Ce dĂ©tour historique ne confĂšre certainement pas Ă  l’invasion russe un caractĂšre libertaire, mais il permet de mieux comprendre les dynamiques de ce territoire au passĂ© mouvementĂ©. Le territoire de l’Ukraine actuelle a connu des dominations et des revendications nationales multiples : les empires ottomans, russes et autrichiens se le disputent au XVIIIe et XIXe siĂšcles. L’histoire de l’indĂ©pendance ukrainienne est Ă©troitement associĂ©e Ă  celle de la rĂ©volution russe et de la makhnovtchina. La dĂ©claration d’indĂ©pendance ukrainienne intervient en effet alors que la PremiĂšre Guerre mondiale et la RĂ©volution russe dĂ©truisent les Empires russe et autrichien [1] Cependant, l’offensive des BolchĂ©viks contraint le gouvernement Ă  quitter Kiev en fĂ©vrier 1918. En mars 1918, par l’armistice de Brest-Litovsk, LĂ©nine livre l’Ukraine aux occupants allemands, qui permettent le retour du gouvernement Ă  Kiev : corps francs allemands, troupes russes dĂ©bandĂ©es, anarchistes de Nestor Makhno, diffĂ©rentes factions ukrainiennes (pro-alliĂ©es, pro-allemandes ou pro-bolchĂ©viques) s’affrontent alors. Un article de Pascal Nurnberg paru dans le Monde Libertaire en 2010 revient sur cette histoire :

Il est nĂ©cessaire, tout d’abord, de replacer l’expĂ©rience anarchiste d’Ukraine dans le contexte Ă  la fois historique et gĂ©ographique qui lui sert de cadre. C’est dans le grand bouleversement de la rĂ©volution russe qu’elle va se situer, comme un Ăźlot au milieu de l’expĂ©rience marxiste qui s’étend dans le reste de l’ancien empire tsariste.

L’Ukraine est alors un pays totalement diffĂ©rent des autres provinces russes. Pays agricole riche, qui a toujours suscitĂ© le dĂ©sir de ses voisins, elle est marquĂ©e par un fort esprit d’indĂ©pendance de ses habitants, esprit d’indĂ©pendance allant parfois malheureusement jusqu’à un nationalisme exacerbĂ©, mais ayant surtout donnĂ© au pays une tradition de « Volnitza Â» (vie libre) qui empĂȘcha les diffĂ©rents partis politiques de s’y implanter fermement.

Cette absence politique explique pourquoi la rĂ©volution d’Octobre se dĂ©roula, en fait, un peu plus tard dans cette province. De l’abdication du tsar en mars 1917, et alors que KĂ©rensky prenait la tĂȘte du gouvernement provisoire en Grande-Russie, on avait vu s’établir en Ukraine un pouvoir parallĂšle dirigĂ© par la petite bourgeoisie nationaliste, dĂ©sireuse de recrĂ©er un État indĂ©pendant.

Ce mouvement, animĂ© principalement par Vinitcheuko et Petlioura, s’établit surtout dans le nord du pays, alors que dans le sud les masses paysannes, sous l’influence des groupes anarchistes, s’en dĂ©tachaient pour former un courant rĂ©volutionnaire qui, en dĂ©cembre 1917 et janvier 1918, expulsa les gros propriĂ©taires et commença Ă  organiser lui-mĂȘme le partage et la mise en valeur des terres et des usines.

Mais tout fut remis en question lorsque, le 3 mars 1918, LĂ©nine signa le traitĂ© de Brest-Litovsk qui permettait aux armĂ©es austro-allemandes d’entrer en Ukraine.

