Juillet 25, 2020
Par CQFD
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Par Etienne Savoye {JPEG}

Oh qu’ils sont nuls. On les a tous et toutes vus pleurer la « mort de la virilitĂ© Â» sur les plateaux tĂ©lĂ©s et les rĂ©seaux sociaux. S’égosiller qu’il n’y avait plus de drague possible, plus de « galanterie Ă  la française Â», plus rien de rien. Les Zemmour, les Soral, les adeptes du c’était mieux avant quand on troussait nos domestiques, et tous les bataillons des frustrĂ©s d’Internet qui voient « la Â» femme comme une conquĂȘte de la Pologne. Ils sont l’armĂ©e d’une dĂ©faite phallocrate qui ne peut que rĂ©jouir. Reste que leur dĂ©sespoir, aux larmes savoureuses, rappelle un constat pertinent si on l’aborde avec tous les guillemets nĂ©cessaires : la culture de la virilitĂ©, versant mec, c’est pas forcĂ©ment de la tarte – aujourd’hui comme hier.

C’est ce hiatus que dĂ©crypte Oli via GazalĂ© dans le trĂšs recommandĂ© Le Mythe de la virilitĂ© – un piĂšge pour les deux sexes [1].

Construction d’une oppression

L’ouvrage fouillĂ© d’Olivia GazalĂ© est Ă  la fois enthousiasmant et dĂ©primant. Enthousiasmant parce qu’elle dĂ©crit avec optimisme les Ă©volutions rĂ©centes et progressistes de la « masculinitĂ© Â» – tout ce qui fait enrager ces crĂ©tins de masculinistes « qui dĂ©noncent une dĂ©virilisation prĂ©tendument inĂ©dite dans l’Histoire Â» sans avoir saisi « qu’il s’agit lĂ  d’une trĂšs ancienne rengaine, reprise de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration Â». DĂ©primant parce qu’il retrace plusieurs millĂ©naires de connerie diligentĂ©e par le genre auquel j’appartiens.

La chercheuse rĂ©sume ainsi sa thĂšse en dĂ©but d’ouvrage : « Le malaise masculin est rĂ©el [
] mais ne rĂ©sulte pas tant de la rĂ©cente rĂ©volution fĂ©ministe (processus loin d’ĂȘtre achevĂ©) que du piĂšge que l’homme s’est tendu Ă  lui-mĂȘme, il y a prĂšs de trois millĂ©naires, en accomplissant la rĂ©volution viriarcale qui fit de lui le maĂźtre absolu de la femme. Â»

Grosso modo, cela se serait passĂ© ainsi : jusqu’il y a quelques milliers d’annĂ©es aurait rĂ©gnĂ© sur la planĂšte une Â« meilleure rĂ©partition des pouvoirs entre hommes et femmes [qui] aurait prĂ©cĂ©dĂ© la culture patriarcale Â». Puis sur des Ă©chelles de temps diffĂ©rentes selon les civilisations et les religions, la femme, qui jusqu’ici Ă©tait plus admirĂ©e que crainte, notamment pour son rĂŽle central dans la reproduction, s’est vu attribuer les stigmates de l’ĂȘtre infĂ©rieur, fourbe et dangereux. Et bim, en quelques siĂšcles : « Le monde [bascule] dans une nouvelle Ăšre absolument et radicalement androcentrĂ©e. Â»

On connaĂźt tous Ève et sa pomme maudite, mais des Grecs aux Romains en passant par le Moyen-Orient musulman ou les brĂ»leurs de sorciĂšres du Moyen-Âge, l’histoire a toujours Ă©tĂ© la mĂȘme : dĂ©valoriser la femme, l’avilir, la planquer et la frustrer de toute libertĂ© (sexuelle en premier lieu). Le fond du problĂšme, d’une bĂȘtise Ă  chialer : la peur de son sexe, de ses dĂ©sirs, de ce sang « impur Â» qu’elle rejette Ă  intervalles rĂ©guliers, etc. Sous la plume d’Hippocrate : « La femme est tout entiĂšre dans son utĂ©rus. Â»

