FĂ©vrier 21, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Un seul hĂȘtre vous manque et tout est dĂ©peuplĂ©… (ndlr)

Les enjeux peuvent sembler parfois dĂ©risoires, en rĂ©alitĂ© il n’en est rien. Lorsqu’il est question d’écologie et de protection de l’environnement, une bonne frange de suppĂŽts souvent inconscients du capitalisme a inventĂ© depuis un peu plus d’une dĂ©cennie un dispositif langagier qui dĂ©politise la problĂ©matique et dĂ©place la conflictualitĂ© dans une posture indĂ©fendable. TU dĂ©fends les arbres, les fleurs, les petits oiseaux, les papillons, les tritons crĂȘtĂ©s ? Pffft
 Bobo, va ! Tu dĂ©nonces l’usage des pesticides, la bĂ©tonisation de zones naturelles, l’urbanisation et le dĂ©veloppement commercial au dĂ©triment des espaces verts ? Pffft
 Bien un truc d’écolo-bobo-gaucho, ça ! 


Gaucho ? Ouf, l’honneur est sauf ! Y a donc bien du politique lĂ -dedans. Certes, personne ne se sent Ă  l’aise avec l’idĂ©e d’assumer le qualificatif de bobo : en somme, c’est une catĂ©gorie sociale qui s’apparente Ă  la bourgeoisie privilĂ©giĂ©e, dotĂ©e d’une prise de conscience environnementale, et Ă  qui les privilĂšges Ă©conomiques et symboliques permettent d’adopter des comportements cohĂ©rents vis-Ă -vis de l’environnement. En revanche, la prise de conscience s’arrĂȘte assez systĂ©matiquement sur le seuil de la question des privilĂšges de classe, justement, mais aussi sur la remise en cause du capitalisme comme responsable de l’épuisement des ressources, de la mise en pĂ©ril de la biodiversitĂ© et de la destruction des Ă©cosystĂšmes.

Gaucho, par contre, ça nous informe sur l’endroit d’oĂč vient l’attaque. Gaucho, c’est pĂ©joratif, c’est celle ou celui qui suit comme un mouton une espĂšce de sens commun, sans rĂ©flĂ©chir, des valeurs fĂ©ministes, Ă©galitaires, tenues pour Ă©loignĂ©es d’une certaine rĂ©alitĂ© sociale, quelqu’un qui peut se permettre de dĂ©fendre ces valeurs parce qu’il est dĂ©tachĂ© de ladite rĂ©alitĂ© (perte de repĂšre masculiniste, gender thĂ©orie, islamisation de l’Europe, etc.). Islamo-gauchiste, le thĂšme est Ă  la mode outre-QuiĂ©vrain, Ă  ce qu’on dit. Utopiste. Ou bisounours. La boucle est bouclĂ©e. Un bisounours ne fait pas de politique, donc la ramenez pas avec vos belles idĂ©es, vos arbres, vos p’tites fleurs et vos p’tits oiseaux
 !

Sauf que non. Ce discours bien typĂ©, c’est celui des fachos, notamment, c’est celui des idiots utiles de la machine Ă  produire en dĂ©truisant. Celui des idiots utiles du capitalisme. Comme dans l’enfer de Dante, les cercles sont concentriques. C’est le cercle qui englobe tous les autres qui reprĂ©sente la vĂ©ritable cause du problĂšme et ce cercle, c’est celui du capitalisme, de la poursuite d’une concentration des richesses aux mains d’un cercle de plus en plus Ă©troit, aux poches de plus en plus pleines. C’est au nom de cette dynamique mortifĂšre que, depuis des dĂ©cennies, l’exploitation des ressources, l’épuisement des Ă©cosystĂšmes, le sacrifice de la biodiversitĂ© sont instrumentalisĂ©s en vue de favoriser le profit. Juste en-dessous de ce cercle, des politiques malavisĂ©s s’obstinent Ă  se convaincre et Ă  convaincre le pĂŽv’ monde que la solution Ă  tous nos maux, paupĂ©risation, chĂŽmage, dĂ©ficit budgĂ©taire, financement des pensions, etc. rĂ©side dans la croissance. Le dĂ©ploiement de l’activitĂ© Ă©conomique. Voire, ĂŽ imposture ! la croissance Ă  vernis Ă©cologique, le dĂ©veloppement durable, le capitalisme vert.

Il devient urgent de re-politiser le dĂ©bat autour de l’environnement, en particulier quand on voit ce qu’un parti prĂ©tendu vert accumule comme incohĂ©rences dans des dĂ©cisions oĂč la dĂ©mocratie locale est bafouĂ©e, mĂ©prisĂ©e. Vous avez dit : idiots utiles ? Mais non, voyons, c’est juste du rĂ©alisme Ă©conomique, du pragmatisme politique.