Celles-ci rĂ©tablirent aussitĂŽt les nobles et les propriĂ©taires fonciers dans leurs privilĂšges afin de s’assurer la neutralitĂ© de la rĂ©gion. La nomination de l’hetman [2] Skoropadsky Ă  la tĂȘte de la Rada centrale [3] marqua vĂ©ritablement le retour au tsarisme. En effet, les propriĂ©taires chassĂ©s peu de temps auparavant se hĂątĂšrent, par esprit de vengeance, de resserrer leur Ă©treinte sur le peuple, qui subissait par ailleurs le brigandage des troupes d’occupation.

Devant cette rĂ©pression impitoyable, le pays tout entier va se dresser et ce mouvement insurrectionnel des paysans et des ouvriers va se dĂ©clarer pour la rĂ©volution intĂ©grale, c’est-Ă -dire ayant comme but la complĂšte Ă©mancipation du travail. On assiste alors Ă  une organisation simultanĂ©e de corps de francs-tireurs, cela sans aucun mot d’ordre venu d’un quelconque parti politique mais par les paysans eux-mĂȘmes.

Mais les reprĂ©sailles de la Rada ukrainienne, appuyĂ©e par les troupes austro-allemandes, vont ĂȘtre sanglantes (juin-juillet-aoĂ»t 1918). La nĂ©cessitĂ© d’une certaine unification face Ă  la rĂ©pression se faisant sentir, ce sera le groupe anarchiste de GoulaĂŻ-PolĂ© qui en prendra l’initiative (…) , duquel va se dĂ©tacher un animateur de premier ordre, Nestor Makhno.



(…) ArrĂȘtĂ© en 1908 par l’Okhrana (police du tsar), il est condamnĂ© Ă  mort. Mais, en raison de sa jeunesse, sa peine sera commuĂ©e en rĂ©clusion Ă  vie. (…) L’insurrection de Moscou, le 1er mars 1917, va lui permettre de recouvrer sa libertĂ© et de rentrer Ă  GoulaĂŻ-PolĂ© oĂč il reçoit un accueil triomphal. Il y retrouve le groupe anarchiste, avec lequel il va d’abord avoir quelques diffĂ©rends. En effet, sa dĂ©tention lui avait permis de mĂ©diter longuement et, Ă  son retour, il affirme vouloir que les paysans s’organisent d’une façon assez solide pour chasser dĂ©finitivement les koulaks.

Bien que trĂšs hĂ©sitants, ses camarades vont tout de mĂȘme le suivre et impulser une union professionnelle des ouvriers agricoles, une commune libre et un soviet local des paysans qui va partager les terres de façon Ă©galitaire. Exemple qui sera rapidement suivi dans les villages voisins.

C’est Ă  cette Ă©poque que se situe l’entrĂ©e des armĂ©es austro-allemandes en Ukraine.

Makhno est alors chargĂ© par un comitĂ© rĂ©volutionnaire de former des bataillons de lutte contre l’occupant et la Rada centrale de l’hetman Skoropadsky. II va participer Ă  de nombreux meetings, appelant les travailleurs Ă  l’insurrection gĂ©nĂ©rale. (…)

Lorsque [les armĂ©es d’occupation qui protĂ©geaient l’hetman] vont ĂȘtre rappelĂ©es dans leur pays Ă  la suite de la dĂ©faite du bloc germanique sur le front occidental, c’est la dĂ©bandade chez les propriĂ©taires, qui trouvent refuge Ă  l’étranger.

C’est Ă  ce moment-lĂ  que se situe vĂ©ritablement l’expĂ©rience anarchiste en Ukraine qui, avec sa thĂ©orie d’organisation libertaire, se trouve en confrontation directe avec la thĂ©orie d’organisation marxiste et les rĂ©alisations bolcheviques en Grande-Russie.

L’expĂ©rience anarchiste

Jusqu’à la fuite de Skoropadsky, le mouvement avait Ă©tĂ© surtout destructif. Avec l’unification, il va trouver une structure permettant un plan prĂ©cis pour une organisation libre des travailleurs. Ce plan va ĂȘtre tracĂ© au premier congrĂšs de la ConfĂ©dĂ©ration des groupes anarchistes qui prend le nom de Nabat (le Tocsin).

