Octobre 31, 2022
Par À Contretemps
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■ Claire AUZIAS
SAMUDARIPEN
Le génocide des Tsiganes

Édition revue et augmentĂ©e
PrĂ©face d’Olivier Mannoni ; postface de Jacques Debot
L’Esprit frappeur, 2022, 296 p.

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Claire Auzias est pour sĂ»r une combattante [1]. Sa vie et ses livres en attestent. Constante dans ses engagements d’historienne, avec cette troisiĂšme Ă©dition « entiĂšrement revue et augmentĂ©e Â» de Samudaripen – toujours et encore commanditĂ©e par L’Esprit frappeur, maison d’édition dont la raison sociale lui va si bien –, elle remet le mĂ©tier sur l’ouvrage en l’enrichissant, vingt-trois ans aprĂšs sa premiĂšre publication, de nouveaux apports sur le gĂ©nocide des Tsiganes. Et ils sont nombreux, notamment sur le sort qu’on leur a rĂ©servĂ© en Suisse, aux Pays-Bas, en Italie, en URSS et en Allemagne.

En langue romani, gĂ©nocide se dit en effet Samudaripen. Avec majuscule. « Le mot, prĂ©cise Claire Auzias en introduction d’ouvrage, est construit sur le verbe mudarel, il tue, d’oĂč provient le substantif abstrait de tuer : Mudaripen, le meurtre. Mudarel est de la mĂȘme racine indo-europĂ©enne que meurtre en français, et murder, en anglais. Le suffixe Ipen indique toujours, en romani, l’action pour la construction des substantifs. Le prĂ©fixe sa, qui est un pronom indĂ©fini, signifie : tout. Samudaripen, en d’autres termes, signifie tout tuer, ou meurtre total. Â» Dans la langue du peuple romani qui a subi ce meurtre de masse, il dĂ©signe tout Ă  la fois son propre gĂ©nocide et celui des Tsiganes et des autres. Cela dit, pour des raisons liĂ©es Ă  des querelles linguistiques dont le monde universitaire peut ĂȘtre friand et dans lesquelles nous n’entrerons pas, un autre terme – Porrajmos (dĂ©chirure) –, prĂ©existant Ă  Samudaripen, lui a Ă©tĂ© globalement prĂ©fĂ©rĂ© dans la tradition anglo-saxonne.

Il aura fallu rien moins que trente-sept ans pour que le gĂ©nocide du peuple rom lors de la Seconde Guerre mondiale soit admis et reconnu par l’ONU. Quant Ă  l’historiographie du Samudaripen, longtemps lacunaire voire inexistante, elle s’est, se rĂ©jouit Claire Auzias, considĂ©rablement Ă©largie, tant localement qu’internationalement, dans la pĂ©riode qui sĂ©pare la premiĂšre Ă©dition de son livre et sa rĂ©cente rĂ©Ă©dition. Au point d’avancer qu’ « un premier silence entourant la destruction des Roms d’Europe est dĂ©sormais vaincu Â». C’est dire s’il y avait matiĂšre, pour la pionniĂšre que fut Claire Auzias, Ă  rĂ©actualiser son opus, mais aussi Ă  approfondir les questionnements qui, invariablement, se posent en matiĂšre de remĂ©moration rĂ©paratrice quand, dans la culture propre de certains peuples, le rapport aux disparus s’entoure de silence.


« Dans la tradition lointaine, explique ainsi l’auteure, le peuple tsigane n’est pas un peuple du souvenir, mais de l’oubli, un peuple de la vie sans cesse rĂ©inventĂ©e au prĂ©sent. Â» D’oĂč l’extrĂȘme difficultĂ© que rencontrent le tĂ©moin ou le chercheur qui travaillent sur la mĂ©moire des disparus du Samudaripen. Pour Claire Auzias, la ligne Ă  tenir est claire : « C’est Ă  nous, qui ne sommes pas Tsiganes, d’imposer respect Ă  leur histoire, et respect au silence que d’aucuns veulent maintenir. Sans se substituer Ă  eux, ni parler Ă  leur place. Â» Mais elle admet combien cet « Ă©quilibre de maturitĂ© et de responsabilitĂ© Â» est dĂ©licat quand on cherche Ă  connaĂźtre ce que fut, dans toute son horreur, l’ampleur statistique d’une extermination excĂ©dant de beaucoup la longue suite de persĂ©cutions qui s’abattirent sur ce peuple Ă  toutes les pĂ©riodes de sa longue histoire. C’est pourtant aux intĂ©ressĂ©s et Ă  eux seuls, conclut l’auteure, « de choisir comment porter parmi nous, les GadjĂ©, ces autres extĂ©rieurs mis Ă  distance, ce qu’il leur est advenu ; et c’est Ă  nous d’en savoir quelque chose, lorsqu’ils passent parmi nous, parfois dans un grand bruit, masquant l’intime silence Â».