Namur, capitale autoproclamĂ©e de la Wallonie, est actuellement le thĂ©Ăątre d’une ultime bataille. Autour d’un arbre. Un hĂȘtre. Un hĂȘtre remarquable. En thĂ©orie, ce statut protĂšge ledit arbre de l’abattage. Pourtant, la dĂ©cision suspendue depuis plusieurs mois est sur le point d’ĂȘtre mise en Ɠuvre ce lundi 22 fĂ©vrier. L’arbre doit tomber. Au nom de quoi ? Pour permettre – on croit rĂȘver ! – l’extension d’une aile du casino de Namur
 Ne nous y trompons, et peut-ĂȘtre ne nous braquons pas sur l’arbre qui masque la forĂȘt. Ce n’est pas l’abattage d’un hĂȘtre, fĂ»t-il remarquable, qui va accĂ©lĂ©rer la dĂ©gradation de l’environnement, le rĂ©chauffement climatique. Comme si on ne s’en doutait pas ! 
 Oui, la terre va continuer Ă  tourner sans le hĂȘtre du casino. Mais cette action est symptomatique, encore une fois, d’une sociĂ©tĂ© qui est malade dans le choix de l’ordre de ses prioritĂ©s. Qui se perd dans le choix de ses fins et de ses moyens. Et qui souffre aussi d’une imposture complĂšte dans l’application de la dĂ©mocratie locale, renforcĂ©e Ă  travers la tartufferie d’un Ă©chevinat de la participation citoyenne.

Namur toujours, on se demande combien de temps encore les travaux, prĂ©vus de longue date, en vue de raser le parc LĂ©opold, non loin de la gare, vont pouvoir ĂȘtre retardĂ©s. Les arbres doivent tomber. Cette fois, il s’agit de la construction d’un Ă©norme centre commercial, propice Ă  l’accueil de chaĂźnes de grande distribution de la malbouffe et du textile. Ces enseignes qu’il est inutile de citer cumulent sans vergogne les qualificatifs de pollueurs et d’exploiteurs. Le problĂšme est Ă  la fois Ă©cologique et social. Non, la terre ne va pas s’arrĂȘter de tourner pour une cinquantaine d’arbres sacrifiĂ©s au nom de l’expansion Ă©conomique. Pour la suite, nous renvoyons ci-dessus.

Arlon enfin, oĂč la ZAD tient toujours, la ZAD de la ZabliĂšre, situĂ©e sur l’ancienne sabliĂšre dĂ©saffectĂ©e de Schoppach, lieu de grand intĂ©rĂȘt Ă©cologique. VouĂ©e Ă  ĂȘtre anĂ©antie pour y implanter un zoning commercial. La ZAD tient, malgrĂ© les menaces, malgrĂ© les annonces d’expulsion. La ZAD tient, pour combien de temps encore ? Jusqu’au moment oĂč les impĂ©ratifs Ă©conomiques auront pris le dessus et inspireront aux pouvoirs locaux de se sentir autorisĂ©s Ă  utiliser la force et la violence prĂ©tendues lĂ©gales pour faire dĂ©camper les zadistes. Ces douces et doux rĂȘveurs. Ces utopistes. Ces bisounours
. Encore une fois, non. L’enjeu politique ne peut pas ĂȘtre escamotĂ© sous l’artifice d’un dispositif langagier. Une ZAD, c’est la protection d’un Ă©cosystĂšme, c’est une façon de se grouper pour choisir la dĂ©fense de la biodiversitĂ© plutĂŽt que l’uniformisation et la standardisation d’une nature composĂ©e de parterres et de plantes en pot, plutĂŽt que la bĂ©tonisation des sols, plutĂŽt que la recherche du profit au prix du sacrifice de l’environnement naturel dont dĂ©pend l’équilibre de la vie. C’est aussi la poursuite d’un autre ethos, une autre maniĂšre de faire sociĂ©tĂ©, de vivre la communautĂ© des ĂȘtres, Ă  travers un mode de vie alternatif, ne dĂ©pendant pas ou peu des circuits productivistes, pollueurs et exploiteurs, anti-Ă©cologiques et anti-sociaux. Peut-ĂȘtre mĂȘme s’y joue-t-il la recherche d’une sociĂ©tĂ© sans classe, sans rapport de domination, sans mainmise de l’État, oĂč les groupes d’individus librement constituĂ©s prennent les dĂ©cisions qui les concernent sans s’en remettre Ă  des reprĂ©sentants fantoches, appliquant en rĂ©alitĂ© les recettes du capitalisme et du profit.

Un arbre, un parc, une ZAD
 Juste pour une portion d’une petite partie du monde, ça pĂšse pas lourd. MultipliĂ©, de par le monde, par dizaines, par centaines, par milliers d’hectares de nature rasĂ©s, liquidĂ©s, anĂ©antis pour activer la machine Ă  produire du fric au profit des nantis et des dominants, ça finit par peser lourd. On le sait depuis des dĂ©cennies. On sait depuis des dĂ©cennies que la machine s’est emballĂ©e et que ses consĂ©quences ne sont pas seulement environnementales. Le choix de la ZAD, c’est aussi cela, en somme : prendre le parti de la protection des Ă©cosystĂšmes et de la biodiversitĂ©, indĂ©pendamment des privilĂšges de classe, contre le capitalisme, et contre tous ses idiots utiles, dĂ©tracteurs de bobos-gauchos ou attentistes complices.

L’enjeu n’est pas nĂ©gligeable, loin de lĂ . A travers ces luttes locales, c’est le pouvoir et la domination mĂȘme sous toutes leurs formes auxquels il convient de s’opposer, en vue de la rĂ©alisation d’une sociĂ©tĂ© autogĂ©rĂ©e, Ă©galitaire et respectueuse des ĂȘtres autant que de l’environnement.

Groupe Ici & Maintenant (Belgique) de la Fédération anarchiste
FĂ©vrier 2021

Soutien aux groupes qui se mobilisent : Ramur, Collectif de sauvegarde du parc LĂ©opold (Namur), Appel pour la sauvegarde des arbres Ă  Namur, ZabliĂšre – ZAD d’Arlon, etc.

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Source: Monde-libertaire.fr