seconde 30 000 Ă  35 000 dĂ©cĂšs en deux mois (dĂ©cembre 1969 et janvier 1970) – elle en Ă©tait Ă  30 916 avec le Covid-19, toujours au 14 septembre dernier


Une des hypothĂšses formulĂ©es a Ă©tĂ© qu’en parlant peu de cette grippe le gouvernement et les mĂ©dias de l’époque avaient voulu en nier l’impact afin de ne pas affoler. Mais l’attente par rapport Ă  l’Etat a aussi jouĂ©, car il est, peu aprĂšs cette grippe, devenu responsable de la « santĂ© publique Â». Il mĂšne depuis des campagnes de prĂ©vention nationales, a fondĂ© la SĂ©curitĂ© routiĂšre en 1972 (annĂ©e oĂč 18 000 personnes sont mortes sur les routes) â€“ et, ces derniers mois, ce sont Macron et Philippe qui ont annoncĂ© les Ă©tapes du confinement puis du dĂ©confinement, pas juste leur ministre de la SantĂ©. Le prix sans cesse croissant du tabac et de l’essence ou le coĂ»t des contraventions alimentent de nos jours une grogne contre l’Etat, mais dans le mĂȘme temps une bonne partie de la sociĂ©tĂ© (Ă  droite et plus encore Ă  gauche) veut qu’il agisse « en bon pĂšre de famille Â», en protĂ©geant ses enfants face au « capitalisme sauvage Â» ou au « nĂ©olibĂ©ralisme Â»â€Š ou encore face aux virus. L’aspiration Ă  l’immortalitĂ©, qui est un signe d’immaturitĂ© fort rĂ©pandu dans les sociĂ©tĂ©s « modernes Â», fait en effet trouver inadmissible la non-maĂźtrise de toute maladie, et l’exigence d’une assurance par rapport Ă  tout danger incite Ă  s’en remettre Ă  une autoritĂ© – que l’on poursuivra Ă©ventuellement en justice, si l’on est déçu-e et procĂ©durier-Ăšre, pour non-assistance Ă  personne en danger (5).

Ce nouveau rapport Ă  l’Etat s’est de plus accompagnĂ© d’une Ă©volution dans le rapport Ă  la mort qui est liĂ©e aux progrĂšs de la mĂ©decine. En des temps pas si lointains, on Ă©tait prĂȘt-e Ă  perdre sa vie pour ses idĂ©es â€“ la crainte d’une contamination aurait-elle pu arrĂȘter les acteurs et actrices de la rĂ©volution espagnole ou russe ? Et mĂȘme dans cet immĂ©diat aprĂšs-68 oĂč sĂ©vissait en France la grippe de Hongkong, tomber malade, vieillir et mourir n’effrayait apparemment guĂšre – sans doute parce que beaucoup avaient connu au moins une guerre, et la perte d’un-e proche qui en avait dĂ©coulĂ©, mais aussi parce que la population Ă©tait bien plus jeune que celle d’aujourd’hui. On ne cachait pas encore « nos anciens Â» dans des Ehpad, ni leurs cadavres Ă  la vue de leurs petits-enfants ; on fumait comme un pompier, roulait comme un fou
 et on accordait sans doute plus d’intĂ©rĂȘt aux mobilisations sociales agitant alors le pays qu’à la santĂ©.

L’attention obsessionnelle dont a fait l’objet le coronavirus a en revanche balayĂ© du jour au lendemain les luttes en cours. Plusieurs Ă©lĂ©ments y ont contribuĂ© :

  • L’impossibilitĂ© de maintenir une contestation sociale pendant le confinement (sauf bien sĂ»r Ă  ne pas respecter celui-ci). Les « AG virtuelles Â» n’ont ainsi pas rĂ©ussi Ă  compenser les vraies rĂ©unions que favorise le travail en entreprise.
  • Une acceptation croissante du contrĂŽle social. Les campagnes contre la vidĂ©osurveillance ou le fichage qu’avaient menĂ©es pendant des dĂ©cennies l’extrĂȘme gauche et les libertaires ont quasiment disparu au tournant du millĂ©naire, noyĂ©es dans la vogue de « rĂ©seaux sociaux Â» offrant Ă  chacun-e la possibilitĂ© de se mettre en vedette, par un gros dĂ©ballage personnel Ă  des « ami-e-s Â» toujours plus nombreux. Les derniers soldes ont peut-ĂȘtre permis Ă  de jeunes couples de complĂ©ter la panoplie du sĂ©curitaire privĂ© en installant dans la chambre de bĂ©bĂ© un « babyphone vidĂ©o Â» Ă  bon marchĂ©, tandis que le gouvernement Ă©quipait ses forces de l’ordre en drones de surveillance et que l’application StopCovid prenait place dans des smartphones pour un contrĂŽle de leurs propriĂ©taires et de leur entourage censĂ© ĂȘtre strictement sanitaire.
  • La perte des repĂšres habituels entraĂźnĂ©e par l’enfermement, pour une bonne part de la population. Il en est rĂ©sultĂ© un mĂ©lange de choses agrĂ©ables et dĂ©sagrĂ©ables : l’envie d’avoir un enfant ou de changer de travail, une dĂ©pression, une sĂ©paration, etc. Aussi le souvenir de cette pĂ©riode assez traumatisante a-t-il bien souvent Ă©tĂ© vite refoulĂ©.
  • Le dĂ©sir de remplacer des gouvernants jugĂ©s incompĂ©tents par d’autres qui feraient mieux l’affaire, plutĂŽt que la volontĂ© de s’auto-organiser. Divers textes circulant sur internet ont en particulier tentĂ© de ripoliner l’image d’une gauche trĂšs dĂ©considĂ©rĂ©e depuis la prĂ©sidence Hollande (6). Mais comment ces efforts pour faire rĂ©Ă©merger le PS (ou servir les Verts, sinon La France insoumise) pourraient-ils dĂ©boucher sur un « nouveau contrat social Â» en rupture avec la « ligne Â» d’En marche ? Sans contenu de classe, comment obtenir davantage que des amĂ©liorations sociĂ©tales et partielles ?

