FĂ©vrier 8, 2021
Par Lundi matin
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C’est quelque part entre 2004 et 2006, je ne sais plus exactement. Il y a beaucoup de lieux occupĂ©s Ă  Paris. Et beaucoup d’expulsions. Un soir d’hiver froid je descends la rue de Belleville pour aller rue du Chalet, soutenir des amis qui tentent d’empĂȘcher l’évacuation des lieux oĂč ils vivent, logent et se logent. Il y a un peu de monde, l’ambiance est chaleureuse et tendue, entre les deux, et trĂšs vite c’est justement la question qui se pose, l’ambiance, celle qu’on veut et celle qu’on ne veut pas. C’est une bonne question, gĂȘnante car autoritaire, presque Ă©ducative, et qui se vide avec le temps quand on frĂ©quente toujours les mĂȘmes personnes parce qu’on finit par se ressembler, et par produire la mĂȘme ambiance sans s’en rendre compte. Lors d’une expulsion un groupe se forme, il y a des gens trĂšs diffĂ©rents qu’on a appelĂ©s et qui se trouvent lĂ , qui ne savent pas forcĂ©ment ce qu’il faut faire, comment se comporter, qui peuvent ĂȘtre contents de se voir et mĂȘme ne rien comprendre du tout. Un type assis sous un porche du numĂ©ro d’à cĂŽtĂ© a sorti sa guitare et commencĂ© Ă  jouer, Ă  faire de la musique. Quelqu’un lui a demandĂ© d’arrĂȘter et puis j’ai entendu cette phrase : « Pas de teufisme Â».

Pas de teufisme. La situation Ă©tait sĂ©rieuse et le message Ă©tait clair : pas question d’en profiter pour faire n’importe quoi, pour boire et faire la fĂȘte. Il y avait bien eu parfois des occasions de s’entendre, quelques Ă©vĂ©nements qui avaient rĂ©uni les parties sĂ©rieuses et les autres, les festives, mais finalement ça n’avait jamais Ă©tĂ© vraiment les mĂȘmes gens, les mĂȘmes aspirations, les mĂȘmes affects. J’étais sortie de cette mĂ©sentente avec le sentiment d’un mĂ©pris marquĂ©, et rĂ©ciproque. Les teufeurs n’étaient pas sĂ©rieusement politisĂ©s, mĂȘme pas vraiment artistes non plus, mais ils avaient inventĂ© une machine de guerre trĂšs impressionnante. L’art de faire la fĂȘte et l’art de manifester avaient bougĂ© d’un coup, et s’inspiraient de loin, dans ce moment de grand bouleversement des conduites politiques, des façons d’ĂȘtre, de faire, et d’aimer faire. Je ne vais pas raconter cette histoire, elle commence Ă  peine Ă  s’écrire, on commence juste Ă  la raconter, et souvent on ne prĂ©fĂšre pas, personne ne veut figer pour un autre, c’est une pratique qui avance sans se retourner quand c’est possible, gardant l’ennemi bien en face quand c’est possible.

