Septembre 21, 2021
Par Non Fides
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Cette lettre rĂ©pond Ă  l’aberration patriotique de l’auteur allemand ; elle est Ă©loquente et vous empoigne dans ces moments oĂč l’on n’a pas le contrĂŽle de ses Ă©motions. Mais quand on se ressaisit, quand on se reprend Ă  lire avec son cerveau et non plus avec son cƓur seul, on constate une singuliĂšre lacune dans les protestations justifiĂ©es mais tardives d’hommes de cƓur, Ă  n’en pas douter, mais singuliĂšrement timorĂ©s, sans en excepter Romain Rolland lui-mĂȘme.

Comment, vous avez admis que tout disparaisse, s’efface, s’annule devant l’élĂ©ment militaire ! Plus d’art, ciment d’union entre les peuples ; plus de science, communion des cerveaux ; plus de travail d’aucune sorte, procĂ©dant Ă  cet immense rĂ©seau sous politique d’échange liant les peuples les uns aux autres et leur montrant leur commune dĂ©pendance Ă©conomique. Plus rien. Les bibliothĂšques sont closes et les casernes grandes ouvertes ; le bruit des machines en mouvement s’est tu pour rendre plus sonore le bruit des canons roulant sur le pavĂ© des villes ; plus de foules courant Ă  un travail non Ă©mancipĂ© encore du joug capitaliste mais laissant toutefois les hommes Ă  peu prĂšs libres de leur personnalitĂ© morale, pour’ faire place aux troupeaux de soldats menĂ©s Ă  la boucherie, ayant devant eux la mort par l’ennemi et derriĂšre eux la mort par le code pĂ©nal militaire, quand ce n’est pas celle du revolver de l’officier, ce juge immĂ©diat qui ne s’embarrasse point de vains scrupules. Vous avez admis cet Ă©croulement de la civilisation Ă  un moment donnĂ©, celui choisi par les maĂźtres, sans acceptation ou refus possible des victimes propitiatoires ; vous avez acceptĂ© que, seul, sur des troupeaux d’esclaves, domine le sabre ; vous avez applaudi Ă  ce renoncement de l’homme, Ă  cet Ă©crasement de la conscience individuelle et vous vous Ă©tonnez ensuite, hĂ©bĂ©tĂ©s, des consĂ©quences logiques d’une pareille faillite morale. Vous ĂȘtes des simples dans votre aveuglement.

Ou, plutĂŽt, vous ĂȘtes des lĂąches ! Des lĂąches, oui, car vous ne protestez que lorsque vous ĂȘtes sĂ»rs que vos cris seront entendus et trouveront de l’écho dans un monde qui est le vĂŽtre et pour des faits qui l’atteignent dans ses jouissances supĂ©rieures. Vous dites, Romain Rolland, que « la guerre est le fruit de la faiblesse des peuples et de leur stupiditĂ© Â». Cela est vrai, mais avez-vous fait quelque chose pour qu’il en soit autrement ? Êtes-vous descendu, vous et les vĂŽtres, dans les foules, pour leur dĂ©montrer leur stupiditĂ© et Ă  quel atavisme monstrueux elles obĂ©issaient en se gonflant d’un stupide orgueil national qui les entraĂźne en un bloc vers la tuerie internationale au jour fixĂ© par les gouvernants ? Vous savez bien que votre Ɠuvre, belle entre beaucoup d’autres, n’a Ă©tĂ© lue que par une minime somme d’individus, par ceux que vous avez appelĂ© faussement l’élite et qui sont gens sans passion, applaudissant aujourd’hui votre Ɠuvre pour entonner demain les couplets idiots du patriotisme le plus malsain.

N’avez-vous pas, au contraire, vous et les vĂŽtres, dĂ©sapprouvĂ© les manifestations antimilitaristes parties d’en bas, comme ne correspondant point Ă  votre aristocratique conception de l’élite, de laquelle sans doute vous attendez la rĂ©demption des peuples ? Cependant, la paix entre les peuples ne viendra pas d’en haut, il y a trop d’intĂ©rĂȘts en jeu pour que jamais le dĂ©sarmement soit l’Ɠuvre des gouvernants et des porteurs de coupons. Elle viendra des foules harassĂ©es de souffrances et de misĂšres, suffoquĂ©es d’indignation pour tout ce que la guerre dĂ©chaĂźne de cruautĂ©s, d’insanitĂ©s de toutes sortes.

Vous acceptez, forcĂ©s, le coudoiement des prolĂ©taires dans le rang, car le danger commun rapproche les hommes, mais demain, vous reprendrez vos distances, votre morgue et votre croyance en une supĂ©rioritĂ© basĂ©e sur la fortune, l’éducation, la forme des jouissances qui les accompagnent. Tout ce faux Ă©talage de sentimentalisme Ă©galitaire qui couvre aujourd’hui la marche Ă  la mort disparaĂźtra avec le danger qui l’a fait naĂźtre. Vous retrouverez votre milieu de jouissances Ă  peine diminuĂ©es, les pauvres retrouveront plus de misĂšre encore et des gens, vos semblables, leur feront un crime de leurs yeux Ă©garĂ©s et instinctivement chercheront le gardien de la paix, en attendant que les fusils partent tout seuls pour garantir les privilĂšges de la classe bourgeoise.

Nous aussi nous protestons contre le vandalisme guerrier, mais nous englobons cette protestation dans une haine gĂ©nĂ©rale de la guerre qui autorise, ordonne, justifie tous les mĂ©faits. La destruction des monuments reliant le passĂ© au prĂ©sent est un crime, mais comme il apparaĂźt peu de chose en somme Ă  cĂŽtĂ© des hĂ©catombes d’hommes, de jeunes hommes, d’enfants mĂȘme, puisque les hommes ne suffisant plus, ce sont les enfants maintenant que l’on prĂ©pare Ă  la folie du sang, Ă  la destruction systĂ©matique. Est-ce que les mĂšres qui pleurent leurs enfants, arrachĂ©s de force au foyer, peuvent arrĂȘter le cours de leurs larmes pour songer Ă  Louvain ? Le plus beau monument ne sera-t-il pas toujours Ă  leurs yeux celui qu’elles ont pĂ©tri de leur chair et de leur sang, cimentĂ© de leurs angoisses et de leurs souffrances ?

Sus au militarisme, sus Ă  la guerre, si nous voulons protester sincĂšrement contre toutes les violations, sus aux causes qui la dĂ©clenchent et celle qui apparaĂźt comme entraĂźnant toutes les autres c’est toujours le privilĂšge capitaliste, l’esprit dominateur du dividende, voulant asseoir sa toute puissance sur les haines nationales ! Si vous n’acceptez pas cette conclusion, Romain Rolland et vous les protestataires Ă  sa suite, c’est que vous cherchez encore Ă  Ă©garer l’opinion en lui montrant seulement les ruines de Louvain, alors que la ruine est partout, provoquĂ©e par le capitalisme embusquĂ© derriĂšre les patries nationales dont on veut raviver le culte en agitant leurs oripeaux sanglants.

Georges Herzig.

In Le Réveil communiste-anarchiste n°393, 19 septembre 1914.



Source: Non-fides.fr