D’aprĂšs les chiffrages les plus crĂ©dibles, autour de 500 000 ont Ă©tĂ© ces Roms du Grand Voyage Ă  avoir Ă©tĂ© assassinĂ©s, gazĂ©s dans les camps d’extermination ou encore massacrĂ©s au long des routes de leur dispersion ou dans leurs caches provisoires. Traques et chasses Ă  l’homme furent efficaces, notamment au sein du Reich, qui savait y faire. ÉvaluĂ©s Ă  20 000 avant la guerre, Sinti et Roms n’étaient plus que 5 000, en Allemagne, Ă  la fin du massacre. L’Autriche, de mĂȘme, qui en avait dĂ©jĂ  fichĂ© 8 000 en juin 1939, se distingua dans sa politique aryenne de destruction. Sur les 11 000 Sinti et Roms d’avant-guerre, 9 681 furent dĂ©portĂ©s Ă  Dachau et RavensbrĂŒck ou parquĂ©s dans l’enfer du ghetto de Lodz, cette antichambre de la mort. Sur le territoire tchĂšque, on comptait 8 000 Roms avant la guerre, chiffre qui tomba Ă  600 aprĂšs. La vague macabre eut la mĂȘme ampleur en Pologne, en Hongrie, en Roumanie, en Serbie, en Croatie.


Dans la France de l’ « Ă©trange dĂ©faite Â» (Marc Bloch), qui inventa tout ensemble la « collaboration Â» avec les nazis et une « rĂ©volution nationale Â» inspirĂ©e par celle de Salazar, les slogans « Travail, famille, patrie Â» et « La France aux Français Â», les boucs Ă©missaires furent vite trouvĂ©s : les Juifs, bien sĂ»r et au premier chef, auxquels, comme piĂšces rapportĂ©es, on ajouta les Tsiganes et les malades mentaux. S’appuyant sur les travaux pionniers de Jacques Sigot sur le camp de Montreuil-Bellay et de Marie-Christine Hubert sur l’ensemble des camps vichystes pour Tsiganes de nationalitĂ© française [2], Claire Auzias Ă©grĂšne les diverses Ă©tapes de ce processus d’infamie nationale : assignation Ă  rĂ©sidence des « nomades Â» en octobre 1939, interdiction de territoires, interdiction de circulation, internement, chasse aux « sans domicile fixe Â», recensement systĂ©matique, application zĂ©lĂ©e des instructions des autoritĂ©s occupantes, ouverture en octobre 1940 des camps de « Beau-DĂ©sert Â» (eh ! oui), Ă  MĂ©rignac, du « Morbihan Â» Ă  Pontivy. DĂ©but 1941, il y en aura dĂ©jĂ  dix. Celui de Montreuil-Bellay, le plus cĂ©lĂšbre « camp de concentration français pour gens du voyage Â», ouvrira, lui, le 8 novembre 1941 pour ne fermer qu’en janvier 1945. C’est qu’en 1944, il n’y eut pas de libĂ©ration pour les Tsiganes, contrairement aux autres dĂ©portĂ©s de Vichy. En dĂ©cembre 1945, on en compte encore 400 dans les camps. Les derniers libĂ©rĂ©s le seront fin mai 1946.

Il y eut sans nul doute, comme le note Claire Auzias, une spĂ©cificitĂ© française dans le traitement des Tsiganes – une « politique empirique Â», dit-elle. Et il est vrai que, comparĂ© au sort rĂ©servĂ© aux Sinti du Reich ou aux Roms des pays occupĂ©s de l’Est, il fut plus enviable. Mais, ajoute-t-elle, « l’autoritarisme Ă  la française dont Vichy fit preuve avec les Tsiganes comme avec les autres groupes “ennemis” Â» ne relevait d’aucune clĂ©mence, mais d’une cohĂ©rence policiĂšre alĂ©atoirement adaptable aux circonstances juridiques particuliĂšres d’un pays fractionnĂ© en deux zones : celle occupĂ©e et celle dite libre. Divers sont aujourd’hui encore les chiffres relatifs Ă  l’estimation de la dĂ©portation des Tsiganes de France : entre 3 000 et 10 000, 57 dĂ©partements ayant pratiquĂ© l’internement des « nomades Â». Reste des trous d’histoire que, on peut l’espĂ©rer, les avancĂ©es historiographiques permettront un jour de combler. Notamment en ce qui concerne la dĂ©portation de Tsiganes de France dans les camps du Reich et de l’Est. S’il n’y a pas de comparaison Ă  Ă©tablir, et d’aucune façon, entre la persĂ©cution premiĂšre, systĂ©matique, Ă  laquelle furent soumis les Juifs et celle des Tsiganes, il n’en demeure pas moins que, faute de Juifs, il est arrivĂ© que des convois de la mort aient Ă©tĂ© complĂ©tĂ©s par des Tsiganes. Sans qu’ils ne fussent comptabilisĂ©s par les statisticiens.

Au regard de l’histoire, tous les parias se valent quand des bourreaux s’entĂȘtent, indiffĂ©remment, Ă  les anĂ©antir. Au nom de cet ignoble racialisme qui fut et qui, sous diverses formes, continue de prospĂ©rer.

Freddy GOMEZ




Source: Acontretemps.org