Je repensais Ă  toute cette pĂ©riode, l’autre jour, en descendant la rue de Belleville encore, dont les trottoirs ont Ă©tĂ© rebouchĂ©s aprĂšs des mois de travaux, pas loin de la rue du Chalet, un samedi comme les autres oĂč la manifestation est la presque la seule activitĂ© collective possible, la seule activitĂ© non lucrative possible hors de chez soi. Difficile de ne pas consommer pourtant, le samedi Ă  Paris, pendant le couvre-feu et le temps qu’il te laisse pour acheter Ă  bouffer, mĂȘme s’il ne vaut mieux pas trop y penser, et mĂȘme si tous tes amis en ont marre et te le disent, et refusent de se plaindre et te le disent, parlons d’autre chose. Tu peux parler d’autre chose mais tu ne peux pas penser Ă  autre chose. Tu es lĂ , et tu n’as pas d’autre choix que de regarder, tout ce qui passe, comment les gens marchent et se tiennent, comment les corps se comportent, comment les magasins s’ouvrent et se ferment, comment la vitesse augmente, comment le chien, comment l’enfant, comment le fou, comment le clochard, comment la police. Et la police a toujours un comportement particulier Ă  Belleville, en 2006 comme en 2021. Tous tes amis sont partis Ă  la campagne et tu te demandes ce que tu fais encore ici, de quoi tu t’occupes
 Pas de teufisme. La phrase revient ce jour-lĂ  en arrivant place de la RĂ©publique oĂč je ne vois pas trĂšs bien devant moi, la vue est bouchĂ©e par l’ennemi. Il y a tous les camions qui longent le canal St Martin et des barrages dĂšs la rue de la Fontaine au Roi jusqu’à Couronne. On peut passer quand mĂȘme, en ouvrant les sacs de soldes. C’est ça que je vois et qui se fixe, cette image du samedi, du couple avec enfants de la famille masquĂ©e qui porte les courses Uniqlo et qui franchit les barrages de police les uns aprĂšs les autres avec ses achats. C’est une image assez entĂȘtante, quand on y pense, tout ce qu’elle contient. Je ne vois pas trĂšs bien de l’autre cĂŽtĂ© des barrages. Il y en a encore un autre, aprĂšs, rue de Malte, je crois qu’elle s’appelle. A cĂŽtĂ© du Club de Gym et du Habitat, aprĂšs les pissotiĂšres, les policiers sont attroupĂ©s. Un flic sort des pissotiĂšres et remonte sa braguette. DerriĂšre lui des gens rigolent. Les policiers laissent passer les gens les uns aprĂšs les autres. Je ralentis, de façon anormale. Je veux qu’ils s’écartent. Quand ils sont assez loin de moi je leur demande si la place est bouclĂ©e. Ils me disent c’est possible de passer madame. La place n’est pas fermĂ©e. Vous pouvez traverser. Je suis madame et blanche et un peu vieille. Alors j’avance et j’entre sur la place oĂč je suis surprise de voir si peu de monde, seulement ce camion qui me rappelle l’ancien temps. Un camion de forain et un homme qui parle et des gens devant, des garçons et des filles plutĂŽt jeunes, les sourcils froncĂ©s. Il y a quelques enfants et des journalistes et puis c’est tout. J’apprends que des camions de sono ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s et rĂ©quisitionnĂ©s ; que la fĂȘte a failli ĂȘtre empĂȘchĂ©e. Depuis quelques semaines, les teufeurs ont ralliĂ© les manifestations contre la loi, ils font entendre les revendications du monde culturel et de la jeunesse. Des acteurs du milieu de la culture d’extrĂȘme gauche, du cinĂ©ma, du thĂ©Ăątre, de l’intermittence ; et des Ă©tudiants. C’est de cet accord, de cette entente, que nait cette situation – c’est-Ă -dire aussi de la revendication de la fĂȘte sous toutes ses formes pendant la pandĂ©mie.

Ils avaient dĂ» rester bloquĂ©s dans les camions aux portes de Paris, ou galĂ©rer en RER pour arriver d’ailleurs, d’un peu plus loin, on ne sait jamais exactement d’oĂč arrivent les teufeurs, c’est toujours un mystĂšre et quand je les retrouve, intacts, vif et Ă©berluĂ©s, 15 ans, 20 ans, je suis heureuse. Je suis heureuse de les voir entrer les uns aprĂšs les autres et dĂ©tourner ce rassemblement, puisque c’est comme ça que s’appellent maintenant les manifestations qui n’ont plus le droit de bouger. Mais apparemment, le dĂ©placement et la logique des corps n’ont pas encore Ă©tĂ© complĂštement rĂ©quisitionnĂ©s. Partant de l’immobilitĂ© autorisĂ©e, et aprĂšs quelques discours la musique monte par le sol et les uns et les autres commencent Ă  danser.