C’est en s’appuyant sur cette dĂ©valorisation de la femme – jugĂ©e plus faible, moins Ă  mĂȘme de se maĂźtriser – que le mythe de la virilitĂ© s’est progressivement construit, en nĂ©gatif, posant des standards de comportement Ă©cartant toute dĂ©viance Ă  la norme. Dans un entretien accordĂ© au super podcast de Victoire Tuaillon « Les Couilles sur la table Â», reproduit dans l’ouvrage du mĂȘme nom [2], elle qui a dĂ» Ă©loigner son dĂ©goĂ»t avant d’aborder le sujet : « Le thĂšme de “l’homme victime” m’agaçait, parce qu’il est en gĂ©nĂ©ral utilisĂ© par les masculinistes pour dire que l’homme est victime des femmes, mais mon regard a changĂ©. Je pense que les hommes sont victimes, effectivement, mais ils sont d’abord victimes d’eux-mĂȘmes, et d’une certaine image de 1a virilitĂ©. Â», Olivia GazalĂ© rĂ©sume ainsi les ru di ments de l’éducation des garçons depuis des siĂšcles : « Un homme, un vrai, c’est quelqu’un qui encaisse les coups, qui mĂ©prise la souffrance et cela n’a rien de naturel
 C’est forcĂ©ment quelque chose qui s’acquiert par ce que j’ai appelĂ© le dressage des corps masculins. Â»

Partant, tout s’enchaĂźne : le vrai homme ne pleure pas. Le vrai mec sait se battre. Le vrai mĂąle meurt pour la patrie en souriant. Le vrai gonze n’a rien d’une fiotte. Et aussi : le vrai bonhomme n’a pas d’incertitudes sexuelles, de doutes, d’impuissances – tout cela est rĂ©servĂ© Ă  la femme. Il bande dur, il bande fort, il bande longtemps. La performance, encore et toujours. Et la tendresse, bordel ?

50 nuances de performance

Quand l’idĂ©e de faire un papier sur ce sujet a Ă©tĂ© Ă©voquĂ©e, il Ă©tait question que je parle uniquement de mon propre cas – de ce que l’omniprĂ©sente injonction Ă  la virilitĂ© a opĂ©rĂ© sur ma sexualitĂ©. « Pourquoi pas  ? Â», j’ai dit. Alors qu’en fait, et c’est intĂ©ressant : j’ai beaucoup de mal Ă  le faire. Sans doute parce que ça brasse trĂšs large.

PrĂ©lude Ă  ce questionnement spĂ©cifique, il y a ce nivellement par la raillerie dans lequel a allĂ©grement baignĂ© mon adolescence. En l’occurrence, cette musique de fond dĂ©plaisante dĂ©ployĂ©e au collĂšge : « Crevette Â», « Corps de victime Â», « T’as peur des coups ou quoi, la tafiole  ? Â»

Si dĂ©construire ce rejet et ses soubassements culturels me semble en apparence fort simple, Ă©vident, d’autant que je baigne dans un mi lieu privilĂ©giĂ© qui encourage ce renverse ment du regard sur l’identitĂ© masculine, et si en tant que mec « hĂ©tĂ©ro Â», cis et blanc je n’ai pas eu Ă  endurer le rejet souvent violent vĂ©cu par les personnes gays ou trans bousculant bien davantage les normes, cela ne veut pas dire que tout cela ne m’a pas façonnĂ© de maniĂšre malaisĂ©e et ne continue pas Ă  le faire. Reste que j’en parle facilement.