Les principaux points en sont : le rejet des groupes privilĂ©giĂ©s (non-travailleurs) ; la mĂ©fiance envers tous les partis ; la nĂ©gation de toute dictature (principalement celle d’une organisation sur le peuple) ; la nĂ©gation du principe de l’État ; le rejet d’une pĂ©riode « transitoire Â» ; l’autodirection des travailleurs par des conseils (soviets) laborieux libres.

On voit dĂ©jĂ  dans ce plan les diffĂ©rences fondamentales avec les aspirations des bolcheviks dans le reste du pays. C’est pourquoi, dans un premier temps, le mouvement anarchiste va prĂ©senter et expliquer ses idĂ©es aux travailleurs, sans essayer pour autant de leur imposer. L’armĂ©e insurrectionnelle formĂ©e auparavant va ĂȘtre dĂ©sormais uniquement un groupe d’autodĂ©fense, car l’idĂ©al anarchiste de bonheur et d’égalitĂ© gĂ©nĂ©rale ne peut ĂȘtre atteint Ă  travers l’effort d’une armĂ©e, quelle qu’elle soit, mĂȘme si elle Ă©tait formĂ©e exclusivement par des anarchistes.

Ainsi, peut-on lire dans La Voie vers la libertĂ© (organe makhnoviste) : « â€ˆL’armĂ©e rĂ©volutionnaire, dans le meilleur des cas, pourrait servir Ă  la destruction du vieux rĂ©gime abhorrĂ© ; pour le travail constructif, l’édification et la crĂ©ation, n’importe quelle armĂ©e qui, logiquement, ne peut s’appuyer que sur la force et le commandement, serait complĂštement impuissante et mĂȘme nĂ©faste.

Pour que la sociĂ©tĂ© anarchiste devienne possible, il est nĂ©cessaire que les ouvriers eux-mĂȘmes dans les usines et les entreprises, les paysans eux-mĂȘmes dans leurs villages, se mettent Ă  la construction de la sociĂ©tĂ© antiautoritaire, n’attendant de nulle part des dĂ©crets-lois.  Â»

Et pendant six mois (de novembre 1918 Ă  juin 1919), on va assister Ă  une vĂ©ritable expĂ©rience anarchiste pendant laquelle paysans et ouvriers vivront sans aucun pouvoir, crĂ©ant ainsi de nouvelles formes de relations sociales. À cĂŽtĂ© de la gestion directe des usines par les ouvriers sur la base de l’égalitĂ© Ă©conomique, vont se crĂ©er des communes libres.

« La majeure partie de ces communes agraires Ă©tait composĂ©e de paysans, quelques-uns comprenaient Ă  la fois des paysans et des ouvriers. Elles Ă©taient fondĂ©es avant tout sur l’égalitĂ© et la solidaritĂ© de leurs membres. Tous, hommes et femmes, Ɠuvraient ensemble avec une conscience parfaite, qu’ils travaillassent aux champs ou qu’ils fussent employĂ©s aux travaux domestiques [
]. Le programme de travail Ă©tait Ă©tabli dans des rĂ©unions oĂč tous participaient. Ils savaient ensuite exactement ce qu’ils avaient Ă  faire Â» [4].



« Un nouvel Ă©tat d’esprit naĂźt aussitĂŽt de ces expĂ©riences, car les paysans en arrivent rapidement Ă  considĂ©rer ce rĂ©gime communal libre comme la forme la plus Ă©levĂ©e de la justice sociale. Ainsi, les membres du groupe se faisaient Ă  l’idĂ©e d’unitĂ© collective dans l’action et tout particuliĂšrement dans l’action raisonnĂ©e et fĂ©conde. Ils s’habituaient Ă  avoir naturellement confiance les uns dans les autres, Ă  se comprendre, Ă  s’apprĂ©cier sincĂšrement dans leur domaine respectif Â» [5]