C’est difficile Ă  dĂ©crire, je veux dire en trouvant des mots qui se passeraient des adjectifs consacrĂ©s, qui tendent toujours Ă  rabattre la fĂȘte sur son propre mythe, un rituel frelatĂ©, comme si c’était alors toujours la mĂȘme image qui apparaissait, celle de la foule qui se met en mouvement pour rejoindre le grand corps primitif et son cƓur qui bat, encore etc. C’est donc la description Ă  Ă©viter. Aussi, parce que si je commence Ă  dĂ©crire, ça risque de devenir ridicule et que je ne voudrais pas. Il y a toujours du ridicule Ă  dĂ©crire les gens qui dansent quand on ne danse pas. Aussi, parce que mon premier mouvement, avec l’élan et la sympathie, a Ă©tĂ© celui d’un grand dĂ©sarroi politique. Une teuf nassĂ©e par la police et qui a lieu, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Je suis lĂ , et je ne sais pas ce que je pense. Je ne sais pas ce que je pense de cette fĂȘte. J’observe Ă  l’intĂ©rieur de moi le jugement bouger d’un pĂŽle Ă  l’autre et mon incapacitĂ© Ă  danser dans ces circonstances. Le problĂšme de la fĂȘte est relatif Ă  la jeunesse et Ă  ses images. Aujourd’hui la jeunesse est coincĂ©e entre la reprĂ©sentation du suicide et des fĂȘtes clandestines. On la plaint, et on la dĂ©teste. On fait des repas Ă  1 euro dans les Crous mais on mĂ©prise toujours autant son dĂ©sir de faire la fĂȘte. On n’aime pas la jeunesse mais on lui fait des bonnes images. On la bombarde et elle se laisse bombarder. MĂȘme les philosophes de la rĂ©volution l’ont abandonnĂ©e, d’ailleurs Ă  peu prĂšs Ă  ce moment-lĂ , dans les annĂ©es 2000. Je me souviens de plusieurs philosophes qui disaient combien c’était nul, tout ce qui arrivait, combien c’était nul politiquement et philosophiquement et subjectivement – et c’était peut-ĂȘtre vrai, en partie, que c’était nul, mais ça n’était pas autre chose qu’une occupation possible et humble et honnĂȘte des dĂ©combres du communisme comme on pouvait. Les free parties ont Ă©tĂ© exactement le point d’une suspicion possible entre l’extrĂȘme gauche, le grand n’importe quoi et l’hyper-libĂ©ralisme. On a dit que dans ces fĂȘtes chacun dansait tout seul et que c’était individualiste. On a dit que tout le monde Ă©tait trĂšs trĂšs dĂ©foncĂ© et qu’aprĂšs chacun pouvait retourner au boulot, que ça n’était qu’un maillon, qu’un piĂšge. Tout Ă©tait un leurre, dans ce qu’on faisait, tout le monde Ă©tait flic et casseur, chacun collaborait, en fait, Ă  renforcer la domination, et ce depuis le dĂ©but des annĂ©es 1980, en fait, si on Ă©tait vraiment rigoureux avec l’histoire de la gauche. On a commencĂ© dans la trahison. Et c’est vrai que la fĂȘte, ce samedi-lĂ , ressemble un peu Ă  une animation pour taulards blĂȘmes et cernĂ©s, dans les crĂ©neaux horaires d’un goĂ»ter d’anniversaires pour enfants. Le problĂšme de la fĂȘte – je continue de tourner la chose en moi-mĂȘme, Ă  ressaisir mes pensĂ©es, en roulant des clopes devant le mur de son – est peut-ĂȘtre au fond, ni plus ni moins, que celui insupportable pour la gestion politique, du corps et de la sexualitĂ©. Il faudrait mĂȘme aller un peu plus loin : de la nĂ©cessitĂ© de dĂ©truire, et de se dĂ©truire. Il y a quelque chose qui reste insupportable mĂȘme Ă  soi-mĂȘme, c’est la nĂ©cessitĂ© politique de la violence, et de la violence du corps en particulier. A dire vrai, une free party dans les annĂ©es 1990 revĂȘtait les apparences d’une profonde catastrophe. Une catastrophe du SiĂšcle – ou les catastrophes du SiĂšcle reconstituĂ© par ses enfants, au milieu d’un champ ou prĂšs d’un marais. Il y avait lĂ  quelque chose Ă  apprendre, mais comme si on ne le savait pas. Comme si on ne savait pas pourquoi on faisait cette fĂȘte-lĂ , ce qu’on venait y chercher. C’est une fĂȘte oĂč souvent on avait peur, et oĂč l’on apprenait de la peur. Les sociologues ont tout rĂ©cupĂ©rĂ© de cette expĂ©rience sous les termes de l’ordalie, et les free parties sont sorties du champ politique. Pourtant, l’expĂ©rience des manifestations et des free parties jusqu’à leur enfermement dans la taule des derniers mois, est faite de cette peur et de cette catastrophe produite pour apprendre de soi-mĂȘme, comme peuple, comme corps subissant et dĂ©truisant. C’est donc une force considĂ©rable qui se dĂ©ploie encore dans l’une ou l’autre de ces conduites par lesquelles l’humanitĂ© tente de rĂ©sister Ă  sa destruction, par la catastrophe. C’est parce que la jeunesse est plus proche de la mort et qu’elle ne craint pas le danger qu’elle pose problĂšme, et que la fĂȘte pose problĂšme. C’est pour ça aussi que la jeunesse peut faire la fĂȘte sous le regard des flics, Ă  cĂŽtĂ© des pissotiĂšres – comme on fait l’amour la premiĂšre fois dans la chambre des parents.




Source: Lundi.am