Mais pour le cul, sur lequel j’ai toujours Ă©tĂ© habitĂ© d’une certaine pudeur : c’est plus complexe. Comme si dans ce domaine, les vieux schĂ©mas Ă©taient plus difficilement dĂ©boulonnables. Comme si j’avais honte, en fait, de ne pas correspondre en tous points au « modĂšle Â» attendu. Comme si revenait ce souvenir de moi ado Ă  la piscine observant mes pairs Ă  la dĂ©robĂ©e dans mon moule-burnes humiliant : « Je suis normal ou pas  ? Â»

Ici s’entrechoquent deux regards. D’un cĂŽtĂ© la conscience objective, imprĂ©gnĂ©e d’un regard politique se voulant le plus ouvert possible, qui dit que tout va bien, mec. De l’autre la persistance du refoulĂ© social, de l’inconscient culturel, qui se formule ainsi dans les moments de doute concernant mon rapport au sexe (lequel a souvent Ă©tĂ© tangent, parfois heureux et dĂ©bridĂ©, parfois angoissĂ©) : la peur de ne pas ĂȘtre conforme, pas comme il faut, pas habile, pas Ă  la hauteur. La hauteur ici Ă©tant difficile Ă  quantifier, mais renvoyant Ă  des images mentales brouillonnes mĂȘlant imaginaire du porno mainstream (25 cm et pilonnage forcenĂ©), rapport au corps pas top-top et Ă©ducation sexuelle globalement pas trĂšs ouverte dans mon enfance/adolescence.

Et pourtant, une certaine expĂ©rience en la matiĂšre et l’écoute des ami.es m’ont depuis longtemps inculquĂ© cette vĂ©ritĂ© : la sexualitĂ© n’est pas affaire de normes. Selon les relations, les moments, les envies rĂ©ciproques, les peaux en contact, je peux ĂȘtre un jour maestro du sexe et l’autre le mec Ă  cĂŽtĂ© de ses pompes et des dĂ©sirs de l’autre. Des galopades mirifiques et des fiascos – ou bien un peu des deux. Logique. Un peu comme pour les meufs (mĂȘme si la comparaison a sans doute ses limites) – « Il y a autant de façons de rĂȘver, de fantasmer et de jouir qu’il y a de femmes Â», Ă©crit Olivia GazalĂ©.

Tout cela est extrĂȘmement banal, mais finalement trĂšs peu discutĂ© entre couilles. Et c’est peut-ĂȘtre ça qui est le plus signifiant : hormis les fiers-Ă -bras dĂ©goisant sur leur mĂ©gavirilitĂ©, tout individu masculin, quelle que soit son orientation sexuelle, a forcĂ©ment Ă©tĂ© confrontĂ© Ă  ces questions, tant la pression sociale en ce domaine est prononcĂ©e, Ă©galement dans les milieux militants. La rĂšgle en gĂ©nĂ©ral entre mecs serait plutĂŽt on fanfaronne ou on fait des blagues mais rarement : on s’interroge sur cette injonction Ă  toujours ĂȘtre au top de maniĂšre stĂ©rĂ©otypĂ©e.

Et c’est bien ce que fait le livre d’Olivia GazalĂ©. Elle interroge. Creuse les racines. Ouvre des pistes. Permet de dĂ©celer le virus du viril conformiste planquĂ© en chacun de nous. Et mĂȘme, youpi, il ouvre des horizons Ă©mancipateurs qui aĂšrent le constat : « La “rĂ©invention de l’homme” ne constitue pas un dĂ©clin […] mais une chance pour l’humanitĂ© […] : celle d’annoncer, non pas la dĂ©solante “fin des hommes”, mais l’enthousiasmante naissance de nouvelles masculinitĂ©s. Â»


La Une du n°189 de CQFD, illustrée par Jean Codo & Zam Zam {JPEG}

- Cet article est un extrait d’un dossier de 17 pages consacrĂ© aux sexualitĂ©s, publiĂ© sur papier dans le numĂ©ro 189 de CQFD, en kiosque du 3 juillet au 3 septembre. Voir le sommaire du journal.

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Source: Cqfd-journal.org