Poursuivant leurs recherches crĂ©atrices, ils vont s’apercevoir qu’une sociĂ©tĂ© nouvelle ne peut maintenir une Ă©ducation sclĂ©rosĂ©e ; c’est ainsi qu’ils se tournent rĂ©solument vers la pĂ©dagogie libertaire de Francisco Ferrer qu’ils dĂ©clarent vouloir appliquer dans les Ă©coles. Cela posera, bien sĂ»r, quelques problĂšmes de dĂ©part, car ils n’ont eu connaissance de cette pĂ©dagogie que trĂšs succinctement. Aussi demanderont-ils Ă  quelques personnes, aptes Ă  l’expliquer et Ă  la mettre en pratique, de venir des villes, et c’est ainsi que Voline arrive Ă  GoulaĂŻ-PolĂ©.

Sur le plan des Ă©changes avec les villes, les paysans vont rejeter tout intermĂ©diaire. Sans passer par les structures de l’État, ils vont fournir aux ouvriers des villes cĂ©rĂ©ales et nourriture, en contrepartie desquelles les ouvriers leur Ă©changeront leurs produits, sur la base de l’estimation rĂ©ciproque et de l’entraide dĂ©finie par Kropotkine. [6] (…)

Tout cela n’est Ă©videmment pas vu d’un bon Ɠil par les autoritĂ©s bolcheviques et Makhno sait qu’un jour, il y aura affrontement.

Il dĂ©clare : « Le jour n’est pas Ă©loignĂ© oĂč le peuple russe sera complĂštement Ă©crasĂ© sous la botte des partis. Les partis ne servent pas le peuple, c’est le peuple qui doit les servir. Ainsi voyons-nous dĂ©jĂ  que toutes les dĂ©cisions concernant le peuple sont prises directement par les partis politiques. Ainsi va se trouver une fois de plus justifiĂ©e la parole de Bakounine : partout oĂč il y a domination, il y a exploitation. Or, nous ne voulons accepter ni la domination ni l’exploitation. Â»

C’est un vĂ©ritable dĂ©fi. Pourtant, celui-ci ne sera pas relevĂ©. Un Ă©vĂ©nement important va retarder l’affrontement : c’est l’approche des troupes monarchistes de DĂ©nikine. Mais, parallĂšlement, c’est aussi cet Ă©vĂ©nement qui va servir de prĂ©texte aux bolcheviks pour « normaliser Â» la situation en Ukraine.

L’affrontement

Face aux troupes blanches qui s’apprĂȘtent Ă  envahir le pays, les paysans du sud de l’Ukraine sont rĂ©solus Ă  se dĂ©fendre eux-mĂȘmes. Mais Makhno sait qu’en face, il y a une trĂšs bonne armĂ©e, composĂ©e principalement de cosaques et d’officiers de l’ancienne armĂ©e tsariste. Il faut donc renforcer la makhnovchtchina et deux congrĂšs rĂ©gionaux sont convoquĂ©s (Ă  trois semaines d’intervalle) pour examiner la situation.

Le second de ces congrĂšs va dĂ©cider une mobilisation volontaire et Ă©galitaire ; il n’y a jamais eu de conscription dans la makhnovchtchina, comme ont voulu le faire croire certains. Les volontaires vont ĂȘtre nombreux, mais le gros problĂšme est le manque d’armes. Cependant, durant trois mois, l’ArmĂ©e rĂ©volutionnaire insurrectionnelle (c’est le nom adoptĂ© par les partisans ukrainiens) tient tĂȘte aux monarchistes.

Makhno se rĂ©vĂšle ĂȘtre, de nouveau, un stratĂšge extraordinaire. Toute la presse bolchevique chante mĂȘme ses louanges, le qualifiant de « courageux partisan Â» et de « grand dirigeant rĂ©volutionnaire Â» !