    Les militant-e-s d’extrĂȘme gauche ou libertaires ont pour leur part eu beaucoup de mal Ă  se situer, pendant le confinement, entre l’attitude prudente Ă  adopter face Ă  une Ă©pidĂ©mie et la critique de la politique gouvernementale. Apporter par exemple au personnel des hĂŽpitaux, comme l’a fait SUD Education 93, du matĂ©riel sanitaire appartenant aux Ă©tablissements scolaires relevait d’une solidaritĂ© fort bienvenue et sympathique, mais Ă©tait ambigu. Ce geste revenait en effet Ă  pallier les « carences Â» du pouvoir – Ă  l’instar des associations caritatives, ou encore des innombrables fĂ©es de l’aiguille qui ont fabriquĂ© des masques pour leur famille ou pour le personnel hospitalier –, et il participait Ă  ce titre de la « grande cause nationale Â» qu’était la lutte contre le virus.

Au final, la pandĂ©mie a mis en exergue la responsabilitĂ© individuelle et incitĂ© Ă  compter sur ses propres forces. Il y a pourtant urgence Ă  ne pas s’abandonner au dĂ©faitisme ou Ă  la rĂ©signation – mĂȘme avec un virus toujours bien lĂ  – si on ne veut pas avoir comme seules Ă©chappatoires Ă  notre mal-ĂȘtre ou notre rage la frappe d’un clavier et le chemin des urnes. Il faut certes nous prĂ©munir contre les maladies, mais sans nous laisser enfermer, dresser et museler « pour notre bien Â» ad vitam aeternam par quelque instance que ce soit, y compris mĂ©dicale, coincĂ©-e-s entre la peur de la contamination et celle de la rĂ©pression en cas de dĂ©sobĂ©issance. Alors, rĂ©flĂ©chissons Ă  des modes de solidaritĂ© et de rĂ©sistance collective pour combattre l’atomisation de toutes et tous, et Ɠuvrer Ă  une vrai changement social. L’isolement aussi est – comme le stress au travail – une cause importante de mortalitĂ©, et il y aura Ă  l’évidence d’autres pandĂ©mies, aux consĂ©quences de plus en plus graves, si rien n’arrĂȘte la mondialisation des Ă©changes. Le capitalisme n’est pas Ă  leur origine, mais il est largement responsable de leur frĂ©quence et de leur violence croissantes. En finir avec lui, c’est donc faire d’une pierre deux coups.

Vanina

1. Dans les quartiers et banlieues populaires, la rĂ©action est venue aprĂšs (voir l’article suivant).

2. Les polĂ©miques et la « contestation Â» se sont quant Ă  elles concentrĂ©es sur l’hydroxychloroquine et Raoult.

3. Voir notamment le podcast « Pourquoi a-t-on oubliĂ© la grippe de Hong Kong ? Â» rĂ©alisĂ© par Le Monde le 9 mai 2020.

4. Elle est en fait venue d’Asie centrale.

5. De lĂ  les dĂ©pĂŽts de plainte de personnes ou d’associations Ă  l’encontre du gouvernement actuel concernant la longue absence de masques ou de tests au printemps dernier.

6. Les dĂ©sillusions provoquĂ©es par la prĂ©sidence Mitterrand sont tombĂ©es dans l’oubli de la mĂȘme façon ; et si ce fameux « socialiste Â» a Ă©tĂ© critiquĂ© Ă  sa mort, on a ensuite embelli son souvenir.

ENCADRÉ

DerriĂšre les dĂ©cisions illogiques, la logique d’un systĂšme

Le gouvernement a affirmĂ© que les masques Ă©taient inutiles ou insuffisants tant qu’il n’y en avait pas en stock, il a assurĂ© qu’ils Ă©taient nĂ©cessaires et obligatoires quand la relance de l’économie l’a poussĂ© Ă  dĂ©confiner le pays. Il a obligĂ© ses administrĂ©-e-s Ă  rester chez eux, mais cette « mesure de prĂ©caution sanitaire Â» ne jouait pas pour aller voter ou travailler ; il a exigĂ© le port du masque dans les commerces et bĂątiments publics, mais pas dans les entreprises
 avant de l’imposer dans nombre d’entre elles. Ce dernier objectif a Ă©tĂ© atteint en deux temps : le 13 aoĂ»t, la Direction gĂ©nĂ©rale de la santĂ© a annoncĂ© que 49 % des 926 clusters existant Ă  ce jour se situaient « en milieu professionnel, contre 28 % issus de rassemblements publics ou privĂ©s et notamment en milieu familial Ă©largi Â» ; cette information a permis au pouvoir de nĂ©gocier avec le patronat et les syndicats le port du masque dans les entreprises ; et, quelques jours aprĂšs, le pourcentage des clusters y est officiellement tombĂ© Ă  24 %, ce qui a permis cette fois au pouvoir de remettre les gens au travail en recommençant Ă  pointer les clusters dans les rassemblements publics ou privĂ©s.


Article publié le 18 Oct 2020 sur Oclibertaire.lautre.net