C’est seulement au bout de trois mois que l’ArmĂ©e rouge arrive. AussitĂŽt, un accord est conclu avec Makhno : l’ArmĂ©e rĂ©volutionnaire insurrectionnelle se joint Ă  l’ArmĂ©e rouge, mais elle ne dĂ©pend d’elle qu’au point de vue strictement militaire ; elle a droit au mĂȘme approvisionnement en vivres et en munitions ; elle garde son nom, ses drapeaux noirs et ses structures (volontariat, principe Ă©lectoral, autodiscipline). De plus, elle n’accepte aucun pouvoir politique (commissaires) dans la rĂ©gion oĂč elle Ă©volue. Les bolcheviks vont accepter, pensant absorber par la suite la makhnovchtchina.

Ils vont bien vite se rendre compte qu’ils n’y arriveront pas et ils dĂ©cident de ne plus approvisionner les partisans ukrainiens. Makhno rĂ©quisitionne alors les trains destinĂ©s Ă  l’ArmĂ©e rouge et refuse de livrer la houille et les cĂ©rĂ©ales dont la rĂ©gion qu’il occupe est riche.

C’est l’épreuve de force qui commence avec les premiĂšres arrestations d’anarchistes, l’interdiction de leur journal “Nabat” – dont Voline Ă©tait alors rĂ©dacteur –, une campagne de calomnie dans la presse, de Moscou et des autoritĂ©s de plus en plus menaçantes.

Devant cette situation, un troisiĂšme congrĂšs rĂ©gional est convoquĂ© pour dĂ©terminer les positions civiles et militaires Ă  adopter. Ce congrĂšs est aussitĂŽt dĂ©clarĂ© hors-la-loi et contre-rĂ©volutionnaire par le commandant de division Dybenko, dĂ©cision Ă  laquelle le conseil rĂ©volutionnaire de GoulaĂŻ-PolĂ© va rĂ©pondre d’une façon vĂ©hĂ©mente : « Peut-il exister des lois faites par quelques personnes s’intitulant rĂ©volutionnaires, leur permettant. de mettre tout un peuple plus rĂ©volutionnaire qu’elles hors-la-loi ? [
] Un rĂ©volutionnaire, quels intĂ©rĂȘts doit-il dĂ©fendre ? Ceux du parti ou bien ceux du peuple qui, par son sang, met en mouvement la rĂ©volution ? Â» [7]



Cette rĂ©ponse va aussitĂŽt entraĂźner une nouvelle campagne de diffamation dans la presse communiste. Les hautes autoritĂ©s vont alors venir sur place pour se rendre compte de la situation. L’envoyĂ© de LĂ©nine, Kamenev, a un entretien assez cordial avec Makhno ; il s’en va mĂȘme en dĂ©clarant que les bolcheviks sauraient toujours trouver un langage commun avec les makhnovistes, et qu’ils peuvent et doivent Ɠuvrer ensemble.

Mais Ă  peine est-il parti que les paysans ukrainiens interceptent des messages donnant l’ordre Ă  l’ArmĂ©e rouge d’envahir GoulaĂŻ-PolĂ© et qu’un attentat contre Makhno ait lieu. Un quatriĂšme congrĂšs des dĂ©lĂ©guĂ©s ouvriers, paysans et partisans est convoquĂ©. L’ordre de Trotsky ne se fait pas attendre : toute personne participant Ă  ce congrĂšs doit ĂȘtre arrĂȘtĂ©e.

Et il dĂ©clare : « II vaut mieux cĂ©der l’Ukraine entiĂšre Ă  DĂ©nikine que permettre une expansion du mouvement makhnoviste : le mouvement de DĂ©nikine comme Ă©tant ouvertement contre-rĂ©volutionnaire pourrait ĂȘtre aisĂ©ment compromis par la voie de classe, tandis que la Makhnovstchina se dĂ©veloppe au fond des masses et soulĂšve justement les masses contre nous Â» [8]

Et il met aussitĂŽt ses paroles en pratique en retirant ses troupes afin de permettre Ă  l’armĂ©e blanche d’envahir la rĂ©gion. Il dĂ©clare, d’autre part, que c’est Makhno le responsable de la dĂ©faite et ordre est donnĂ© de l’arrĂȘter et de fusiller les insurgĂ©s pendant leur retraite. Pris entre deux feux, Makhno a alors une astuce pour se tirer du traquenard : il dĂ©missionne de son poste de commandement de l’ArmĂ©e rĂ©volutionnaire insurrectionnelle et s’évanouit dans la nature avec ses compagnons.

C’est une catastrophe pour Trotsky qui est battu Ă  plate couture par DĂ©nikine et qui doit retirer ses troupes d’Ukraine. C’est Ă  ce moment que Makhno dĂ©cide de revenir Ă  la surface. Il reforme son armĂ©e et en trois mois va battre les troupes monarchistes, sauvant ainsi la rĂ©volution.

Devenue trĂšs puissante et trĂšs populaire, la makhnovstchina ne va pas user de sa force pour Ă©tendre sa domination. Elle va, au contraire, se tourner Ă  nouveau vers l’auto-organisation du pays. Elle va Ă©galement appliquer intĂ©gralement ces principes si chers aux anarchistes en dĂ©truisant prisons et postes de police, et en accordant entiĂšre libertĂ© de parole, de conscience, d’association, de presse.

Mais Makhno commet une erreur. SĂ»r de lui et de l’appui des masses populaires, il ne pense pas Ă  se prĂ©server d’une nouvelle traĂźtrise des bolcheviks. Et lorsque la moitiĂ© de ses troupes sera dĂ©cimĂ©e par une Ă©pidĂ©mie de typhus, Trotsky reprendra le harcĂšlement. Il y aura une nouvelle trĂȘve en octobre 1920, Ă  l’approche de l’armĂ©e blanche de Wrangel.

La makhnovchtchina acceptera encore d’aider l’ArmĂ©e rouge. Quand les monarchistes seront dĂ©finitivement Ă©liminĂ©s, on assistera Ă  la derniĂšre trahison des communistes. Makhno va intercepter trois messages de LĂ©nine Ă  Rakovsky, prĂ©sident du Conseil des commissaires du peuple d’Ukraine ; les ordres : arrĂȘter tous les militants anarchistes et les juger comme des criminels de droit commun. [9]

AoĂ»t 1923, Makhno, Ă©puisĂ©, sera battu et devra s’enfuir en Roumanie, puis en Pologne, pour enfin venir Ă  Paris oĂč il terminera sa vie dans la misĂšre et l’abandon.

Le 30 dĂ©cembre 1922, l’URSS naissait du traitĂ© qui rĂ©unissait la RSFSR, la BiĂ©lorussie, l’Ukraine et la Transcaucasie. Quand Joseph Staline lança le premier plan quinquennal en 1928, l’Ukraine devint l’une des sources indispensables de son financement. Les annĂ©es d’industrialisation furent marquĂ©es par la construction de la plus grande centrale hydraulique de l’Europe sur le Dniepr (le DnieproGuES), ce qui contribua Ă  l’électrification de la RĂ©publique, ainsi qu’une importante mise en valeur du grand bassin minier et mĂ©tallurgique, le Donbass, au coeur des enjeux actuels. En outre, dĂšs l’indĂ©pendance de l’Ukraine en 1991, des conflits d’intĂ©rĂȘt l’opposent Ă  la Russie sur le statut de la CrimĂ©e et sur le contrĂŽle de la flotte de la mer Noire. Autant dire que les populations du Sud-Est de l’Ukraine sont habituĂ©es Ă  voir leur territoire en proie aux vautours autoritaires, et que les traditions d’insoumission sont encore vives et bien ancrĂ©es.


Article publié le 05 Sep 2020 sur Paris-luttes.info